L'Autre-Monde
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Épisode 70 – Le Bonheur est dans le Bois

 

            La hache de Brandir décrivit un vif arc de cercle et s’enfonça avec vigueur dans le cadavre du piquier elfe écroulé à ses pieds. Une giclée de sang vola jusqu’à Arzhiel qui se tenait à portée et observait l’issue de la bataille.

 

- « Mais faîtes attention, bourrin ! » s’exclama le seigneur de guerre. « Mon armure toute neuve est salopée maintenant ! En plus, le sang d’elfe ça colle pire que de la sève ! Je vous rappelle qu’on est pas censés être là ! J’ai dit à Elenwë qu’on allait prendre l’air. Si elle apprend qu’on a été buter des elfes, ça va encore être la fête à bibi. Et puis, pourquoi vous le tapez, celui-là, il est raide déjà ! »

- « Il essayait de vous attaquer au mollet ! » répondit le berserker sur ses gardes.

- « Avec quoi ?! Vous lui avez pété toutes les dents avec une pomme de pin tout à l’heure. Allez donc rejoindre Svorn là-bas qui course les survivant. Regardez comme il s’amuse, la truffe au vent, la langue pendante et le bâton enchanté tout frétillant ! Voilà, c’est bien. On est là pour se détendre, profitez-en. Hjotra ! Le pilonnage, ça progresse ? »

- « Leurs murailles s’effritent comme des patates ! » répondit l’ingénieur avec entrain.

- « Ça fait vraiment chaud au cœur de savoir qu’il y aura toujours des audacieux qui tentent le diable en venant bâtir une colonie à quelques lieues du Karak ! Si je ne me retenais pas, j’irais presque faire une accolade au capitaine des archers qui se balance au bout d’une corde, tiens ! Rugfid ! Qu’est-ce que vous planquez ?! Vous croyez que je vous vois pas vous esquiver discrètement ?! C’est quoi ? Mais ça bouge ! Mais qu’est-ce que c’est ? C’est pas une elfe, c’est moins osseux… »

- « C’est une nymphe, cousin », avoua l’explorateur, gêné comme à chaque fois qu’il se faisait prendre la main dans le sac. « Oh, laissez-me la, je vous en prie ! J’ai besoin d’un sacrifice rigolo à faire à Gazul pour qu’il guérisse mon ongle incarné. »

- « C’est bizarre comme truc… » répondit Arzhiel, fasciné par l’étrange créature apeurée. « Le maillot deux pièces en lierres et les feuilles à la place des cheveux, c’est un style, faut admettre, mais c’est vrai qu’à part votre chute dans les buissons d’orties ce matin, c’est le machin le plus fendard que j’ai vu de la semaine. Elle a un nom votre copine ? »

- « Sûrement. Je le lui ai demandé trois fois mais on comprend rien à ce qu’elle raconte en elfique. On dirait qu’elle joue de la flûte quand elle parle, alors je l’ai appelée comme ça, « Flûte ». En plus, ça tombe bien, c’est l’année des f pour les familiers. »

- « « Flûte » ? Avec des lèvres comme les siennes, c’est pipo qu’il faut l’appeler plutôt ! Ces elfes n’ont aucune morale ! Encore une qui s’est fait refaire la bouche et tout le matos par magie druidique. Ça devient à la mode, c’est honteux ! Regardez ! Même pas de miches toutes plates où on voit les os, des cuissots bien fermes qui font pas de vagues quand on les tapote et une vraie taille de guêpe ! Non, rangez votre tapette à mouches, ahuri, c’est une image. Tout ça pour dire que si ma femme ressemblait un peu plus à ça avec deux, trois touffes de poils, j’aurais pas besoin d’exterminer le voisinage… »

 

            Le seigneur nain fixa la nymphe d’apparence fragile et vulnérable mais au regard papillonnant aussi profond que troublant. Il se gratta la barbe une seconde, l’aisselle deux secondes, puis le postérieur un peu plus longtemps avant de prendre sa décision.

 

- « Allez, les enfants, on remballe ! Le pique-nique est fini, on rentre. N’abusons pas des bonnes choses. Laissons-les se reconstruire, on reviendra plus tard pour la revanche et la belle. »

 

            Les nains éparpillés à travers l’avant-poste en flammes poussèrent tous un soupir de déception mais reformèrent les rangs. Il fallut faire intervenir la garde seigneuriale pour ramener Brandir et Svorn qui ne voulaient pas abandonner leurs nouveaux amis de jeux et Hjotra qui s’était perdu dans la forêt en suivant un écureuil. L’armée victorieuse reprit le chemin du Karak, Arzhiel surveillant du coin de l’œil la nymphe de son cousin.

