L'Autre-Monde
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Épisode 63 – Cœur Brisé

 

            L’un des trois conseillers qui accompagnaient Arzhiel lors du comptage hebdomadaire des réserves de champignons tapota nerveusement l’épaule de son chef, mais un tantinet trop tard. Elenwë se planta devant les quatre nains et invoqua d’une main, l’autre soutenant son ventre rebondi, l’équivalent d’un tonneau d’eau des Mers Arctiques aux Glaces Éternelles au-dessus de la tête de son époux. Arzhiel ne bougea même pas, trempé jusqu’à ses sous-vêtements d’à peine quelques jours.

 

- « Les glaçons pointus m’ont fait mal », commenta placidement le nain.

- « Vous êtes un porc ! » s’exclama l’elfe en pleurs et en colère avant de le gifler, de fondre en larmes dans ses bras, de lui tirer la barbe violemment et de l’embrasser passionnément.

- « Ne vous mariez JAMAIS ! » lâcha Arzhiel, blasé, à l’attention de ses ministres hébétés.

- « Je ne peux même pas vous maudire sur sept générations », enchaîna Elenwë, hystérique. « Votre héritier croît dans mes entrailles et m’aligne coups de pieds sur coups de boule ! Je vous déteste, je vous crache au visage et j’ai honte pour vous ! Mais je vous aime tellement ! »

 

            Cette fois, Arzhiel esquiva d’un rapide pas de côté l’étreinte furieuse de son épouse et fit diversion en lui jetant le conseiller le plus proche dans les bras. Le malheureux, peu habitué à de telles effusions elfiques, s’écroula dans une brouette de champignons proches, la bave aux lèvres et les cheveux dressés sur sa tête.

 

- « Si vous râlez encore pour le peigne en ivoire de votre aïeule d’y a trois siècles que j’ai accidentellement paumé dans la barbe de Brandir, je vous répète que… »

- « Cessez cette comédie, mon tendre. Elle est là ! »

- « Hein ? Qui ça, votre aïeule ?! Une elfe claquée y a quatre cents ans ça doit refouler sévère. Ne la faîtes pas venir ici, ça risque de gâter les champignons ! »

- « Leithian, vieux machin ! Leithian, la jeunette elfe blonde très banale de votre club de loisirs des anges-bidules ! Elle est venue et exige de s’entretenir avec vous. Elle est encore toute retournée la malheureuse après que son mari ait rompu leur union. Et naturellement, c’est vers vous qu’elle vient chercher du réconfort ! C’est votre maîtresse, n’est-ce pas ? »

- « Leithian ? Vous déconnez ou quoi ? C’est juste une collègue de boulot de notre…club d’angelots. Je ne m’amuse pas à recueillir et collectionner les elfettes ! C’est pas un bosquet ici ! C’est un Karak sérieux ! »

 

            Hjotra passa au loin au même moment, nu et complètement hystérique, fuyant à toute vitesse Svorn qui le pourchassait avec une fourche édentée.

 

- « Jurez sur le chapeau de ce champignon qu’il n’y a rien entre vous et elle ! » s’enflamma Elenwë, ignorant la course-poursuite et saisissant un gros bolet sur le ministre renversé.

- « Je jure qu’il n’y a pas davantage de sentiments partagés avec Leithian qu’entre vous et moi. »

- « Même un rustros de votre trempe ne jurerait pas avec légèreté sur sa nourriture », se ravisa la sorcière avec gravité. « Je vous crois. Mais je ne vous pardonne pas pour autant. Je suis certain que votre incident avec cet orque malodorant, ce Sum Groor, lors de la cérémonie de mariage de Leithian n’est pas indifférent à sa triste issue ! »

 - « Comme si les elfes avaient besoin d’une saoulerie entre nain et orque dégénérant en bagarre pour se conduire comme des lopettes ! » grommela Arzhiel en s’essuyant et en grelottant. « C’est le mariage d’un elfe avec une elfe qui est surprenant. Vous ne me ferez plus croire le contraire depuis que j’en ai vu glousser et sautiller en justaucorps moulant ! »

 

            Arzhiel suivit Elenwë qui chaussa son cache-oreilles en daim pour ne pas entendre la plaidoirie sur le peuple elfe tandis qu’elle le menait jusqu’à la chambre de Leithian. La jeune elfe était déjà en pleine conversation avec Rugfid et commençait à le rudoyer alors qu’il insistait lourdement dans son offre de rachat au rabais de son alliance de mariage.

