L'Autre-Monde
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Épisode 73 – L’Héritage de Sang

 

            Le monde flottait affreusement sous les yeux d’Arzhiel qui dut se mordre la langue pour ne pas perdre connaissance. Son corps meurtri refusa de bouger mais il l’obligea néanmoins à entendre la voix de son indéfectible volonté de guerrier. Le nain se traîna misérablement par terre, ignorant la douleur de ses nombreuses lacérations et brûlures. La lutte qu’il venait de mener durant cette interminable nuit n’avait jamais égalé aucun de ses précédents combats en terme de sauvagerie et de difficultés. Il avait vu et vécu ce que ses pires cauchemars n’auraient même pas pu engendrer. Mais il avait triomphé et c’est de cette réconfortante pensée qu’il puisa la force nécessaire à s’adosser contre le mur. Un bruit de pas attira son attention. Péniblement, Arzhiel ouvrit les yeux pour faire face à Svorn, entouré de gardes.

 

- « C’est…terminé », balbutia-t-il, vidé mais fier.

- « Oui, on a entendu que la bête a cessé de hurler donc on est montés voir. Alors ? »

- « C’est un garçon. Vous pouvez allez le voir dans la chambre, mais ne faîtes pas de bruit. Elenwë s’est finalement endormie après nous avoir balancé tout le contenu de son grimoire magique dans la tronche. Je la soupçonne même d’en avoir inventé au passage. Et gaffe au doc, il gît près du lit. Enjambez les cadavres de serviteurs et les cratères pour les atteindre. »

- « Je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou non », fit Svorn de retour après une minute, « mais il ne vous ressemble en rien ce mioche. C’est un bébé elfe. Je ne suis pas bien sûr qu’il soit de vous… »

- « Vous dîtes ça pour me faire plaisir, c’est gentil. Mais c’est sûr. Il a fait son premier rototo tout à l’heure. Ça a rendu sourde d’une oreille la servante qui le portait et ça a fissuré la paroi devant lui sous l’impact. C’est mon fils. Au fait, c’est pour quoi faire les gardes ? »

- « Ah, j’oubliais, on vient vous arrêter et vous mettre aux fers. Envoyez les chaînes vous autres ! »

- « Vous m’auriez gravé une petite carte de félicitations, ça aurait été suffisant, hein. »

- « Navré, seigneur, mais je ne peux pas laisser passer ça. Vous venez de procréer avec une elfe et en plus il ressemble à la fée clochette, votre lardon ! C’est intolérable. L’héritier du Karak, un non-nain ? Un sang impur ? Je vais faire mon possible auprès des sages, mais là, c’est au moins la décennie en oubliettes. »

- « Y a une loi qui interdit d’avoir une descendance avec une elfe ? »

- « Tout à fait ! La loi B-185, tablette 2, alinéa trois, il me semble. »

- « La B-185, c’est celle sur l’obligation des soldats de porter des bretelles règlementaires. »

- « Ah ? Je confonds avec la W-739 alors, paragraphe huit ou la G-503. »

- « Bien essayé », soupira Arzhiel en se relevant. « Interdiction de vendre des légumes verts au marché et port obligatoire de chaussettes assorties. La 503, on l’avait faîte pour enrayer la mode débile de Hjotra avec ses chaussettes bariolées. Ah, mon vieux ! Votre aigreur et rancune à mon égard sont une source inépuisable d’amusement pour moi ! Je crois que je vais l’appeler Svorn, mon gamin, tiens. »

- « Vraiment ?! » s’exclama le haut prêtre, flatté. « Vous feriez ça ?! »

- « Non, je déconnais. Je vais l’appeler Vorshek, Svorn c’est moche. Allez, cassez-vous maintenant, je vais roupiller sur mon trône. La paternité, c’est crevant. »

 

            Arzhiel s’éloigna en boitant, revint sur ses pas pour ordonner de mettre Svorn en geôle pour violation de la loi B-185 et repartit en massant ses côtes fêlées. Il n’était pas assoupi sur son trône depuis une seconde que la pointe d’un bâton tâtonnant son flanc lui arracha un beuglement, et accessoirement, le réveilla. Un vieil humain au regard perçant vêtu d’une robe de voyage poussiéreuse était penché sur lui.

 

- « Vous devez être le barde travesti que les gars ont engagé pour le banquet de ce soir. Allez donc répéter votre numéro de claquettes sur l’autre versant de cette montagne, vous voulez bien ? »

- « Je viens pour voir ton seigneur, nain », déclara l’inconnu. « Mène-moi à lui. »

- « C’est moi le seigneur, papi », marmonna Arzhiel. « T’as pas l’impression que j’ai les miches vautrées dans un siège plutôt classe pour un laquais ? »

- « Tu n’es pas Arzhiel. Je l’ai déjà rencontré. »

- « J’ai du grandir un peu depuis. Bon, allez, le troubadour, ventile-moi la salle en dégageant, tu veux bien ? »

- « Je suis tonton ! » hurla Rugfid en débarquant en courant, un lange de bébé enfilé sur la tête et poursuivi par l’état-major au complet. Cousin ! Je suis tonton ! Est-ce que je suis tonton ? Un peu, mon neveu ! Hahahaha ! »

- « Salutations, seigneur Arzhiel ! » lui lança l’humain en l’apercevant, après s’être courtoisement incliné.

