L'Autre-Monde
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Épisode 64 – Le Projet Secret

 

            Arzhiel bailla à s’en décrocher la mâchoire, une main glissée sous son pantalon grattant son entrejambe et l’autre lui curant l’oreille. Il se déshabilla en refermant la porte de la chambre derrière lui, récupéra un morceau de champignon retrouvé dans sa barbe, l’enfourna d’une pichenette, tapota son ventre bedonnant, joua quelques secondes à pincer ses bourrelets en faisant parler son nombril d’une voix grotesque, puis s’avachit enfin sur le lit conjugal.

 

- « Quoi ? »

- « Non, rien », répondit Elenwë qui le fixait d’un air perplexe. « J’admirais combien la vie de couple vous embellissait avec les ans. »

- « Oh, ne commencez pas à venir me chatouiller, j’ai eu une pire journée, je suis cisaillé de fatigue et va falloir que je pionce avec une elfe encore plus bidonnée que Brandir. »

- « Si je n’avais pas tant besoin de quelqu’un pour me frictionner les pieds toutes les deux heures, je vous enverrais volontiers partager la compagnie des carnes aux écuries ! »

- « Et pourquoi pas ? Les destriers ne font pas fleurir ma barbe de coquelicots quand je refuse de les chevaucher eux, au moins ! »

- « Arzhiel ! Dites tout de suite pardon au bébé pour avoir insulté sa mère ! »

- « Pardon bébé », grommela le seigneur de guerre d’une voix débile en tordant son nombril. « J’aurais du m’enivrer davantage le jour où j’ai choisi celle-là pour te servir de mère. »

 

            Les hurlements et bruits d’explosion de meubles pulvérisés par éclairs magiques qui suivirent manquèrent d’étouffer les coups frappés à la porte.

 

- « Quoi ?! » cria Arzhiel en ouvrant la porte, des fleurs plein la barbe. « Qui vient donc me les briser à cette heure-ci alors que je me repose avec mon épouse ?! Hein ? Magistrat ? »

- « Bonsoir, monseigneur », déclara l’humain responsable de l’ordre aux villages de la vallée. « Navré de vous déranger. Je vous ramène votre cousin. Mes gars l’ont chopé tandis qu’il volait des poules dans une ferme. Faites pas attention aux blessures, le coq lui avait déjà réglé son compte. »

- « Il doit être champion de l’arène des coqs de la région », se justifia Rugfid, retenu par le magistrat. « Je ne vois pas d’autre explication ! »

- « Vous avez braqué des poules ?! » éructa Arzhiel. « Non mais vous êtes barré ?! Merci, magistrat. Vous aurez qu’à m’envoyer l’amende avec les deux autres de cette semaine. »

- « Sérieux, faut enrôler ce coq », déclara Rugfid quand l’humain partit. « Il vise direct les noix et après il vous achève au sol en vous tirant les poils avec son bec ! »

- « Je m’en vais vous les tirer les vôtres de poils, espèce d’empaffé ! »

- « Et quand c’est moi qui propose, je passe pour une obsédée… » commenta Elenwë, derrière.

- « Braquer des poules ?! Mais qu’est-ce qui cloche chez vous ?! Vous êtes officier dans mon état-major et explorateur du Karak ! C’est le pire plan que vous m’ayez fait après avoir voulu vendre des faux mouchoirs usagés dédicacés par Gazul et monter cet absurde spectacle de danse elfique avec Brandir ! »

- « À sa démarche chaloupée, on aurait pu croire qu’il valsait bien…Je suis à peu près sûr que c’est son pas de danse du cabri guilleret qui a provoqué cette malheureuse émeute au bourg. »

- « Mais ne répondez pas ! Je vous passe un savon ! »

- « Vous dîtes ça parce que je sens la poule clamsée ? »

- « Mort de rire ! Vous avez bouffé Hjotra ou quoi ? Non, mais c’est pas possible que mon boulet de cousin de quatre-vingts piges me fasse sa crise d’ado ! Si vous voulez des sensations nouvelles, essayez de réussir une mission que je vous confie pour changer. »

- « Non, c’est pas pour ça », bougonna le nain. « Je voulais juste me faire un peu d’argent. Je  connais un roublard gobelin qui me donne deux pièces de cuivre par poule. J’essayais de réunir une grosse somme par mes propres moyens sans avoir à vous demander, cousin. »

