L'Autre-Monde
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Épisode 66 – Leçon d’Amour

 

- « Moi j’aime pas les planques. »

- « Merci de ce commentaire constructif et ô combien intéressant », répondit Arzhiel en jetant un regard en biais à Svorn.

- « En même temps », ajouta Hjotra, « c’est vrai qu’on se gèle les grelots, qu’on s’ennuie plus que pendant les concours de poésies d’Elenwë et que si c’est pour glander, on serait mieux à la maison, c’est toujours plus facile de jouer à domicile. »

- « Oui, mais on est là ! Et en plus on la ferme ! J’y peux rien si la seule licorne légendaire du pays vit dans le trou de balle de la région et qu’elle ne se montre qu’une fois par siècle pendant une minute. Si on veut choper sa corne magique, on campe, on attend et on surveille. Dès que la bestiole se pointe, tac, on l’emplâtre et on lui braque sa corne ! Prenez exemple sur Brandir tous les deux. Il est à l’arrêt comme un limier et ne couine pas toutes les minutes. »

- « Il ne surveille pas l’ennemi mais le retour de Rugfid avec les provisions », marmonna Svorn.

- « Tiens, c’est vrai qu’il est parti depuis un moment celui-là ! Je me demande bien ce qu’il glande ! »

- « Y a une fumée là-bas. Cherchez pas, il se tape les victuailles en solo. Vous allez le voir se radiner dans un quart d’heure avec du gras plein la barbe et une histoire bancale de gang de lutins rançonneurs de bouffe. »

- « Les lutins existent pour de vrai ! » protesta Hjotra. « C’est l’un d’eux qui m’a donné le pouvoir de communiquer avec les corneilles et les sauterelles. »

- « Vous pouvez parler avec les corbeaux ? »

- « Techniquement oui, sauf que je ne pige pas bien l’accent de ceux du coin en fait. »

 

            Svorn trouva un moyen de tuer le temps en jetant discrètement des petits cailloux à la tête de Hjotra qui croyant que les lutins se vengeaient de lui pour avoir révélé leur secret demandait pardon à chaque insecte qu’il croisait. Arzhiel se désintéressa de ses deux compagnons et se tourna vers Brandir, pensif et en pleine réflexion. La panique le saisit aussitôt à l’idée qu’il puisse réfléchir.

 

- « C’est à cause de ma nouvelle fiancée », avoua finalement le guerrier réputé aussi incapable de sentiment que de réflexion, ce qui choqua le petit groupe.

- « Comment ?! Vous avez une fiancée vous ?! Je croyais vous avoir interdit les babioles magiques pour séduire les filles, bon sang ! C’est pas vous qui gérez les plaintes des parents après ! »

- « Pas besoin de ça ! » se défendit le berserker. « C’est grâce à mon charisme naturel et mon magnétisme animal. »

- « Vous partagez beaucoup avec les animaux, mais certainement pas le magnétisme. »

- « Du charisme ! » se moqua Svorn. « Vous ressemblez à un glaviot de troll ! Elle est myope ou traumatisée votre copine ! Hé ! Mollo avec la hache, vous avez failli me trancher une moustache ! C’est bon, j’ai rien dit. Oh lala ! Pour ce que je m’en cogne de votre pisseus…de votre bonne amie. »

- « Rasseyez-vous, nom de nom ! » beugla Arzhiel. « On va se faire repérer ! Expliquez-nous votre souci, Brandir. Et rangez cette hache, vous foutez du sang de Svorn sur mes bottes neuves ! »

- « Je me perds dans ma tête quand j’y pense », dit le guerrier tout penaud. « Seigneur, comment on fait pour demander à une fille de lui pondre un héritier ? »

- « Euh, alors pas comme ça, déjà. Même si c’est la même que vous en face, je suis pas sûr que ça passe présenté de cette manière. C’est quoi son nom ? »

- « J’sais plus. C’est important pour la copulation, vous croyez ? »

- « Mais attendez ! Vous êtes amoureux ou vous voulez juste une mère porteuse ? »

- « Bah, j’en sais trop rien. C’est juste que depuis que j’ai retrouvé mon âme, je vais pouvoir réaliser mon rêve de me faire buter en combat, mais je me dis que ce serait bien de laisser un p’tit Brandir derrière et tant qu’à faire, je voudrais que ce soit avec cette fille-là. »

- « Une bien noble aspiration. »

- « Moi j’aime pas les mômes », déclara Hjotra avec un frisson de dégoût.

