L'Autre-Monde
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Épisode 71 – Le Contrat

 

            Othon acheva son godet de mauvais vin d’une traite et s’en versa aussitôt un autre, les doigts tremblants. Nerveusement, l’étranger jeta un nouveau coup d’œil circulaire dans la taverne, cherchant désespérément parmi la clientèle une silhouette différente de celles des paysans crasseux qui venaient là terminer leur journée. Othon prenait de plus en plus peur à mesure que la soirée avançait. Celui qu’il cherchait ne se montrait pas et c’était sa dernière chance.

 

            Soudain, la porte s’ouvrit, laissant apparaître trois nains braillards qui bousculèrent sans gêne les humains remplissant la pièce pour se tailler un passage jusqu’à une table. Othon les observa, fébrile. Ils parlaient fort et le ton montait. Celui qui portait un chevreau éclata de rire quand son compagnon traînant une hache derrière lui de deux fois sa taille allongea une taloche au troisième, celui qui volait sans discrétion les verres des autres clients. Othon se redressa d’un bond devant la fulgurance du coup. Il les rejoint aussitôt à leur table.

 

- « Êtes-vous le célèbre Rouletabosse ?! » demanda l’humain à Brandir.

- « Non, c’est lui Rouletabosse », répondit ironiquement Rugfid en frottant son crâne et en montrant Hjotra qui dansait sur la table avec sa chèvre. « Lui, c’est Rouletagrosse. »

- « Si vous venez pour une bagarre, veuillez attendre que je sois saoul », fit Brandir en tartant une seconde fois Rugfid. « Les bonnes manières, quoi. »

- « Je vous ai tout de suite reconnu à votre air noble ! Votre légende vous précède ! »

- « Lui, un air noble ? » s’étonna Hjotra. « Regardez les gars l’exemple flagrant des dangers de l’alcool ! C’est vrai que le vin humain fait des ravages, c’est triste. Hé ! Serveuse ! Un tonnelet de bière ! »

- « Vous êtes notre dernier espoir, à moi et à ceux de ma bourgade ! » expliqua Othon avec désespoir. « Une sorcière abominable a pris notre village pour cible et nous massacre, nous pille et nous asservit ! Le bourg, au fond de la vallée, est trop distant pour que le magistrat nous vienne en aide. Vous êtes un fameux mercenaire qui n’a peur de personne. Éliminez cette démone, je vous en prie ! »

- « Qu’est-ce que je fais ? » interrogea Brandir en sortant la tête du tonnelet fraîchement servi. « Si je tue encore un bouseux ici, le patron sera pas content, mais là il me gâche ma cuite. »

- « Laissez donc les honnêtes gens se déchirer ! » l’appuya Rugfid. « Allez, ouste ! »

- « J’ai apporté la somme requise pour un assassinat », insista Othon en posant une lourde bourse sur la table, figeant les trois nains sur place. « Acceptez-vous de…Euh…Messire Bosse ? Où êtes-vous ? Ouhou ? Messire Rouletagrosse ? »

 

- « Moi je dis qu’avec tout cet or, on achète un Karak et on prend notre retraite comme Arzhiel », proposa Rugfid tandis que les trois nains s’éloignaient de l’auberge.

- « Non ! » rétorqua vivement Brandir. « On va buter la sorcière et accomplir la mission qui nous a été confiée ! Quoi ? Vous n’avez pas entendu l’ivrogne ? La sorcière doit être encore plus riche si elle a pillé tout le bourg ! »

- « Vous êtes drôlement malin, m’sieur Grosse ! » fit Hjotra, plein d’admiration. « Mais on ne devrait pas demander de l’aide à Arzhiel ? C’est pas très jouasse une sorcière. Je crois que ça a des griffes empoisonnées ou que ça crache le feu comme bestiole. »

- « Le cousin n’est pas très dispo depuis son histoire avec la nymphe. Il a réussi à convaincre Dame Elenwë qu’il avait été envoûté par magie, ce qui lui a sauvé la vie quand elle l’a précipité dans le Gouffre aux Tourments. Son médecin a bon espoir qu’il retrouve sa motricité et l’usage de la moitié de ses orteils dans un mois. »

- « Bon, ben on se débrouille seuls, comme d’hab’ alors. L’occasion fait le lardon comme dit le proverbe…C’est où vous croyez le fond de la vallée ? »

- « Au sud ! » lança vivement Rugfid. « Je suis explorateur, je suis un as pour m’orienter, même la nuit et à l’air libre. Voyons les étoiles…Là c’est la constellation de la charrette…celle du petit ours brun est là…et le soleil ici. Donc c’est tout droit. »

- « Le truc rond et blanc, c’est pas la lune plutôt ? »

- « Haha ! La lune ! » ricana Rugfid. « Les amateurs me feront toujours rire. Y a pas de lune en hiver, c’est bien connu. Bon, respirez ! Vous sentez le vent ? »

- « Je sens la chèvre, moi », répondit Brandir en regardant Hjotra du coin de l’œil.

