L'Autre-Monde
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Épisode 65 – Le Maître de Jeu

 

            Le vacarme qui avait animé le banquet d’un bout à l’autre de la soirée avait fait place au concert de ronflements s’élevant des rangs des nains endormis sur les bancs, par terre ou dans leur gamelle. Les yeux dans le vague et la bassine à portée de main, Arzhiel reprit ses esprits quand une boulette de pain expédiée d’une pichenette par Brandir l’atteint sur le nez. La fête était terminée et il ne restait debout que l’état-major du seigneur de guerre, Svorn titubant sans but une chope à la main et s’entravant dans ses camarades étalés, Rugfid leur faisant machinalement les poches, Hjotra et Brandir ayant improvisés un concours de jet de mie de pain avec pour cible la bouche de l’espion assoupi près d’eux.

 

- « Plus de bière, plus de champi et plus de nausée… » marmonna Arzhiel. « On est mal, la soirée n’est même pas encore finie ! »

- « C’est la misère ! » lança Svorn en s’essuyant sur une barbe qui traînait. « On se fait chier à cent sous de l’heure depuis une plombe ! Impossible de comater ! »

- « On fait quoi ? » interrogea Hjotra. « On va se coucher ? »

- « Pas envie », ronchonna Arzhiel. « Une partie d’orc’n roll nocturne, ça vous tente ? »

- « Ouais ! » jubila Rugfid en empochant une bague en argent. « Ah mais non, c’est la tempête dehors et y a un mètre de neige. Même les avec les crosses en mithril, ça va être tendu de viser les buts. »

- « C’est bon, c’est trois flocons ! Allez chercher le matos, on n’est pas des fillettes ! »

- « C’est-à-dire que la dernière fois, ça s’est terminé en pneumonie pour toute la troupe. »

- « Ça fait quinze fois que je vous le dis ! Quand ça fait froid, foutez vos cagoules ! »

- « Non, laissez tomber, seigneur, c’est mort », avertit Svorn. « Rappelez-vous. Brandir a perché la dernière tête d’orc en haut de la tourelle sud avec son tir du faucon. On peut jouer avec une tête d’elfe, mais c’est encore plus léger, y a aucun challenge. »

- « Je suis navré », s’excusa Brandir. « J’ai trop brossé mon tir… »

- « Vous jouez comme un bourrin aussi ! Dès qu’on commence une activité sportive de gentlemen avec des armures à pointes et piques aux yeux autorisées, vous tapez comme une mule ! »

- « N’exigez pas d’un berserker de la subtilité ! Jouer fin pour lui, c’est assommer avant de briser les rotules. »

- « On peut être guerrier et courtois en respectant l’adversaire », se défendit le champion.

- « Tant pis pour les jeux d’extérieur. Un Karak & Dragons, ça vous botte ? Les parties de jeux de rôle à deux grammes sont toujours les meilleures.»

- « Oh non ! » rouspéta Svorn. « L’autre fois, le combat final a dégénéré en Grandeur Nature ! »

- « C’est vous qui aviez foutu la merde ! Vous vous êtes même barré à la fin après avoir râlé tout le long ! »

- « Je suis nain, si je ne râle pas c’est que je suis mort. Et puis c’est pas possible de jouer dans des conditions pareilles ! »

- « Quelles conditions ? »

- « Je vais reprendre mon perso de druide », gloussa Hjotra. « Avec Appel de la Nature, je peux être entouré de plein d’animaux mignons et invoquer une loutre mutante. »

- « Moi je vais blinder ma compétence escamotage sur mon rôdeur », fit Rugfid. « Et cette fois, j’attends pas la fin du combat pour me casser avec le butin du groupe. »

- « Ce genre de conditions… » dit Svorn d’un air las. « Je ne peux pas faire le Maître de Jeu ce coup-ci ? »

- « Non, c’est bon ! » s’exclama Arzhiel. « On a testé une fois. Vous nous avez tous butés dans l’auberge de départ avec un dragon séculaire qui a ensuite torturé nos cadavres avant de les brûler et de les manger. En plus, faut que je vérifie cette règle comme quoi le souffle ardent ne touche uniquement que les joueurs ayant une fonction seigneuriale dans la vraie vie…Allez, décollez vos miches de là, on va chercher le jeu. Il est dans ma piaule. »

 

            Les nains progressèrent dans les couloirs silencieux et parcoururent les derniers mètres menant à la porte de la chambre conjugale sur la pointe des pieds, pâles de peur et tremblotants.