- « Oulà ! » s’exclama Hjotra en voyant le vieillard. « Elle a drôlement morflé Elenwë avec son accouchement ! »

- « Non, mais lui c’est Rugfid, mon cousin », expliqua Arzhiel à son visiteur. « Le seigneur, c’est moi, je vous dis. À quoi ça sert de mesurer deux mètres si y a rien qui monte au cerveau ? »

- « Comment ?! » fit le vieil homme, un instant désarçonné. « C’est une méprise donc. Pourtant…Seigneur Arzhiel, je vous salue et m’excuse. Je suis Conleth, Archidruide. Je viens récupérer la baguette de Selzix le fourbe. »

- « Tiens, la baguette de l’autre fourbe, ça faisait longtemps aussi ! Dites les enfants, je ne sais pas combien vous l’avez payé votre bateleur comique là, mais vous vous êtes fait enfler. Je comprends rien à son spectacle. Rugfid ? Rugfid ?! Vous allez où comme ça en longeant le mur ? Vous le reconnaissez le grand-là ? »

- « Hein ? Qui ?...Ah lui ?…Heu…C’est-à-dire…Ah, c’est difficile, ils se ressemblent tous les humains aussi….Il me semble l’avoir déjà vu, peut-être au tripot ou aux courses de furets au village. »

- « Moi, je vous reconnais », tonna Conleth. « Vous êtes celui qui s’est fait passer pour le seigneur Arzhiel quand je suis venu confier à cette communauté la baguette de Selzix. Où est-elle ?! »

- « Ah oui, c’est vrai, je me souviens », rit nerveusement Rugfid. « Ahah, quelle petite farce c’était, héhé. »

- « Vous minez un mauvais filon, Rugfid », susurra Arzhiel en le foudroyant du regard. « Je m’occupe de vous dès que j’expédie la momie là. »

- « C’est pas une momie », rectifia Hjotra, « c’est Archy le druide. »

- « On n’a plus la baguette », déclara Arzhiel. « Je l’ai vendue à un gnome gras et assez laid. »

- « VOUS AVEZ QUOI ?! »

- « Pff, je ne ferai jamais de gosse », confia Hjotra à Brandir. « Ça rend vieux et sourd. »

- « La baguette est une relique légendaire qui accorde un pouvoir maléfique à son propriétaire ! Selzix l’utilisait à son époque pour asservir les peuples et seule une longue et sanglante guerre parvint à mettre un terme à sa tyrannie. Je suis l’un des descendants des élus qui volèrent sa baguette et la dissimulèrent aux adeptes de Selzix et autres fous diaboliques. J’avais bien expliqué son importance cruciale à votre…cousin blagueur quand je le lui ai confié. Teclan le gnome cherche désespérément à s’approprier le pouvoir perdu de la baguette afin de déclencher une terrible apocalypse. Je pensais qu’elle serait à l’abri entre les mains des plus fiers et vaillants nains de cette région ! »

- « Qui ça ? » interrogea Brandir.

- « Ne me regardez pas », lui répondit Hjotra, « j’ai décroché à la seconde phrase. »

- « Calmez-vous, mon vieux », intervint Arzhiel. « Ce n’est pas raisonnable de s’énerver comme ça à votre âge. Dîtes-nous où se planque le gnome et on va le défoncer avec les copains. On va la retrouver votre saleté de baguette. »

- « Fous ! Teclan peut se cacher partout à présent ! Votre faute est irréparable ! Mais vous n’échapperez pas à ses conséquences. Teclan va ravager la région et votre montagne ne vous préservera pas de sa démence. Je dois partir enquêter ! Mais je ne vous oublie pas. Que vous le vouliez ou pas, vous allez m’aider et traquer Teclan avec moi. Pour m’assurer de votre loyauté cette fois-ci, je prends votre héritier en otage. Attendez de mes nouvelles, obéissez et si je parviens à localiser la baguette, vous reverrez votre fils. »

- « Et vous ne voulez pas prendre la mère avec ? » questionna Arzhiel avec espoir. « Tout ça pour un bout de bois et un gnome qui veut se venger parce qu’on se moquait de sa taille quand il était gosse ! »

 

            Conleth utilisa sa magie pour faire apparaître Vorshek le nouveau-né dans ses bras et s’évanouit dans un minuscule ouragan tandis que Hjotra lui disait au revoir de la main. Svorn fut le premier à rompre le lourd silence suivant le départ de l’Archidruide.

 

- « Vous ne survivrez jamais à cette quête, seigneur. »

- « Vous croyez que je ne suis pas de taille face à un gnome ? »

- « C’est pas ça. Mais Conleth a du réveiller votre épouse en volant son bébé. Et je crois que c’est votre nom qu’elle est en train de hurler en boucle là… »