L'Autre-Monde
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Épisode 72 – Pour une Poignée de Fleurs

 

- « Qu’est-ce qui se passe ici ? » demanda Rugfid en apercevant l’attroupement devant la caverne d’Arzhiel.

- « C’est Dame Elenwë qui n’arrive pas à mettre bas », répondit Hjotra en lui tendant des petits morceaux de saucisse plantés sur le dos de son hérisson.

- « Ça fait plaisir de voir que ça suit ! » soupira Arzhiel en haussant les épaules. « Elenwë n’accouche pas encore, mais j’ai l’impression que ça se goupille mal. »

- « Racontez-moi ça ! » l’encouragea Rugfid en faisant tourner le hérisson de cocktail. « La guilde des naines au foyer me rémunère cinq pièces d’or le ragot croustillant. »

- « Hier soir, je comptais les rides d’Elenwë pour m’endormir », expliqua Arzhiel à la petite troupe. « Elle grognait et gémissait dans son sommeil, comme d’habitude, sauf que là c’était pas parce que je lui arrachais les cheveux. La guilde des naines au foyer me les rachète dix pièces d’or la mèche, c’est très efficace parait-il pour jeter une malédiction à son mari. Bref, j’ai commencé à me mettre en panique quand elle a refusé de faire des cochonneries alors que je m’étais limé les ongles des pieds et que j’avais dépiauté mes croûtes d’orteils ! »

- « Oh ! » fit Brandir en écho à l’assemblée profondément troublée. « Quelle ingratitude ! »

- « Attendez ! » l’interrompit Svorn. « Vous prétendez avoir fait des avances à une elfe, de votre propre gré, en l’absence de menace, d’effets secondaires de champignons ou d’alcool ?! Vous voulez être lynché ?! »

- « Lâchez-moi la barbe, les enfants ! Le dernier serviteur qui a prononcé la première syllabe du mot « nymphe » a laissé un cercle de cendres impossible à récupérer sur mon tapis. Je n’ai plus aucun poil qui repousse sous la ceinture alors j’essaie d’être conciliant ! Je reprends mon histoire. Après ça, elle a commencé à m’insulter en elfique, à feuler, à cracher des boules de feu en hurlant, on aurait dit qu’on faisait l’amour ! Après dix heures sans réussir à fermer l’oeil à cause du boucan, je me suis inquiété et j’ai appelé mon médecin. Vous croyez qu’elle va enfin donner naissance au moutard ? »

- « Vu les cris», déclara Hjotra, « le moutard lui monte au nez. »

- « Oh, faîtes un break sur les vannes, je ne suis pas d’humeur ! Ah, voilà le doc ! »

- « Salutations la jeunesse ! » lança le médecin en épongeant son front en sueur. « Dîtes, vous connaissez le comble pour un tailleur de pierres ?...Faire carrière ! Ah ah ! Carrière de pierre ! Excellent, j’adore ! Hum ? Ah oui, Dame Elenwë. L’enfantement est pour bientôt, mais la tête et le bide du bébé paraissent énormes, en tout cas pour une elfe. Vous connaissez l’identité du père ? C’est un ogre ou un truc du genre non ? »

- « Poursuivez ! » grogna Arzhiel entre ses dents, broyant le pied de l’espion à côté de lui pour calmer ses nerfs.

- « Résultat des courses, les quelques jours qui précèdent l’enfantement risquent d’être très pénibles pour Dame Elenwë. Et peut-être fatals. À ce sujet, elle m’a demandé de vous dire que vous étiez maudit pour sept générations de plus, seigneur. Je ne peux pas la guérir et elle refuse mon urine de jument pour la soulager. Par contre, elle m’a parlé d’une plante très efficace sur les elfes, la danseuse des aurores. Vous connaissez ? »

- « C’est pas le surnom du chef des armées des elfes du coin ? » fit Svorn.

- « Non, mais pas loin », soupira Arzhiel. « C’est une fleur toute pourrie et moche qu’Elenwë réduit en poudre et qu’elle sniffe tous les quatre matins. Mais ça va être tendu d’en obtenir. Elle ne pousse que dans le territoire de ces fameux elfes et ils ne sont malheureusement pas très coopératifs ces derniers temps. »

- « Ceux dont a brûlé deux fois le village en vendant leurs enfants à l’esclavagiste ? »

- « Ceux à qui on a volé l’idole sacrée pour décorer l’entrée du Karak après l’avoir maquillé et habillé en lutin lépreux à Halloween ? »

- « Ceux-là en effet. Je crains qu’ils refusent de nous aider. »

- « C’est pénible les elfes ! » s’emporta Svorn, outré. « On ne peut rien leur demander, pas le moindre service ! De suite, ils se braquent ! On décide quoi alors ? On les attaque, je ne vois pas d’autre solution. Ils vont encore se plaindre, mais ils l’auront bien cherché ! »

- « Méfiance », murmura Rugfid. « Il parait qu’ils ont créé une nouvelle troupe de chocs pour assurer leur défense. »

- « C’est quoi leur nom ? » interrogea Brandir qui secouait l’hérisson de Hjotra pour obtenir davantage de saucisses.

