L'Autre-Monde
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Épisode 76 – Le Barbu Caustique

 

            Svorn traversa la caverne plongée dans l’obscurité, évoluant sur la pointe des pieds au milieu des autres esclaves nains prisonniers des drows. Il rejoint discrètement Hjotra endormi dans un coin et le réveilla d’une baffe.

 

- « Gni ? Non je ne veux plus de soupe à la courgette, pitié ! »

- « Silence, abruti ! » marmonna Svorn en brisant les chaînes de son compagnon d’un sort de foudre étouffé par les ronflements. « Réveillez-vous ! On passe à l’action ! »

- « Il va m’entendre, le seigneur quand je rentrerai au Karak ! » ronchonna Hjotra en suivant le haut prêtre. « On se fait capturer par des drows ! On est dépouillés ! On se retrouve à travailler dans leurs mines de charbon et maintenant on me réveille en pleine nuit ! C’est la dernière fois que je le laisse m’envoyer en vacances avec vous ! »

- « Mais ça fait partie du plan, boudin ! » se lamenta Svorn en surveillant les gardes plus loin. « Je vous explique une dernière fois, après je vous fais avaler votre langue ! On doit retrouver un sage troglodyte qui vit sous cette cité drow. Se faire capturer par les elfes noirs était le seul moyen de l’atteindre, vous pigez ou je vous fais sortir la cervelle par les oreilles ? Bon, allez tournez-vous que je nous situe. Justifiez un peu votre présence ! »

 

            Hjotra coopéra sans avoir écouté la moitié de l’explication, laissant le haut prêtre inspecter le plan des souterrains dissimulé dans les runes tatouées dans son dos. Une fois la route assurée, Svorn entraîna son équipier dans un dédale de tunnels et de couloirs, esquivant les patrouilles, ne se retournant que pour cracher sur leurs passages et maudire leur descendance. Les deux nains rallièrent l’orée de la cité drow et récupérèrent leur équipement dissimulé avant leur capture.

 

- « Non, on n’a pas le temps de faire une fondue ! » chuchota Svorn en pistant le tunnel. « Les gardiens doivent déjà être sur nos traces et…mais c’est quoi tout ce fatras dans votre sac ?! »

- « Uniquement l’essentiel, comme vous avez dit : une demi carcasse de mouton, une fiole de fiente de griffon, un caillou avec une forme marrante, Trognon l’ourson, mon grizzly en peluche, mon lingot en or fétiche gravé de la devise naine « In Gold we trust » et une branche sacrée que m’a refilé un elfe pour éloigner les hyènes. »

- « On est sous terre en région montagneuse, y a pas de hyène ici ! »

- « Je sais. Dîtes merci à ma branche bénite. »

- « J’ai compris que Arzhiel me détestait vraiment au moment où il m’a demandé qui je désirais prendre comme équipier pour cette mission quasi impossible, que j’ai répondu personne et que c’est vous qu’il m’a refourgué sans vergogne. »

- « J’ai aussi une flûte à bec pour faire danser les abeilles », dit Hjotra sans l’écouter. « Vous voulez que je vous joue un petit air ? »

 

            Quelques jurons, une autre baffe et un coup de flûte à bec dans le nez plus tard, Svorn reprit sa course à travers les souterrains, entraînant son distingué camarade dans les entrailles de la terre, sous le domaine des drows. Après de longues heures d’errance, d’efforts et d’engueulades, les deux comparses parvinrent à la grotte indiquée par Conleth sur le plan porté par Hjotra.

 

- « On y est », souffla Svorn, soulagé. « Mais pourquoi vous traînez encore ?! »

- « J’ai glissé. Je crois que je me suis foulé une veine. »

- « Si c’est celle qui irrigue le cerveau, ça explique bien des choses ! »

- « En plus, j’ai cassé ma fiole de fiente dans mon sac, je vous raconte pas l’odeur ! On va croire qu’on est de la même famille, pfff ! »

- « Mais qu’est-ce que vous fichez avec une fiole de merde de griffon aussi ! »

- « C’est très efficace contre les verrues et comme liant à pigment pour décorer les écus. Pas besoin d’être une puce savante pour savoir ça, voyons. »

- « Reculez un peu, on ne sait jamais. Votre débilité est peut-être contagieuse. Vous êtes vraiment inutile, mon pauvre bonhomme. »

- « Peut-être, mais moi j’ai des cheveux », répondit narquoisement Hjotra.