- « Moi j’aime pas les planques avec les tapettes sentimentales », rajouta Svorn.

- « N’écoutez pas ces deux nigauds », fit Arzhiel en leur administrant une taloche sur l’arrière du crâne. « Parlez-moi de cette fille. C’est quoi la qualité principale que vous lui trouvez ? »

- « Elle est pratique », répondit Brandir après une courte mais intense introspection.

- « Pratique ?! On ne dit pas ça d’une fille ! C’est pas votre besace ou votre gourde ! »

- « Traitez pas ma fiancée de gourde ! »

- « C’est vous que je traite de gourde, ahuri ! Arrêtez de vous marrer tous les deux ou je vous tapote encore ! Brandir, reprenons. Quel effet elle vous fait quand vous la voyez ? »

- « J’ai des nausées de bile, j’ai les tripes qui dansent comme celles des prisonniers que Svorn torture… »

- « Vilain flatteur ! » rougit ce dernier.

- « ... je brunis mes fonds de culotte et je lâche des séries de gaz immondes. Je peux faire cinq notes différentes, vous savez ? »

- « Passez-nous les détails ! » râla Arzhiel. « Alors…Dîtes à votre amie ce que vous ressentez sur le moment. »

- « Euh…j’ai froid aux orteils là. Vous pensez que ça va l’intéresser ? »

- « Pas plus que nous je suppose… »

- « Parti comme ça, il est pas rendu le fiston Brandir », marmonna Hjotra.

- « Remarquez, il a déjà réalisé un miracle en se dégottant une radasse », murmura Svorn. « Un second est encore jouable. Ça doit être la marrade chez les dieux avec ce machin-là. »

- « Non, mais sans vouloir prendre la défense de ces deux tarés », dit Arzhiel, « c’est vrai que pour quelqu’un de…physiquement humble comme vous, c’est déjà très bien que vous ayez trouvé une fiancée. Vous êtes peut-être encore un peu jeune pour penser à vos gosses. Laissez faire le temps…Et apprenez au moins le prénom de votre amie, ça peut aider. »

- « Elenaf ! » lança soudain Brandir avec un air gai. « Je savais que je le savais. C’est Elenaf son nom. »

- « Tiens, c’est marrant », tilta Hjotra. « Une de mes sœurs s’appelle comme ça. »

- « Une de mes maîtresses aussi », toussota Arzhiel.

- « Ah oui, c’est normal, c’est la même. »

- « QUOI ?! » cria Hjotra, écarlate. « Vous vous farcissez ma sœur ?! »

- « Chut ! Mais rasseyez-vous et fermez-la ! La licorne peut arriver à tout moment ! »

- « Je vais vous étrangler avec vos bretelles ! » hurla Hjotra, fou de rage. « Goûtez donc à mes techniques de combat secrètes ! La patte du lapin ! La fureur du moineau ! L’envol du lombric ! »

- « Non, mais sérieux, arrêtez ça ! Regardez là-bas ! C’est cette foutue bestiole qui se pointe près du bosquet ! Allez, bougez, vite ! »

- « Le style de la mouette ! L’aile du chevreuil ! Le moucheron dans l’œil ! »

- « Non, pas l’arcane interdit du moucheron ! » beugla à son tour Svorn en se jetant dans la bataille. « C’est trop dangereux, impudent ! »

- « Par les oreilles poilues de Gazul ! » lança Arzhiel en essayant vainement de séparer les combattants. « L’autre encornée nous a repéré ! Elle se barre ! On la course, allez ! »

- « Youhou, c’est la fête ici ! » fit Rugfid en débarquant, coupant la route à Arzhiel, la barbe maculée de miettes et de bouts de gras. « Vous allez rire ! Une bande de lutins m’a tendu un piège et m’a piqué toutes les provis…Argh ! Ah, mon dieu mon œil ! Aieuhhhhhhhh ! Mon œil ! »

- « Que la puissance du moucheron vous terrasse », bougonna Arzhiel, désabusé, en lançant son cousin éborgné dans la mêlée, le regard perdu au loin en direction de la licorne mystique qui disparaissait dans la forêt pour un siècle de plus.