L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 67 – À Tout Prix

 

            Arzhiel se traîna dans le couloir jusqu’à l’infirmerie où il retrouva le soigneur s’affairant autour de son matériel chirurgical. Le seigneur de guerre évita le paillasson sur lequel était écrit un joyeux « Bienvenue » qu’il trouva de fort mauvais goût à l’entrée de ce mouroir et s’approcha en baillant.

 

- « Bonjour, seigneur ! » lança gaiement le médecin en lavant une scie pleine de bouts de chairs. « Chaud patate ? Houlà, non, vous avez une mine de zombie ! C’est un peu tard pour venir me voir, hihihi ! »

- « C’est rien, je suis juste un peu vanné. Vous savez, si je n’ai pas mes huit jours de sommeil, j’avance pas. Alors ? Comment il va ? »

- « Votre cousin ? Dites donc, vous l’avez balancé du haut du pic pour qu’il soit dans cet état-là ? À ce niveau, c’était plus du bricolage que du soin, j’ai du appeler mon frère menuisier pour le remonter, vous savez, celui qui est charpenté mais pas très commode ! Hihihi, menuisier-charpentier-commode, vous l’avez comprise ? »

- « Par politesse, je ne préfère pas répondre », fit le nain en sourcillant. « Pour Rugfid, c’est bon ? Je sais que j’aurais pas du l’envoyer pour cette mission de braquage d’œufs de griffons royaux mais je ne voulais pas sacrifier quelqu’un de valeur. Il est remis ? »

- « Non, il m’a claqué ce matin dans les pattes pendant que je revissais son bras. »

- « Sérieux ?! Quel malheur ! Il me devait plein de ronds ! »

- « Non, je déconne ! Hihihi ! Il est sorti d’affaire. Ses selles ont repris consistance. Vous voulez les voir ? »

- « Vous les voulez dans la tronche ? »

- « C’est vrai que vous êtes grognon le matin. D’habitude, les p’tits gars coupés en deux ou éventrés par les orques aiment bien que je fasse de la blague. Dites, par curiosité, vous n’aviez pas un humain de compagnie pour ce genre de mission suicide ? Le blond un peu fillette ? »

- « Ségodin ? Si, en effet. Mais il est cassé. On lui a caché qu’Elenwë était enceinte pour l’épargner et faire nous aussi de la blague. Il a cru pendant plusieurs semaines que le gros bide de ma femme était dû à de l’aérophagie. Ça s’est un peu gâté quand il est venu porter un brouet aux herbes et à la graisse de drow pour la guérir. Cette cruche lui a tout raconté après l’avoir foudroyé. Le choc l’a lessivé, notre blonde nationale. Il est catatonique depuis, il bouge plus, il parle plus, il sert encore moins à rien qu’avant. Mais je l’avais emmené à votre assistant pour que vous vous en occupiez ! »

- « C’est ça le gars tout raide qui traîne dans la remise ?! Ah je ne savais pas. Je pensais que c’était un porte-manteau ou une idole gobeline super laide. »

- « Non, c’est juste un humain de décoration. Pensez quand même à l’arroser et à le changer de temps à autre, au moins pour l’odeur. Bon, je file, j’ai une audience. Remettez-moi Rugfid sur pied en vitesse ! Ce naze a cassé l’un des œufs en tombant dans le précipice durant sa fuite ! »

- « C’est tout votre cousin ça, il tombe toujours à pic ! Hihihi ! »

 

            Arzhiel esquissa un sourire contrit et s’éloigna en vitesse tandis que le chirurgien comique entamait l’ode à la joie en aiguisant ses instruments. Les conseillers accueillirent leur seigneur dans la salle du trône et firent entrer un gnome ventripotent qui se prit les pieds dans sa longue robe à capuchon en s’avançant d’un air hautain. Les ministres détalèrent sur son passage aussi rapidement que Brandir devant un plat d’épinards.