 

- « Femme ! » lança Arzhiel en se présentant à son épouse dès qu’il fut rentré. « Nous revenons de la bataille contre des…orcs des bois aussi redoutables que coquets ! Nous avons subi d’honorables pertes dans un combat âpre, rendu difficile par… »

- « Vous m’avez ramené du fenouil et de la belladone pour mon potage aux racines ? »

- « Je me porte bien malgré la violence de la lutte, merci de vous inquiéter de ma personne. »

- « Ce n’est pas ce que j’ai demandé, mon obèse velu d’amour », répondit la sorcière en levant les yeux de son parchemin. « Par les Huit Sphères Célestes ! Mais c’est une nymphe derrière vous ! »

- « Oui, on l’a trouvé avec les…orcs. Je vous l’ai ramené, en pensant que ça vous ferait de la compagnie entre bestioles sylvestres. Par contre, elle a reçu un sort de mythomanie dans la bataille, faudra pas croire ce qu’elle vous raconte, on n’a étripé aucun elfe, hein…Rugfid aussi l’a pris dans la poire. S’il vous dit que la nymphe est à lui, foudroyez-le. Voilà, Flûte, voici Elenwë. Hydre sanguinaire de mes nuits romantiques, voici Flûte. »

- « Je dois rêver… » balbutia Elenwë. « Non seulement vous me ramenez un présent, mais en plus, ce n’est pas un casque cornu ou une langue de troll cette fois. »

- « Non, ne me remerciez pas, ça me fait plaisir…Ah ! Et euh, pendant que j’y pense, Flûte a beaucoup insisté pour s’entretenir avec moi plusieurs soirs de la semaine à propos de…minage et de taille de pierre, donc je vous l’emprunterai parfois. Ahem ! Bon, je file ! »

 

 

            Elenwë leva la main mais retint son geste au dernier moment. Elle sortit une fiole de potion d’apnée et l’avala d’un coup avant de frapper plusieurs coups à la porte de Svorn. L’odeur de la grotte du haut prêtre qui envahit le couloir quand ce dernier ouvrit fit aussitôt s’écrouler un garde en faction, une centaine de mètres plus loin dans un tunnel voisin.

 

- « J’aurais sans doute aussi du préparer une potion de cécité », commenta l’elfe en voyant Svorn en grenouillère.

- « Par Gazul, vous avez vu l’heure ?! Arrière, démon forestier ! Tu viens m’assassiner en pleine nuit, c’est ça ?! »

- « Ne me tutoyez pas, vieux taré », répondit Elenwë en écartant le prêtre d’un sort de feu. « Je viens vous voir en désespoir de cause ! Je suis terrorisée ! »

- « Et vous voulez que je vous achève ? » fit Svorn en se relevant, le nez brûlé. « Vous avez frappé à la bonne porte ! Je vais vous faire ça aux petits oignons avec hachette et tisons ardents ! »

- « C’est Arzhiel ! » pleurnicha l’enchanteresse. « Depuis quelques jours, il se comporte de manière très étrange…Non, me regardez pas comme ça, je sais bien que c’est Arzhiel, mais de manière encore plus bizarre que d’habitude. Il m’a offert une délicieuse servante nymphe, il vient me voir huit fois par jour pour discuter et rire ! Vous vous rendez compte ! Il rit, c’est affreux ! Je crois qu’il est heureux, c’est horrible. En plus, ce matin, il a voulu m’emprunter mon recueil de contes elfiques ! Celui-là même dont il se servait pour caler la statue de son ancêtre unijambiste ! »

- « Donc c’est lui que je dois achever ? »

- « Je ne sais plus quoi faire ! On ne s’est pas engueulés depuis plusieurs lunes et le matin…Oh Esprits des Forêts aidez-moi, il se lève…avec le sourire ! »

- « C’est vrai qu’il n’est pas très net depuis notre retour du bois des…orcs », marmonna Svorn. « Je trouvais ça suspect déjà qu’il se fasse construire une chaise de transport avec porteurs dernier modèle, tout confort, avec direction insistée et option roux de secours au cas où un porteur crève durant le trajet. Mais quand je l’ai vu se balader dans tout le Karak, j’ai pensé qu’il nous faisait juste une crise la cent-quarantaine. Par contre, le coup des contes elfes, c’est préoccupant. Il est où là ? »

- « Avec Flûte », renifla Elenwë. « Ils débattent en privé de taille et de forage depuis plusieurs jours, souvent jusqu’à tard dans la nuit. »

- « Flûte ? La nympho qui se balade en culotte de fleurs et qui joue à s’effeuiller devant les mineurs et les soldats ? Cherchez pas, il est amoureux d’elle et vous trompe avec. C’est dur ! Comment je vais vous annoncer ça avec tact ? Oups…Mince alors, j’ai pensé à haute voix. »

- « Ce ver de terre barbu me trompe avec la servante qu’il m’a offerte ?! » rugit Elenwë en renversant tout sur son passage. « Amoureux de ma nymphe ?! Je vais l’exploser ! »

- « Vous savez, les goûts de chiottes et les couleurs, ça ne se discute pas. Maintenant que je suis réveillé, je peux vous accompagner ? En tant que haut prêtre, je ne peux pas permettre à Arzhiel d’infester ce Karak sacré avec du…Oh, Esprits du Foret, aidez-moi…bonheur ! »

 

            Elenwë ravagea la porte d’un sort de foudre et se rua dans le couloir, embrasant l’air sur son passage sous l’effet de la colère. Svorn lui emboîta le pas, ricanant nerveusement.

 

- « Hihi, Flûte va se faire souffler dans les bronches ! Hohoho, elle est trop bonne celle-là, il faut absolument que je la grave quelque part ! »