L'Autre-Monde
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Épisode 77 – Gastro, c’est Trop !

 

            Arzhiel ôta avec moult efforts les trois épaisseurs de son écharpe recouvrant la moitié inférieure de son visage et se tourna vers Brandir en se pinçant le nez.

 

- « Ça va juste être pas possible », déclara-t-il d’une voix nasillarde tandis que le berserker peinait à suivre le petit groupe dans le couloir. « Même avec le sort d’Apnée que m’a lancé Elenwë et mon écharpe en poil de yack tacheté, j’arrive quand même à sentir l’horrible odeur de vomi que vous trimballez avec vous ! »

- « Je crois que je suis un p’tit peu malade », répondit Brandir en titubant, livide comme un mort, les yeux rougis et en sueur malgré le froid ambiant du tunnel.

- « Un p’tit peu, vous dîtes ?! Vous avez gerbé l’équivalent de trois banquets depuis le début de la mission et j’ai un protecteur qui s’est brûlé la main sur votre front ! Et cette odeur, c’est épouvantable ! J’ai les trois quarts du groupe dehors à l’air libre, incapables de rester une minute de plus à côté de vous ! »

- « C’est des gonzesses ! Ça va, c’est pas aussi intenable que l’odeur de la cantine, quand même ! En plus, je sens que je vais un peu mieux là…Ou peut-être pas…Reculez, je vais gerber ! Reculez encore, je ne suis pas responsable des éclaboussures ! »

- « Oh non ! » râla Arzhiel en se tournant. « C’est immonde ! Mais pourquoi vous récupérez tout dans un seau aussi ! »

- « C’est le médecin », répondit piteusement Brandir en essorant sa barbe souillée. « Il m’a dit que je devais en garder pour la fabrication d’un remède. Du coup, je stocke. »

 

            Le berserker tendit son seau pour appuyer ses dires, forçant à une retraite précipitée deux nouveaux guerriers dévastés par l’odeur.

 

- « Je ne comprends pas », fit Arzhiel, dépité. « C’est quand même pas de la loyauté qu’insister comme ça pour participer à cette quête ?! Vous ne pouviez pas rester peinard à agoniser dans votre grotte ? »

- « C’est ça, ouais ! Pour claquer dans mon lit comme un humain ! Et ma mort dans l’honneur, hein ?! Comment je fais pour obtenir une mort glorieuse si je pionce ?! En plus, vous avez dit que la quête était dangereuse et mortelle. »

- « Buter un minotaure et s’emparer de son joyau de feu dont la puissance est capable de raser le pays, c’est sûr qu’on n’est pas partis aux champignons ! »

- « Bon, ben voilà ! Je gerbe mes tripes, je ne tiens pas debout et on va attaquer un monstre bien crade. Si avec ça j’arrive pas à me faire couper la poire en deux, je veux bien aller me faire voir chez les elfes ! »

- « Seigneur, on peut poursuivre ? » supplia un guerrier. « L’odeur stagne et comme vous le faîtes parler, l’air commence à s’épaissir dans le tunnel. »

- « Baste, mais c’est vrai en plus ! Fermez-la Brandir. Y a une sorte de brouillard opaque autour de vous à cause de votre haleine et ça commence à ronger nos armures. »

- « Désolé ! » marmonna le berserker. « C’est à cause des morceaux que j’ai coincés entre les dents. »

 

            Arzhiel leva lentement les yeux au ciel en adressant un regard assassin au plafond, suivi d’une pensée peu amicale à l’attention de son dieu. La troupe excessivement réduite avança malgré tout avec obstination, à la recherche du minotaure gardien des lieux. Ce dernier trouva rapidement les intrus, sans doute tiré de son sommeil par la singulière odeur qui avait envahi le souterrain.

            Un combat d’une rare violence s’ensuivit au cours duquel des braves parmi les braves perdirent la vie, pourfendus par la bête à la force titanesque. Néanmoins, à force de vaillance et du jet inattendu d’un seau empli d’un liquide nauséabond et inhumain échappant des mains tremblantes de son propriétaire malade, les soldats de Arzhiel mirent finalement le minotaure à mort.

 

- « Noooooon ! » hurla Brandir quand le monstre expira sous les coups de hache. « Ne meurs pas, noiraude ! Allez relève-toi ! Bute-moi, cornu ! Sois pas vache ! Mais quelle bouse, celui-là ! Je suis encore en vie ! »

- « C’est un souci qui nous afflige tous, je vous rassure », observa Arzhiel en pansant ses plaies. « C’était vraiment sympa d’intervenir, mais évitez de répandre votre vomi partout comme ça. Vous vous rendez compte si ça avait touché l’un de nous ?! »

- « C’est à cause des spasmes de la nausée, j’ai lâché prise ! Qu’est-ce qu’on fait, seigneur, on va chercher un autre minotaure ? »

- « Ou un autre chef des guerriers. C’est maintenant qu’on va rire. Voyons voir ce que Conleth veut qu’on récupère comme matos sur la bestiole pour sa magie. Les oreilles, la langue, les gencives, une corne, un auriculaire… »

- « M’en fous, je garde les orteils », maugréa Brandir, boudant assis par terre.