- « On peut dire que c’est râpé, mon vieux ! Vous voulez un double des amendes que m’envoie le magistrat ? La nouvelle statue en bronze sur la place du marché des bouseux, elle vient de ma bourse, nigaud ! »

- « Pas de regret alors. Elle est drôlement moche mais c’est très pratique comme point de repère quand on sort de l’auberge complètement torché. »

- « Si je bute mon propre cousin, c’est un coup à être encore maudit sur dix ans. Par contre, si je propose un spectacle de lynchage auprès des pécores que vous harcelez, y aura moyen de réunir votre pognon. »

- « Ouais, c’est génial ! Et s’ils n’ont pas de monnaie, ils vendront votre statue ! Terrible ! »

- « Je suis fané, énervé, ruiné et y a une elfe dans mon plumard. Finissons-en ! C’était pour quoi faire cet argent ? »

- « Un projet secret, cousin. La dernière fois, à l’auberge du crapaud vérolé, je faisais le point sur ma vie entre deux tournées. Ça m’a refilé le bourdon pour la soirée, j’ai eu du mal à cuver après, vautré dans l’enclos des porcs où je dors toujours. Admettons-le, je ne suis pas doué comme explorateur. »

- « Sans déconner ? Réussir à vous perdre en traversant la cour de la citadelle en plein jour, c’était pas un signe suffisant pour vous ? »

- « J’avais oublié de compter mes pas ce jour-là, c’est pour ça. Non, mais je crois que je ne suis pas un bon guerrier aussi et ça me travaille. Vous en pensez quoi ? »

- « Que vous êtes un gros nullard », répondit Arzhiel en haussant les épaules. « Mais ça surprend qu’au début, vous verrez. Rien ne change après et du coup, on s’habitue. »

- « Donc j’ai pensé à mon projet : fonder une école spéciale et apprendre aux jeunes ce que je sais faire le mieux afin d’être enfin utile à la communauté ! »

- « Vous savez, ramassez le crottin des bouquetins de guerre ou boutonner sa veste les yeux fermés, c’est quand même à la portée de tout le monde. »

- « Non, je pensais à une école de vols, d’arnaques et de plans bien louches ! Avec des intervenants extérieurs comme Svorn pour le cours de fausse monnaie, il a déjà un atelier planqué sous son temple. Ou une section stratégie et tactique de mauvais coups animée par Hjotra et Brandir ! Le cours de mensonges et tromperies enseigné par Ségodin comme quand il nous joue du pipeau en racontant ses dernières aventures chevaleresques alors qu’il était coincé dans sa chambre durant trois jours à cause de la coulante ! J’ai même un nom pour mon projet : La Starnaqu’adémie ! »

- « Laissez-moi deviner...Le prof de plans foireux et projets débiles, ce sera vous ? »

- « Attendez, cousin ! On peut se faire un paquet de pognon avec ça ! On fait participer la populace ! Chaque fin de semaine, on monte un spectacle en public où chaque élève fait son numéro : vol de bourse, évasion d’une geôle, bobard monstrueux ou course-poursuite avec les gardes. À la fin, on les fait voter pour éliminer le plus mauvais en leur collant un impôt bien crade sur le vote et l’élève perdant est pendu devant la foule ! »

- « On pourra voter contre les profs ? » interrogea Arzhiel avec ironie.

- « Moi je trouve ça festif et convivial », lança Elenwë. « Par contre, j’ai du mal à voir l’intérêt pour la communauté… »

- « Bah si ! » s’exclama Arzhiel. « Fonder le premier Karak racailleux gorgé de petites frappes, de tire-laines, de coupe-jarrets et d’une population abrutie par un spectacle futile et pathétique ! »

- « En même temps, on s’en fiche du moment que les élèves sont mignons et que les costumes sont jolis », conclut l’elfe.

- « Alors, cousin ?! Vous en dîtes quoi ?! Je peux avoir mes cinq mille pièces d’or ? »

- « Cassez-vous avant que je vous envoie au cours de torture et de séjour en oubliette ! » hurla le seigneur de guerre en éjectant son cousin dans le couloir. « Et trouvez-vous un job pour me rembourser, espèce de parasite ! La Starnaqu’adémie ! Pfff ! Jamais ça marcherait ! Qui serait assez idiot pour regarder un spectacle du style ? Et pourquoi pas des élèves qui chantent aussi ! »