L'Autre-Monde
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Épisode 75 – Une Elfe en Mission

 

- « Pour la douzième fois, Rugfid », soupira Elenwë, « non, je ne tirerai pas sur votre petit doigt ! »

- « Pardon d’insister, mais si vous voulez que ce soit vraiment drôle, c’est maintenant qu’il faut tirer. Celui-là, je le garde depuis un moment et ça urge un peu. »

- « Si vous émettez le moindre bruit ou souffle déplacé en ma noble présence, je vous change en ver de terre et je m’en vais pêcher à l’étang des brochets mutants. »

- « J’essaie juste d’égayer un peu la promenade », répondit Rugfid en haussant les épaules. « En plus, j’aime pas trop le poisson…Dîtes, j’ai une idée ! Si on chantait ? On commence par votre préférée, « la salade des gens heureux », ok ? »

- « Non, je sais. Je vais vous transformer en carpe pour ne plus avoir à supporter vos palabres et j’irai ensuite chasser l’ours brun sanguinaire ! »

- « C’est marrant, j’ai comme la vague impression que vous êtes de mauvaise humeur. »

- « Sans blague ?! Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?! D’abord un archidruide vient me prendre mon bébé à cause de la débilité de mon époux et de votre humour de gobelin. Ensuite, Arzhiel qui a soudain l’idée farfelue de faire des équipes de deux pour mener à bien toutes les missions imposées de Conleth et qui me force à participer ! Et en plus, il me colle avec vous pour m’humilier un peu plus ! Je suis certaine que je vais salir ma robe dans cette forêt boueuse et mon enfant me manque ! Si je chope ce Teclan de malheur, je le lapide à coups de figues trop mûres et je le balance lui aussi aux brochets, enveloppé dans du lard ! »

- « Je continue quand même à croire que vous êtes un peu de mauvais poil », murmura Rugfid.

- « Je sens la migraine qui monte… »

- « Ah ! » rit soudain le nain. « Je viens de la comprendre ! Muet comme une carpe, c’est ça ? »

- « J’ai besoin d’un remontant », décida Elenwë, à bout de nerfs. « On fait une halte ! »

 

            Les deux compagnons de fortune s’assirent sur un rocher, chacun surveillant discrètement l’autre du coin de l’œil. Elenwë sortit une ligne de poudre de fleurs séchées avant de la sniffer tandis que Rugfid vidait d’une traite sa gourde de bière.

 

- « Whaaaaaaaa ! » s’exclamèrent-ils sur le même ton enthousiaste, la voix un peu pâteuse et traînante. « Allez, c’est reparti ! »

 

            Les deux comparses ne s’étaient pas encore levés qu’une demi-douzaine d’humains crasseux à faire peur jaillit des fourrés en leur brandissant leurs armes sous le nez. Ils échangèrent un regard entendu à la vue de la superbe elfe avant de ricaner grassement.

 

- « Formidable ! » s’exclama Elenwë en se ventilant le visage pour échapper à la puanteur des hommes. « Des déserteurs sans foi ni loi devenus détrousseurs de grand chemin ! »

- « Vous croyez que leurs intentions sont hostiles ? » interrogea Rugfid tandis que les voleurs les encerclaient en fendant l’air de leurs coutelas.

- « Non, ils veulent juste nous réciter leur dernier poème, crétin. »

- « Vous pouvez hurler et supplier », grogna l’un des maraudeurs, « on adore ça ! »

- « Il suffit », se plaint Elenwë. « Rugfid ! Je vous ordonne de vous débarrasser de ces gueux dont la présence m’incommode !...Rugfid ? Qu’est-ce que vous faîtes, étendu par terre ? »

- « Chut ! Je fais le mort pour qu’ils s’éloignent ! »

- « Tout ceci commence fortement à me chatouiller », marmonna la sorcière en piétinant le nain et en invoquant son premier sort de la longue série qui s’ensuivit.

 

            Quelques heures plus tard, Elenwë étouffa un léger rot de digestion en jetant la dernière carcasse de brochet mutant pêché et dévoré sur le tas avec les autres.

 

- « Finalement, c’est pas si mauvais le poisson ! » observa Rugfid à ses côtés. « Au fait, c’était quoi notre quête déjà ? »

- « Ah oui la quête ! » se souvint l’elfe. « Il faut interroger une liche ermite de la forêt et conteuse d’énigmes afin de découvrir la cachette de Teclan. »

- « Une liche, c’est une momie mais en plus crade et vicelarde, c’est ça ? Je me souviens que Hjotra et Brandir s’étaient déguisés en liches pour fêter Mardi Gros. Qu’est-ce qu’ils ont pris par la milice avant qu’on se rende compte que c’étaient eux ! Vous pensez qu’on va réussir ? »

- « Naturellement ! Voyez comme nous nous sommes débarrassés de ces malandrins malpolis ! Personne ne m’empêchera de retrouver mon enfant, pas même une liche ! Tant que j’ai mon remède, tout va bien. »

- « Euh, vous avez encore plein de poudre de pistil sur le nez », remarqua Rugfid.

