L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 69 – Le Nouveau Conseil de Guerre

 

            Arzhiel salua cordialement l’ensemble des seigneurs de son alliance, tous venus des quatre coins du pays et réunis en un exceptionnel conseil de guerre sous l’égide de leur chef, l’impitoyable matriarche drow Shalimar Shadow. La coalition des Archanges prenait lentement place dans un temple dédié aux dieux de la mort de tous les croyances, préparé par la maîtresse des lieux pour l’occasion. Avant de rejoindre son siège, Arzhiel s’arrêta et prit Brandir dans un coin.

 

- « C’est bien clair ? » répéta-t-il avec conviction. « Je vous ai amené parce que j’avais besoin d’un garde du corps pour le voyage et vous assistez juste à la réunion comme protecteur. Mais je vous préviens, vous dîtes une connerie qui nous colle la honte et je vous vends à une troupe de danseurs elfes itinérants ! »

- « Puisque je vous dis que c’était un accident ! Je m’amuse pas à perdre mon futal en pleine poursuite de brigands juste pour faire marrer le voisinage ! En plus, on s’en fout, on ne nous connaissait pas dans cette ville. »

- « Oh oui, c’est sûr que maintenant, le prochain nain qui se pointe au bourg, il va drôlement bien être accueilli par la garde ! Bon, suivez-moi et pas un mot ! Regardez, ils nous ont mis à côté de Sum Groor. Vous vous souvenez de lui ? Vous ne pouvez pas le saquer. Salut le monstre ! »

- « Hé, Arzhiel ! Ne m’appelez pas si vivement, ça m’abîme les vertèbres de baisser la tête aussi bas pour vous regarder ! »

- « Ah, ça me fait toujours plaisir de vous voir, sale orc pustuleux ! Je suis content de constater que la vérole ne vous a pas emporté cette année non plus ! Vous avez emmené un garde du corps vous aussi. Salut, autre monstre ! C’est quoi ton nom ? »

- « Zog zog ! » beugla le berserker couturé de cicatrices en reniflant.

- « C’est…mignon. Il n’est pas trop chiant comme patron le Sum ? »

- « Zog zog ! » répéta l’orc.

- « Ok, je vois. Et bien comme ça, je ne suis pas trop dépaysé de mon Karak…Dites, le sauvage, vous savez pourquoi on est convoqués par Shalimar ? »

 

            Le seigneur orc n’eut pas le temps de répondre qu’un serviteur approcha. Il s’agissait de Drazz, le vieux chambellan de Shalimar qui demanda le silence.

 

- « Seigneurs Archanges ! Vous avez tous répondus à l’appel de ma maîtresse et en son nom, je vous en remercie ! Cette réunion est à la fois un serment renouvelé de fidélité à notre cause et à votre foi envers les dieux mais également un nouveau prélude à la guerre et à la destruction ! Des âmes impies et blasphématrices pullulent de par les cieux maudits et grondants du lointain, menaçant la paix que nous avons si durement instaurée dans nos contrées. Ma maîtresse va bientôt venir vous expliquer ce qui requiert notre intervention sacrée, mais rappelez-vous, frères et sœurs, une seule phrase résume ce qui porte votre cœur et nourrit votre âme… »

- « Coupez-vous les poils qui dépassent de vos oreilles ! »

- « Et vous, coupez-vous vos oreilles qui dépassent ! »

 

            Arzhiel éteignit violemment son globe de communication dans un grognement et mit quelques secondes avant de s’apercevoir que toute l’assemblée silencieuse avait les yeux rivés sur lui.

 

- « Euh…désolé, un coup de cristal urgent de mon épouse…Elle vous fait tous la bise. »

- « Quand vous parliez de nous coller la honte », murmura Brandir à son chef, « c’est à un truc de ce genre que vous pensiez ? J’aime bien quand vous expliquez. Vous illustrez toujours d’un exemple pour qu’on comprenne. »

- « Ahem », toussa Drazz. « J’entends résonner les pas de ma maîtresse, je me retire donc. Entre-nous, elle n’est vraiment pas très jouasse depuis quelques jours alors évitez de vous distinguer ! Oui, c’est vous que je regarde les nains là ! »

- « Le laquais dit qu’il faut qu’on arrête de déconner », déclara Brandir.

- « J’avais compris, abruti ! Pourquoi vous traduisez ? »

- « Ah, pardon, avec votre touffe de poils dans les oreilles, je pensais que vous n’entendiez pas bien. »

- « Salutations, Archanges ! » clama Shalimar en prenant la place de Drazz au centre de la salle. « Je suis peinée de constater que nous ne nous rencontrons que lorsque l’heure est grave. Et cette occasion ne déroge pas à la règle. Des ennemis dangereux se profilent à l’horizon et l’ombre de la mort que nous projetons sur eux ne suffit pas à endiguer le flot de leurs paroles vaniteuses et insultantes ! »

- « On change, patron ? » chuchota Brandir. « Vous pouvez traduire ? Je pige encore moins à ce qu’elle raconte qu’à vos tactiques de bataille. »

