L'Autre-Monde
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Épisode 68 – Les Sous-Doués

 

            Arzhiel sortit dans la cour intérieure du Karak, plongé dans la relecture de l’édit de sa dernière loi. Il s’arrêta lorsque son pied s’enfonça jusqu’au genou dans une fraîche et épaisse bouse et fut éjecté en avant par un coup de reins de vache avant même d’avoir pu hurler. Une queue lui fouetta le visage quand il se releva et il fut à peu près sûr d’avoir avalé une mouche en ouvrant la bouche pour maudire le bovidé. La surprise le laissa sans voix quand il regarda autour de lui. La cour entière était envahie par un troupeau de vaches.

 

- « C’est quoi ÇA ?! » cria-t-il en saisissant Rugfid qui passait non loin. « Non, attendez, je reformule : Où est Hjotra que je l’incruste dans le mur ?! »

- « Oh, vous avez fait connaissance avec nos nouvelles protégées ? » sourit l’explorateur.

- « Brièvement, oui ! Vous m’expliquez ou je vous ajoute à la fresque à côté de Hjotra ? »

- « Vous nous avez envoyé réparer le pont et le moulin pour les paysans de la vallée. Ils nous ont versé une avance pour le boulot. »

- « En vaches donc ? »

- « Au départ, on était partis sur de la poule, mais ils n’avaient plus de stock. Du coup, on s’est rabattus sur de la vache. Je vous l’accorde, c’est un peu encombrant, inutile pour des nains qui ne boivent pas de lait, impossible à élever sous terre et ça chie partout. Mais elles ont un regard si pénétrant et intelligent quand elles vous fixent, la gueule bavant de l’herbe bouillie ! Ah ! Mais rangez votre marteau ! C’est des pécores, c’est pas des banquiers ! Ils troquent, ils ne paient pas. Pour la bouffe, je pensais utiliser la salade et les saloperies d’herbes de votre épouse. Dame Elenwë a tellement en commun avec les vaches ! »

- « Très bien. Avant que je vous regarde plonger dans cette bouse-là et que vous partiez me vendre le cheptel au marché du bourg, dîtes-moi où se planque Hjotra. »

- « À l’infirmerie. C’est pour ça qu’on est revenus plus tôt. Y a eu un accident bête sur le chantier. »

- « Il s’est rendu compte que les taureaux sont moins câlins que les vaches ? »

- « Non. Il a mal compris le sens de l’expression « ça crève les yeux ». Il a voulu tester. »

- « Oh mais c’est pas vrai ! » se lamenta Arzhiel. « Il nous refait la même après l’histoire du « compas dans l’œil » ! C’est pas possible d’être aussi cruche ! Pfff, bon ben, en route…Allez ! Magnez-vous de plonger quoi ! J’ai un éborgné à étrangler ! »

 

            Deux jours plus tard, Arzhiel convoquait Hjotra, Brandir et Svorn dans la salle du trône.

 

- « Vous êtes ici suite à l’incident sur le chantier du pont », expliqua le seigneur de guerre tandis que Brandir dessinait des petites vaches sur le bandeau de Hjotra. « Au-delà du ridicule et de l’affligeante bêtise que cet incident a révélé, j’ai compris qu’il me fallait réagir pour enrayer le fléau galopant qui ronge deux champions de mon état-major ici présent. »

- « La calvitie ? » proposa Hjotra en désignant les deux autres.

- « La mauvaise haleine ? » fit Brandir.

- « La débilité », grogna le haut-prêtre.

- « Ding ! On a un gagnant. Arrêtez de danser Hjotra, c’est pas vous. Contentez-vous d’ouvrir l’œil…pardon les oreilles. Brandir et vous êtes des boulets. Je m’en secouerai si j’avais autre chose de mieux à faire, une guerre par exemple, mais on vit dans un pays de glandes molles et du coup, faut que je vous gère. L’oisiveté est mère de tous les vices, dit le dicton. »

- « Moi je m’y connais en oisiveté », intervint Hjotra. « J’ai deux hirondelles et une corneille dans ma grotte. »

- « Qu’est-ce qu’on fait ? » demanda Svorn avec espoir. « On les crame, hein ? »

- « Pire, on les éduque. Enfin, vous les éduquez. C’est vous qui êtes chargé de former les nouveaux prêtres, non ? C’est censé être les plus sages et les plus érudits des nains. Vous m’intégrez ces deux poids morts à votre nouvelle section et je vous les récupère en fin de mois. Il vaudrait mieux pour vous qu’ils réussissent leur rituel d’examen ! Cultivez-les ! »

- « Nous cultiver ?! » s’exclama Brandir. « C’est le pompon sur le gâteau ça ! Pour moi, je ne dis pas, mais rien ne poussera sur Hjotra ! »

- « Alors, on nous annonce ça comme ça, du tic au tac ! » râla Hjotra. « Après la quantité astrologique de services qu’on vous a rendu, voilà comment on est traités ! »

- « Vous avez un mois », déclara Arzhiel à Svorn tandis que le haut-prêtre fixait ses deux compagnons entre effroi et détresse. « S’ils échouent, si j’apprends que vous les favorisez ou si vous en tuez un, je vous livre aux rapaces de la corniche enrobé dans du lard. Merci qui ? »

- « Monseigneur est clément », marmonna Svorn, livide.