- « L’Amicale des Bosquets. »

- « C’est sûr que ça en jette tout de suite beaucoup plus que leur ancienne légion : la Galante Compagnie. »

- « On n’a pas le temps de réunir les troupes », trancha Arzhiel. « Mon épouse souffre le martyr et j’ai trop sommeil. On y va en petit comité et on les feinte. J’ai un plan… »

- « Je reste près d’elle pour la veiller », déclara le médecin. « Au fait…Vous savez ce qu’on dit d’un mineur qui ne trouve jamais d’or ?...Qu’il n’a pas de veine ! Ah ah ! Aie ! Mais ça fait mal un hérisson dans la pomme ! »

 

 

- « Brandir ! » marmonna Arzhiel en se cachant. « Faîtes moins de bruit en grignotant votre hache, vous allez nous faire repérer ! Rugfid, je vous assure que si vous essayez encore une fois de foutre le camp, je vous tranche les pieds pour vous frapper avec ! »

- « Je pourrais récupérer ses orteils ?! » s’exclama Brandir, tout excité.

- « Oui, si vous voulez. Mais calmez-vous d’abord. Oui, on va trucider de l’elfe, vous pouvez patienter deux secondes avant de sombrer dans une crise de démence meurtrière ?! Bon, on s’arrête derrière ce buisson pour faire le point…Où est Hjotra ? »

- « Là-bas, il tourne en rond. »

- « Mais qu’est-ce qu’il fabrique cet ahuri ?! Moi je ramène pas son cadavre plein de flèches au Karak s’il se fait choper, ça va mettre des feuilles et des brindilles partout ! »

- « C’est parce que vous l’avez houspillé tout à l’heure quand il voulait adopter le chevreuil qu’on a aperçu. Il a pris l’habitude de se mettre tout seul au coin après que vous le punissiez. Et là, il cherche un coin… »

- « Svorn, ramenez-le. Hein ? Oh oui je pense qu’on peut le toucher d’ici avec une caillasse...Paf, dans le pif ! Vous voyez ? Bon, les danseuses des aurores poussent derrière cette butte. Le souci c’est la douzaine de sentinelles en poste devant, sans compter les archers planqués dans les arbres. Il nous faut une diversion. »

- « C’est honorable comme mort si on claque dans une quête pour voler une fleur ? » questionna Brandir en salivant.

- « Faudra interroger le doyen », songea Arzhiel, « mais il me semble qu’au-delà de la vingtaine de flèches encaissées, les dieux ne se posent même plus la question. Donc Brandir vous passez en tête. »

- « Et si on grimpait nous aussi aux arbres et qu’on sautait de branches en branches pour tuer les gardes en leur jetant des épines de pins dans les yeux ? » proposa Hjotra, le nez en sang.

- « Rectification, Hjotra passe devant », annonça Arzhiel, soutenu par Svorn qui acquiesça vigoureusement tandis que Brandir se plaignait, déçu. « Voilà pour notre diversion. Svorn pendant ce temps, vous faîtes ce que vous savez faire le mieux… »

- « L’aumône ? » fit Rugfid.

- « Réciter l’alphabet runique en rotant ? » dit Hjotra.

- « Tripoter les vieilles durant les cérémonies de prières ? » ajouta Brandir.

- « Brûlez tout ce qui bouge », poursuivit Arzhiel en se retenant de rire. « Foutez-moi le feu à cette forêt d’hérétiques parce que…euh…ils n’aiment pas les nains chauves ! »

- « Quoi ?! Saletés d’impies créatures démoniaques aux longues oreilles ! Je vais châtier leur intolérance. En plus, j’y peux rien, c’est une calvitie de famille. »

- « Et moi ? » demanda Rugfid. « Je couvre vos arrières et je me chargerai de fouiller les cadavres des vaincus, ça marche ? »

- « Vous êtes mon arme secrète, vous. Les elfes devraient nous laminer en temps normal mais ils seront impuissants devant votre pouvoir : le chant ! Je vous ai entendu chanter quand je suis venu vous ramasser avec la milice à l’auberge la semaine dernière. Sortez-leur votre chansonnette ! Ils vous massacreront pour avoir perverti leur art adoré mais avant, j’aurais eu le temps de cueillir les fleurs. En piste ! »

 

            Les nains s’éparpillèrent et fondirent sur les gardes qui débattaient sur les couleurs tendances des tuniques de l’hiver. Brandir chargea, Svorn brûla, Hjotra s’entrava dans une racine et Rugfid chanta. Arzhiel finit de ramasser les fleurs au moment même où son cousin entamait le second couplet « Le fer s’affaire, le bois, ça boit, et l’eau, salaud ! ». D’un pas léger porté par les cris d’angoisse et de terreur de ses compagnons comme des ennemis, le nain s’éloigna en souriant.

 

- « J’adore qu’un plan se déroule sans accroc ! » lança-t-il à un chevreuil qui lui coupa la route en fuyant, terrifié.