- « Vous voyez l’elfe un peu gigolo assis en face ? » répondit Arzhiel. « Ouais, le tout pâle en robe de prêtre un peu transparente à côté de l’elfette blonde un peu nympho. Je vous ai négocié le premier rôle dans son ballet avec un justaucorps couleur anis. Et en plus, c’est un spectacle chantant ! Alors fermez-la ! »

- « Des barbares sans foi ni loi ont proféré des menaces à notre encontre ! » poursuivit Shalimar en ponctuant ses phrases de claquements de fouet intempestifs. « Ils ont même été jusqu’à insulté le plus sage parmi nous, notre vénéré frère Enigma ! »

- « Seigneur, ça vit combien de temps un humain ? » interrogea Brandir.

- « Je ne sais pas. C’est tout faible. Pas plus d’un demi-siècle selon l’hygiène. Pourquoi ? »

- « C’est qu’il n’a pas l’air très frais, le grand frère Enigma. Moi à cinquante ans, j’avais pas encore de barbe et je montrais mon cul aux passants. »

- « Parce que nous avons innocemment attaqué le bastion de l’un d’eux par surprise, lors de son absence et celle de ses troupes et durant la kermesse annuelle de leurs mouflets », enchaînait Shalimar avec verve, « ils osent prétendre vouloir nous briser l’échine ! Nous avons éliminés une par une leurs places fortes et balayés leurs armées mais ces malpolis sont très mauvais joueurs et refusent d’admettre que la raison de celui qui pourrit l’autre est toujours la meilleure ! C’est inadmissible !...Oui, boulet Brandir, une question ? »

- « Qui c’est-y donc les vilains ? » demanda le guerrier tandis qu’Arzhiel se cachait derrière son casque.

- « C’est-y donc des barbares nomades des steppes, un clan d’orcs belliqueux. Pourquoi ? »

- « Perso, j’aurais préféré défoncer des elfes, mais les orcs, c’est bien aussi. »

- « Vous savez ce qu’ils vous disent les elfes, le bedonnant ? » lança Leithian, en face. « Quelle hypocrisie, Arzhiel, vous qui êtes uni à une sorcière de notre peuple depuis des décennies ! »

- « Hé, mais j’ai rien dit moi ! En plus, niveau mariage, vous êtes mal placée pour me faire la leçon, ma grande. On est nains, on n’aime pas les elfes. Point. C’est les dieux qui ont décidé ça, vous ne voulez pas le libre arbitre non plus ! Et l’égalité des sexes pendant qu’on délire ! »

- « Non, mais arrêtez ce boxon ! » s’exclama Shalimar. « Vous faîtes peur aux humains et vous excitez les orcs ! Regardez le résultat ! Ils grognent et ils bavent maintenant ! »

- « Et qu’est-ce qu’on reproche aux elfes exactement ? » insista Leithian en boudant.

- « Vous êtes arrogants, irritants et surtout frivoles », répondit Arzhiel.

- « Ouais, c’est vrai ! » l’appuya Brandir.

- « Oh, vous, fermez-la ! Vous ne savez même pas ce que signifie « frivole ». »

- « Peut-être, mais moi au moins, je ne le suis pas ! Ahah ! »

 

            Shalimar afficha un sourire nerveux quand les chaises commencèrent à voler, une grimace contrariée quand les boules de feu et les jets de hache les remplacèrent puis un hideux rictus de fureur quand Brandir commença à danser nu avec Sum Groor pour narguer le camp des elfes. Il fallut pas moins de trois séances de fouettage de fondement aux fautifs pour que la drow parvienne à rétablir le calme et seulement parce que certains elfes montrèrent des signes de plaisir durant la punition.

 

- « Reprenons ! » clama Shalimar en massant son bras plein de crampes. « Hein ? Oui, debout pour ceux que ça picote. Nous passons au vote pour déterminer si nous continuons la guerre contre les bouseux des plaines ou si on va se trouver un véritable adversaire. Oui, un vote. Mais non pas pour de vrai, c’est juste pour faire style. Bien sûr qu’on va les génocider ! On ne va pas se laisser postillonner dessus par des orcs non plus ! Drazz ! Comptez les voix. »

 

            La drow recula et s’éloigna pendant que les Archanges se concertaient, puis se dirigea discrètement vers le coin de la pièce où se tenaient punis Arzhiel et Brandir.

 

- « Je vous ai remerciés de votre présence ? » demanda-t-elle.

- « Pas plus que d’habitude », bougonna Arzhiel en se frottant les fesses.

- « J’ai donc bien fait. Je voulais vous poser une question. Non pas que j’escompte une réponse sincère de votre part, mais je sais que vous êtes incapables de vous montrer polis et donc de me mentir. Quand le chef des barbares dit que je déborde de cellulite, c’est juste pour m’insulter ou y a un fond de vérité ? »

 

            Arzhiel fermait déjà les yeux en se lamentant avant que la question ne soit terminée. La seconde suivante, Brandir ouvrait la bouche.