- « Non, moi c’est Arzhiel. Oh quoi ? Je peux bien m’y mettre aussi, c’est pour vous habituer au mois de boutades qui vous attend, vieux veinard ! »

- « M’en fous », pleurnicha le haut-prêtre en se retirant. « Je l’dirai à Gazul ! »

- « On va pique-niquer ? » demanda Brandir en le suivant.

 

            Arzhiel regarda les deux nains sortir en se demandant s’il n’avait pas mis la barre trop haute cette fois pour le malheureux Svorn, mais se rassura en se souvenant qu’il le détestait. C’est alors qu’il vit que Hjotra était resté sur place et réfléchissait intensément, accroupi par terre, le menton posé sur le poing.

 

- « Qu’est-ce qu’il vous arrive ? Vous avez oublié votre nom ? »

- « Non, j’ai fait comme vous m’avez dit, je l’ai écrit sur ma main. J’étais en train de chercher la réponse à votre énigme sur le truc que Svorn a mais pas nous. C’est dur. Je peux avoir un indice ? »

- « Voyons voir. Ça commence par « cer », ça finit par « velle ». Ça se situe dans votre caboche et c’est quelque chose que vous devez entendre tinter quand vous marchez. »

- « Une cloche ! C’est ça hein ? J’ai repensé aux vaches ! C’est bien une cloche ? Seigneur ? Seigneur, vous allez où ? Ça veut dire quoi c’est moi la cloche ? C’est encore une énigme ?! »

 

            Le mois tant espéré fila rapidement et Arzhiel se présenta dans le temple des prêtres le jour de l’examen final. Guidé par le bruit des apprentis graveurs qui rédigeaient leur devoir en salle de cours, le nain retrouva Svorn, surveillant la classe.

 

- « Pitié, seigneur ! » supplia le haut-prêtre, des larmes plein les yeux. « Vous n’imaginez même pas ce que j’ai du subir avec ces tarés dans ma classe ! Cela ne suffit-il donc pas à expier toutes mes fautes ! J’ai fait chialer le bourreau en lui racontant mes journées de supplice ! »

- « Oh, allons ! Faut vous remettre et vous dire que j’ai fait ça pour la communauté, pas du tout par aigreur et ressentiment pour la fois où vous m’avez renversé pour prendre le pouvoir au Karak et que j’ai croupi dans une geôle ! »

- « Mais j’ai même pas choisi le sujet de l’examen ! Comment voulez-vous qu’ils réussissent ?! Brandir croit encore que Gazul c’est mon nom de famille ! »

- « Allez, c’est fini ! » lança Arzhiel à la classe. « L’heure est terminée. Posez vos burins et ramassez vos tablettes. Hjotra ! Brandir ! Approchez ! »

- « On peut enlever les robes qui font tapettes ? »

- « Ouais. Alors…NON ! Mais gardez-les bon dieu si vous n’avez rien dessous ! Comment ça s’est passé cette interro ? Faites voir vos copies…Mais elles sont vierges ! Vous n’avez rien écrit ?! »

- « Ben moi déjà, je ne sais pas écrire », se justifia Brandir.

- « Et moi je suis trop nul en grand-mère et en autographe. »

- « Un mois savamment investi je vois…Svorn, allez chercher le lard. »

- « Non, attendez, ils ont bons ! Ils ont réussi ! Le sujet c’était « Décrivez les notions de diplomatie à utiliser avec les orcs ». »

- « Et alors ? »

- « Et alors, que dalle, c’est tout bon. On ne négocie jamais avec les orcs, on les pourrit, point barre. Ils…ils ont réussi l’épreuve. »

- « C’était facile en même temps », fit Brandir en se grattant la bedaine.

- « Qu’est-ce que vous voulez ! » dit Hjotra en haussant les épaules. « On est quand même dans l’état-major quoi ! Faut pas nous prendre pour des miches non plus ! »

- « Des quiches », rectifia Svorn.

- « C’est vous la quiche », conclut Arzhiel avant de partir.