- « Quel rapport ?! Bon attendez-là et soyez sage. Je vais interroger le troglodyte, je reviens. Ne touchez à rien, ne faîtes pas de bruit et si vous pouvez, ne respirez pas. Oui, les doigts dans le nez si vous voulez, je m’en fous. »

 

            Svorn soupira longuement et pénétra dans la grotte, bien décidé à réussir seul cette quête pour prouver à Arzhiel que ses petites manigances ne pouvaient porter atteinte à son génie. Le père des troglodytes entouré de ses nombreux enfants lui fit signe d’approcher jusqu’au fond de la caverne et l’invita à s’asseoir en face de lui. Dix minutes plus tard, Svorn rejoint Hjotra, tout penaud.

 

- « J’ai échoué », avoua le haut prêtre, les larmes aux yeux. « Cette bestiole diabolique, sûrement dénuée d’âme, m’a obligé à jouer à un étrange jeu avec des cartes, des jetons et des dés. J’ai perdu dès la première partie. »

- « Naturellement », déclara Hjotra en mâchouillant un bout de viande de mouton. « Vous avez tenté la triplette en impair alors qu’il avait une coupe franche à pique grâce au cavalier et au fou. »

- « Comment vous savez ça, vous ?! »

- « Je m’ennuyais dans le couloir alors je suis venu regarder avec la foule. Je me suis fait deux copains troglodytes, on va chasser le ver de terre des grottes tout à l’heure et… »

- « Non, crétin ! Comment vous connaissez ce jeu de débiles, je veux dire ! Ouais, ne répondez pas, la réponse est dans la question. Vous pensez que vous pouvez rétamer papa troglo ?! »

- « Je sais pas trop », bouda l’ingénieur. « C’est difficile quand on est inutile et contagieux. »

- « Pourquoi ? Vous voulez être édenté à coup de rune dans la bouche en plus ? » menaça Svorn.

- « Demandez-moi gentiment. »

- « Voyons voir », fit le prêtre en fouillant dans son sac. « Gentiment, il a dit…rune d’implosion, rune d’éclair, rune de décomposition…Ah, voilà ! Rune de transformation en gobelin ! »

 

            Hjotra se leva d’un bond et trottina en couinant jusqu’à la table du sage troglodyte, suivi de son compagnon satisfait.

 

- « Et expliquez-moi ce que vous faîtes au fur et à mesure ! » ordonna Svorn.

- « Chut, vous me déconcertez ! Bon, là il tente le saladier…Je crois qu’il a des atouts royaux ou peut-être une suite à la reine. Normalement, si je fais cubitus et chasse au valet à carreau, je l’oblige à faire carrosse et boursicote. »

- « C’est vraiment…technique comme jeu », commenta le haut prêtre, perplexe.

- « Hum, carotte à trèfle en renfort de la tour, c’est mauvais signe. »

- « Mais c’est quoi ce jeu ?! » grommela Svorn, troublé.

- « Le Barbu Caustique ou le Mulet Jovial pour les humains. Bon, comme c’est pas un tocard, je balance la sauce. Je tente le trompe la mort avec ma longue à cœur en sacrifiant mon joker. »

- « Et où diable avez-vous appris à jouer à ça ?! » pesta son camarade en suivant avec peine tous les mouvements de pièces et les changements de cartes.

- « En séchant l’entraînement aux armes. Je me planquais dans les geôles et c’est un brigand borgne et manchot qui m’a appris. Zut, il m’a pris mon destrier avec son double trois. On appelle ça une grenouille ou maman va traire en humain, même si j’ai jamais compris pourquoi. Bon, d’après vous, qu’est-ce que je dois jouer là ? Hein ? D’accord, merci le soutien ! Essayez de suivre un peu, mon vieux. Là, je lui mets mon dix de bâton et avec mon cache-nez et ma marrade du tour précédent, je lui colle une triplette ! »

- « Ah…C’est…bien joué. Il tire la gueule, il mâchouille ses tentacules. »

- « Bon, c’est l’instant crucial, j’ai besoin de vous. Faîtes un pas de gigue en deux temps avant que je lance les dés. J’en ai besoin pour gagner. »

- « C’est vraiment indispensable ? » demanda le nain en dansant.

- « Non, du tout, c’était juste pour voir si vous le feriez. Hop, deux et cinq !!! Tambouille du dragon !!! Il est cuit, on a gagné !!! »

 

- « Alors ? » lança Conleth quand Svorn et Hjotra furent de retour au Karak.

- « On a interrogé le troglodyte mais il ne savait pas où se trouvait Teclan. On peut se retirer ? »

- « Encore un coup dans l’eau », râla Arzhiel. « C’est bon, allez-y, les enfants. C’est vraiment la fin du monde… »

- « Ne désespérez pas, il reste de l’espoir. »

- « Non, je parlais de Svorn. Regardez-le : il ricane. Et en plus avec Hjotra. On dirait qu’ils se sont bien amusés. C’est bizarre…Je leur avais pourtant confié une pire mission…Pfff, tout fout le camp ! »