 

- « Inutile de vous préciser qu’Elenwë pionce à l’intérieur et qu’elle n’est pas vraiment jouasse quand on la réveille en plein milieu de la nuit, pour un malheureux pet qui soulève les couvertures ou pour autre chose », chuchota Arzhiel. « Si elle nous tope, ce sera pire que la fois où Brandir a improvisé une danse du ventre en plein repas ! »

- « Oh non, dîtes pas ça, cousin ! » râla Rugfid, écoeuré. « Voilà, c’est malin, Hjotra pleure maintenant. Rentrez, on vous couvre ! »

- « Et pourquoi moi ?! C’est moi le patron, après tout ! Brandir, Hjotra, allez-y ! »

- « Je ne peux pas, seigneur, j’ai une dispense du guérisseur. »

- « Moi j’ai un mot d’excuse de ma mère. »

- « Ah bravo le soutien ! Tssss ! Je vais vous coller deux trois monstres élites bien crades dans la tronche pendant la partie, ça va vous faire moins marrer ! Bon, ben, j’y vais…Hé ! Attendez au moins que je regarde ailleurs avant de tourner les talons. Attention, j’ouvre ! »

 

            Arzhiel tourna lentement la poignée et ouvrit la lourde porte ouvragée. Dans les ténèbres opaques chargées d’une puanteur tenace d’infusion de plantes et de parfum féminins capiteux régnait une chaleur étouffante qui prenait à la gorge. Les nains épièrent la respiration régulière et faible de l’elfe endormie, épouvantés et se serrant les uns contre les autres.

 

- « J’ai connu l’antre d’une couvée de mygales géantes qui ressemblait un peu à ça, en 63, quand j’étais un jeune aventurier », commenta Svorn à voix basse.

- « C’était avant ou après notre ère ? » interrogea Rugfid.

- « Moi mon air il pue la racine ! » fit Hjotra, les mains plaquées sur le visage.

- « Dites ? Vous pensez qu’il va réussir son jet de Déplacement Silencieux, le MJ ? »

- « Fermez-la, bon dieu ! » pesta Arzhiel. « Si on réveille cette mygale-là, elle nous dévore direct ! Et croyez-moi, quand elle vous gobe, elle met bien les dents ! »

 

            Arzhiel inspira profondément, toussota les vapeurs abominables de fleurs, puis marcha tout droit en direction de son armoire, à l’autre bout de la pièce sous le regard pressant de ses camarades. Le seigneur de guerre allait finalement l’atteindre lorsqu’il se prit les pieds dans la peau d’ours et heurta bruyamment la commode.

 

- « Échec critique ! » commentèrent les nains sur le pas de porte. « Jet de Sauvegarde pour voir si le monstre est réveillé ! »

- « Huuuuuuuuum ? » marmonna la voix endormie d’Elenwë. « C’est vous, mon gros barbu ? Vous tombez bien, j’ai les fesses toutes contractées. Venez me les frictionner avec le gant en crin ! »

- « Aie ! Vous croyez qu’il lui reste un point de destin pour se tirer de ce mauvais pas ? » demanda Rugfid.

 

            Les nains s’interrogèrent du regard une courte seconde puis Svorn ferma lentement la porte en mettant plusieurs coups de clé tandis qu’Arzhiel se précipitait, apeuré, vers la sortie.

 

- « Non », répondit le haut-prêtre en remontant le couloir, son sourire s’élargissant à mesure que s’élevaient les hurlements d’horreur d’Arzhiel dans leur dos.