- « Et moi je sens les feuilles qui pourrissent dans la forêt et un relent de bière vomie », fit Hjotra en observant fugacement Brandir.

- « Exactement ! Le vent souffle dans notre dos. Donc on va tout droit, c’est logique. Croyez-moi les enfants, on sera rendus à la maison avant deux jours, riches et célèbres ! »

 

Trois semaines plus tard, pas loin de nulle part…

 

- « C’est vraiment une quête de longue laine », commenta Hjotra.

- « On arrive bientôt ? » râla Brandir. « J’en ai marre de dormir dans les buissons et de manger des écureuils. »

- « J’ai faim… » marmonna Hjotra. « J’ai des gargouilles dans le ventre. »

- « Taisez-vous, j’essaie de me repérer. »

- « En léchant la mousse des arbres ? »

- « Le goût picote donc l’ouest est ici. On approche du but, suivez-moi. »

- « Dîtes, vous croyez que ma petite chèvre va être heureuse dans la ferme aux animaux que vous lui avez trouvée ? »

- « Sans aucun doute », répondit Brandir en enlevant un morceau de viande coincé dans ses dents.

- « Stop ! » s’exclama Rugfid. « La rivière paraît gelée. Il faudrait jeter quelque chose de lourd pour vérifier si sa surface est solide. Non, pas Hjotra, j’y ai pensé aussi. Mais il peut nous servir pour le combat contre la sorcière. Au moins pour encaisser les premiers sorts. »

- « J’ai froid et j’ai faim », se plaignit Brandir. « Je veux rentrer au Karak. »

- « Pas tout de suite, ça doit être le foutoir là-bas vu la taille de l’armée ennemie qui s’y dirigeait et à qui on a indiqué la route jusqu’à notre montagne. On va s’abriter là pour se reposer, y a une cabane. »

- « C’est écrit « cabane de la sorcière du fond de la vallée » sur l’écriteau », lut Hjotra. « Vous croyez que c’est lié à notre quête ? »

- « Y a une vieille toute fripée à l’intérieur », informa Brandir qui regardait par la fenêtre, monté sur les épaules de Rugfid. « Quel boxon dedans ! On dirait ma caverne. Sans les chauve-souris crevées, le balai, le chaudron et les grimoires quand même. »

- « Ce doit être un indice pour notre mission », réfléchit Rugfid. « Mon instinct me pousse à penser que la vieille peau doit être un personnage important dans cette quête…Allons l’interroger ! »

- « Et si elle est gentille et serviable et qu’elle nous invite à passer la nuit dans son taudis ? » demanda Brandir. « Faut se méfier des inconnus. Moi je ne dors pas là-dedans, c’est un coup à choper encore plus de puces. »

- « C’est pas bête ! Ce doit être une épreuve alors. On va la jouer fine. Planquons-nous. Je vais lancer un petit caillou à sa fenêtre pour voir sa réaction et vérifier si elle est vivante. Elle a trop de rides, on ne voit pas si elle a les yeux ouverts. »

- « Hi hi, on est malins comme des linges », ricana Hjotra en se cachant avec ses comparses. « C’est quoi ? »

- « Une rune d’Incendie que j’ai volé à Svorn. Attention, je lance ! Zut, j’ai pété le carreau…Ah, ça explose…Elle crie ! C’est bon signe…Tiens, elle a allumé un feu ? Houlà, la cabane s’enflamme. Elle sort en hurlant ! »

- « On a bien fait de vérifier », dit Brandir. « Vu comme elle gueule le jour pour trois flammes qui la dévore, imaginez la nuit si elle fait un cauchemar. »

- « Ça court vite une humaine toute moisie quand ça brûle », commenta Hjotra tandis que la sorcière fuyait à toute vitesse. « Elle s’enflamme la vieille ! Elle va vers la rivière ! Hum, la couche de glace n’était pas si épaisse que ça finalement. »

- « Baste ! » pesta Rugfid quand le corps de la sorcière vint flotter à la surface et que l’incendie acheva la cabane. « On vient de perdre notre seul indice ! On a encore tout foiré. On rentre ? »

- « Allez roule, m’sieur Bosse, on te suit. »