 

- « Salutations, Arzhiel ! » couina le gnome. « Je suis le célèbre Teclan le Briseur d’étoiles ou Star-Tecl pour les intimes ! »

- « Jamais entendu parler. Mais salut. Vous voulez quoi ? »

- « J’ai traversé les cieux pour venir rejoindre votre montagne, nain ! Vous faîtes montre d’un courage exemplaire en masquant la peur qui vous dévore en ma présence. »

- « Dormez avec une elfe enceinte et psychopathe, on verra votre touche au réveil, mon grand. Une requête à présenter avant que je siffle pour que les gardes vous collent au trou ? »

- « Je viens exiger de vous que vous me restituiez la baguette de mon maître Selzix le fourbe ! »

- « Encore cette breloque ?! Mais c’est une mode de venir me courir avec ce bout de bois…Combien vous proposez ? »

- « Quinze pièces d’argent », répondit le gnome en fouillant ses poches. « Il me reste plus que ça en monnaie, votre haut-prêtre m’a vendu trois talismans protecteurs, un anneau de fertilité pour les jours pairs et une statuette de Gazul bénie contre le hoquet. Quinze pièces la baguette et on n’en parle plus, ça ira ? »

- « À ce prix-là, vous la connaissez assez longue et effilée pour savoir où vous la carrer. »

 

            Teclan afficha une fugitive grimace de vexation mais ne se démonta pas et conserva son regard aiguisé sur Arzhiel qui dodelinait de la tête sur son trône.

 

- « Vous vouliez autre chose ? » demanda le nain qui s’endormait. « Non, sérieux, faut rentrer chez vous maintenant, monsieur. J’ai un Karak à faire tourner, moi. »

- « Vous êtes rude ! » siffla le mage. « Très bien. Je vous propose en échange de la baguette de mon maître, la bague de Kwâ ! »

- « La bague de quoi ? »

- « C’est cela même », confirma fièrement le gnome.

- « Non, mais la bague de quoi ? »

- « De Kwâ. »

- « Quoi de quoi ?! Vous me dîtes la bague de quoi, c’est quoi de quoi ? »

- « Je ne sais pas bien quoi vous répondre…La bague de Kwâ, quoi. »

- « Ok, c’est bon ! » soupira Arzhiel en se tournant vers ses conseillers. « Allez chercher Hjotra. Faut un traducteur de son niveau là, au moins. »

- « La réputation des nains inflexibles en affaire prend toute sa valeur avec vous, messire », déclara Teclan. « Je vous propose donc quinze pièces d’argent, la bague de Kwâ et en rab, un onguent de force d’ogre ! »

- « Vous me prenez pour un elfe rachitique ? Une potion de force pour un nain ! Vous ne voulez pas me vendre une pioche non plus ? »

- « J’ajoute le plan du domaine souterrain du clan gobelin des Hyènes Anorexiques ! »

- « Je l’ai affiché dans ma piaule depuis une décennie. On y va aux solstices avec les copains tous les ans pour se détendre après nos campagnes en les génocidant. »

- « Un aphrodisiaque à base de sang de dryade ! »

- « Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Je suis marié. »

- « Un parchemin d’invocation de diable du troisième cercle des enfers ? »

- « Même réponse que la précédente », fit Arzhiel en se frottant les paupières.

- « Un passe-montagne ?! » s’écria nerveusement le gnome en fouillant sa sacoche. « Un demi fromage aux coulemelles ? Une statuette sainte de Gazul encore sous garantie ? »

- « Vous n’avez pas un œuf de griffon dans votre fourbi ? Il m’en manque un pour me cuisiner ma mixture de grand-mère. Y a rien de mieux pour me requinquer quand je suis à la ramasse comme aujourd’hui. »

- « Un œuf de griffon ? » se lamenta Teclan. « Bah non, je ne reviens pas des courses ! Je vous aurais bien donné mon fromage entier mais un berserker complètement dingue m’en a avalé la moitié tout à l’heure quand je déjeunais sur la route. Par pitié, bon seigneur ! Selzix était mon maître et je dois récupérer sa baguette à tout prix ! »

- « Aucun souci. On va signer une chtite reconnaissance de dettes des familles. On verra plus tard pour le paiement…avec quelques intérêts. Gravez votre nom là, là et là. Et là aussi. Tout m’a l’air bien en règle…Par contre, il me faut un acompte pour valider tout ça. Vous savez, les procédures et la conjoncture actuelle. »

- « J’ai que mes fringues à vous proposer ou mes services. Vous n’avez pas un guerrier blessé ? Je peux le guérir avec mon sortilège avancé de soins magiques ! »

- « Laissez-moi réfléchir…Hum, non je ne vois personne. C’est pas grave, on va s’arranger. Refaites voir votre passe-montagne ? »