- « Ahem, merci », répondit l’elfe en s’essuyant les narines et en se frottant nerveusement les gencives. « Regardez, voilà son caveau. Damnation ! C’est fermé ! »

- « Pas grave, on va feinter, je fais ça tout le temps au Karak quand le cousin me colle au trou. »

- « Je ne vous souhaite pas la bienvenue », fit la liche en ouvrant la lourde porte de bronze que Rugfid était en train de forcer avec une arête de poisson. « Qui que vous soyez et quoi que vous vouliez, je ne vous livrerai la bonne réponse que si vous trouvez celle de mon énigme. Etes-vous d’accords ? »

- « C’est plutôt facile comme énigme », dit Rugfid. « La réponse est oui. »

- « On vous écoute », fit Elenwë en donnant une bourrade au nain.

- « L’océan en est rempli et il en tombe en pluie. Qu’est-ce ? »

- « La flotte ! » s’exclama Rugfid. « Enfin, l’eau, m’dame la liche. »

- « Faux, c’était le sel. Il en est plein les océans et on en saupoudre en pluie sur les plats. »

- « De quoi ?! » s’écria Rugfid avec son accent de racaille des bas quartiers, vexé et énervé. « Vas-y, qu’est-ce tu me fais là ?! Pourquoi tu me dis faux ? Qu’est-ce qui t’arrive, t’es fou toi ? Pourquoi tu m’agresses comme ça ? »

- « Il va se calmer le nain ? C’est faux, c’est faux, allez tu sors. »

- « Mais ta race ! Comment tu me parles ?! J’ai dit la flotte, j’ai bon, c’est tout ! Vas-y ! Je vais te faire puer la tombe pour quelque chose, moi ! Je vais chercher ma bande, comment on va te défoncer ton caveau ! T’es pas bien là, ma grande ! »

- « Daignerez-vous éloigner ce personnage, je vous prie ? » demanda la liche perplexe à Elenwë en tenant Rugfid à distance du bout de son bâton.

- « Plait-il ? Je ne connais pas ce nain, on est arrivés ensemble », répondit l’elfe en grande honte. « Mais on s’en moque. Récitez-moi une énigme à mon tour, s’il vous plait. »

 

            Rugfid consentit finalement à tourner les talons après maints insultes et signes obscènes, un léger crachat en direction de la liche et une imitation exagérée et moqueuse en bonne et due forme quand il fut assez loin.

 

- « Non, plus d’énigme », déclara la liche blasée. « Pas avant la prochaine lune. »

- « Tu veux la voir la nouvelle lune ?! » cria Rugfid en se tournant et en baissant son pantalon. « Tiens, rince-toi l’œil sur les cratères aussi ! »

- « À dans un mois ! » fit la mort-vivante en claquant la porte au nez d’Elenwë.

 

Le soir, au Karak

 

- « Comment vous saviez que c’était la poule noire qui dirigeait toute les autres dans la meute, seigneur ? » demanda Brandir en suivant son chef dans le couloir.

- « C’était la seule qui montrait les dents », répondit Arzhiel.

- « C’était bizarre comme quête… » songea le guerrier.

- « C’est votre coupe de cheveux qui est bizarre ! » rétorqua Arzhiel en désignant la crête orangée, les trois tresses sur le devant et la nuque longue de Brandir. « Tiens, Elenwë ! Salutations, ma douce limande. Alors, ça a été la mission de votre côté ? C’est pas Rugfid tout cramé sur le brancard là-bas ? Et c’est quoi ce crâne fumant entre vos mains ? »

- « C’est ce qu’il reste de la liche que nous devions interroger. Elle s’est montrée excessivement outrageante et je crains qu’elle n’ait froissé ma sensibilité. »

- « Vous l’avez pulvérisé, c’est ça ? »

- « Oui », admit l’elfe un peu gênée. « Elle m’a claqué la porte au nez. J’ai perdu mes nerfs et le contrôle de mon sortilège de Tornade de Feu Infernal. Votre cousin a un peu pris cher au passage et aussi la forêt sur cinq cent mètres alentour. Vous croyez que Conleth pourra faire parler la liche même s’il reste que son crâne en cendres ? »

- « Bof. La vraie question, vous savez, ma vache maigre adorée, c’est : est-ce que ça vous a plu ? »

- « J’ai exécré cette quête débile avec un boulet à mes basques du début à la fin et il m’en reste quatre autres pires à finir. »

- « Bienvenue dans mon univers », répondit le nain en lui tapotant l’avant-bras, rejoint par Brandir qui louchait pour examiner ses mèches violettes.