 

- « Allez ! Je vous fais un prix d’ami ! Bon, je ne serai jamais pote avec une saleté elfe, soyons honnêtes. Mais un prix d’allié ! On en était à trois pièces de cuivre et un bouton de futal, c’est ça ? »

- « Rugfid, barrez-vous ou je vous lance encore les chiens aux fesses. Non, vous n’embarquez aucun bijou ! C’est une invitée ! Et en plus, c’est de la breloque, que des trucs en bois ou en feuilles tsss… »

- « Ah, Arzhiel ! » lança l’elfe de sa voix fluette. « Je suis heureuse de vous voir. Pardonnez mon arrivée impromptue. Pouvons-nous nous entretenir seuls ? »

- « Allez-y ma chère », l’encouragea Elenwë en s’asseyant entre-eux.

- « Oui, on ne fera pas de bruit », ajouta Rugfid.

- « Ah…euh, d’accord…Bon…C’est juste que je suis encore un peu sous le choc de ma rupture avec mon fiancé et que je suis venue me réfugier ici sous le prétexte d’une visite cérémoniale pour ne pas paraître affaiblie devant mes soldats. »

- « Il comprend », dit doucement Elenwë. « C’est tout à fait naturel et normal que vous soyez fragilisée, surtout quand on sait que votre « mari » vous a quitté après avoir consommé votre union. »

- « Hein ? Ah non, je vous assure que nous n’avons jamais… »

- « Ne raconte pas de salade, sale elfe ! » gronda Rugfid. « À la taverne, on ne parlait que de ça et des gravures compromettantes de votre nuit de noces vendues aux colporteurs ! »

- « Comment ?! » se révolta Leithian, choquée.

- « Mais vous allez vous barrer, Rugfid ou je sonne la garde ! » intervint Arzhiel.

- « Ce ne sont que des rumeurs infâmantes », se défendit Leithian. « Mon fiancé ne m’a pas touchée. »

- « C’est évident ! » la soutint Arzhiel. « C’est un mâle elfe, que voulez-vous qu’il fasse avec votre paire de…Ahem, d’épées fines ? Vous ne voulez pas raccompagner Rugfid, ma colombe ? »

- « Je ne sais pas », répondit l’enchanteresse. « Vous ne voulez pas goûter aux laves du volcan des Fournaises Infernales pour vous réchauffer ? »

- « Non, mais c’est bon, restez avec nous, c’est plus convivial », sourit nerveusement Arzhiel. « Leithian, vous pouvez glander, euh vous reposer au Karak peinarde comme vous voulez. Oubliez votre ex, faîtes un peu de minage, ça vous détendra. Et essayez de vous trouver un mâle la prochaine fois. Sum Groor par exemple, je crois qu’il a le béguin pour vous…ou alors il veut juste vous dévorer. »

- « Sum Groor ? Mais c’est un orque et un orque c’est… »

- « …vert. »

- « Mais juste ! » lança gaiement Rugfid depuis la porte avant de partir en courant quand un tabouret vola dans sa direction.

- « Mais il est lourd lui ! » rouspéta Arzhiel. « Rassurez-vous, Leithian. Je vais vous coller deux berserkers muets et fanatiques devant la porte, aucun taré de cette montagne ne viendra vous perturber. Ils dézingueront tous les comiques qui pointeront leur nez, promis ! »

- « Comment allez-vous faire pour venir la voir durant la nuit alors ? » demanda Elenwë d’un ton soupçonneux en fixant son mari de son regard le plus sombre.

- « Génial », soupira Arzhiel avec un sourire nerveux. « Deux elfes dans mon Karak, une dépressive et une psychopathe. Je sens que je vais partir en guerre quelques mois moi, tiens. »

 

            Arzhiel et son épouse se levèrent et s’apprêtaient à quitter la chambre de Leithian quand la jeune elfe retint timidement le bras du nain tandis que sa femme incantait déjà son sortilège de Foudres Mystiques à la vue de ce contact familier.

 

- « Vous allez vraiment tenir éloignés tous vos sujets ? »

- « Balisez pas, ils sont bizarres au premier abord mais pas vraiment méchant. À part Svorn, mais ça se passera bien si vous évitez de croiser son regard, ne réagissez pas aux cailloux qu’il vous lancera et ignorez ses insultes sur votre famille. »

- « Oh », fit l’elfe comme si elle était déçue. « Vous pensez quand même que je pourrais revoir votre adorable ingénieur si craquant qui faisait son footing nu tout à l’heure dans la cour ? »