- « …et les bourses. Oh, mon dieu, faîtes qu’il parle de son porte-monnaie. »

- « Il n’a pas de ceinture, ni de sac, donc pas une piécette sur lui, seigneur. Il a juste un pagne presque aussi dégueu que le menton de Brandir. »

- « C’est sûrement un signe du destin. Brandir, au boulot. Comment, il s’est évanoui à cause de la fièvre ? Réveillez-le, mais ne le remuez pas trop. Hé ho ! Debout ! Allez trancher dans le vif. »

- « Il sent le fauve, l’animal ! » commenta Brandir en s’exécutant.

- « Faites pas votre sensible, à la différence de vous, il n’est qu’à moitié bête. »

- « Ben, c’est pas la partie la plus hygiénique…Me forcer à émasculer un cadavre de minotaure, je vais finir par voir rouge ! »

 

            Malgré sa faiblesse et la fièvre, le nain récupéra les diverses parties requises ainsi que son précieux seau, la vue de ce dernier déclenchant un semblable rictus d’écoeurement sur le visage de ses compagnons.

 

- « Excellent ! » lança Arzhiel pour remotiver la troupe. « On n’a plus qu’à retrouver le joyau de feu et, Gazul soit loué, on pourra enfin allez respirer l’air frais. Venez ma bande ! »

- « Si quelqu’un veut faire briller sa lame, j’ai du rab de sueur, c’est très efficace », proposa Brandir en s’épongeant. « C’est dingue comme je bous. Je suis presque aussi chaud que Dame Elenwë au printemps. »

- « Et quasiment aussi répugnant qu’elle quand vous vomissez par le nez », lança Arzhiel.

- « Vous êtes dur, seigneur, c’est arrivé que deux fois et j’étais pourtant certain d’éternuer. »

- « On poursuivra cette conversation quand vous serez guéri, ou mort, vous voulez ? On approche de la tanière du minotaure. Et voilà le joyau là-bas, posé sur le piédestal. On va d’abord vérifier s’il n’y a pas de piège ou d’attrape-couillons donc ne touchez à rien et… »

- « Courez !!! » hurla Brandir affolé en tenant le joyau entre ses mains.

 

            Le groupe hésita sans comprendre jusqu’à ce que le gardien de la relique, un élémentaire supérieur du feu, ne commence à les arroser de rafales enflammées. Aussitôt les nains s’enfuirent en beuglant, poursuivi par l’être enchanté.

 

- « Comment vous pouvez galoper aussi vite, gros boulet, alors que vous êtes quasi claqué ?! » grogna Arzhiel en rattrapant Brandir.

- « Je ne veux pas mourir ! »

- « Je croyais que c’était votre but dans la vie ! »

- « Mais pas cramé, je ne supporte pas la chaleur ! »

 

            Les guerriers sprintèrent vers la sortie, inlassablement pourchassés par l’élémentaire furieux. Ils rejoignirent le reste du groupe qui attendait patiemment à l’extérieur, papotant ou jouant dans la neige abondamment tombée dans la nuit. Le gardien de feu furieux surgit au milieu des nains, calcinant tout sur son passage et s’acharnant sur les bonhommes de neige à l’effigie d’Arzhiel.

 

- « Impossible de le semer ! » pesta ce dernier en vérifiant si son arrière-train était aussi large que celui de certaines œuvres. « Pas le choix, il faut se battre. »

- « C’est pénible de rencontrer des gardiens aussi zélés ! » se plaignit Brandir. « Attendez, j’ai une idée ! Les gars ! Formation 4-4-2, tactique de l’ours pétochard ! »

- « Une stratégie de combat ?! » s’exclama Arzhiel, stupéfait. « Je savais bien que vous méritez votre poste de chef des guerriers, même malade et tout gerbant ! »

 

            Arzhiel, ému, observa ses soldats se disposer en lignes, surpris, jeter leurs armes, perplexe, se pencher pour ramasser de la neige et très abattu, entamer une féroce bataille de boules de neige en visant l’élémentaire. Il ne trouva qu’une maigre compensation à tirer à son tour sur Brandir, non sans avoir auparavant fourré ses boules de cailloux bien lourds.