L'Autre-Monde
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Épisode 62 – L’Interrogatoire

 

            Le chef des éclaireurs pénétra à pas vifs dans la grotte investie par ses semblables et s’enfonça dans un tunnel humide qu’il suivit jusqu’à un coude étroit gardé par deux soldats. Un hochement grave du premier lui confirma la présence de ce qu’il était venu chercher. Les deux sentinelles pivotèrent, laissant apparaître au loin un nain enchaîné surveillé par un mage.

 

- « C’en est donc un ? » interrogea-t-il en observant Hjotra en pleine conversation avec une mouche posée sur son épaule. « Il appartient vraiment aux troupes du Karak d’Arzhiel ? Si vous m’avez encore chopé un planteur de carottes de la vallée qui n’aligne pas trois mots, je trace ma prochaine carte sur le cuir de vos miches ! »

- « Non, mais cette fois c’est bon », répondit le mage. « En plus, je crois que c’est pas qu’un simple troufion, il possède une médaille mystérieusement gravée B.S. C’est soit un gradé, soit un bourge ! »

- « Hum…Il a parlé ? »

- « Euh…C’est-à-dire qu’on connaît son nom et celui de douze de ses animaux familiers… »

- « Non, treize », rectifia un garde. « Il nous a aussi parlé de sa chèvre pendant votre dernière pause. »

- « Il prétend être ingénieur ou éleveur, on n’a pas bien compris son explication. Il a aussi beaucoup chanté. Un moment, il nous a parlé de l’état-major d’Arzhiel, puis il s’est endormi en sursaut. C’est un dur à cuire, à mon avis. Ou alors il abuse des herbes. »

- « Vous l’avez capturé comment ? Après un rude affrontement ? »

- « Même pas. On l’a chopé alors qu’il s’éloignait du groupe qu’on suivait. On lui est tombé dessus dans les buissons. Mais en fait, on n’aurait dû attendre un peu…C’était la grosse commission. »

 

            Le chef des éclaireurs fronça les sourcils devant les visages blêmes et tremblotants de ses hommes à l’évocation de ce pénible souvenir, puis s’avança vers le prisonnier.

 

- « Nain ! Si tu veux un jour revoir les tiens, tu vas…Hé ! Ho ! Par ici ! C’est moi qui parle, laisse donc cette mouche tranquille !...Je disais que tu es notre captif et que ta vie est entre nos mains. Nous avons des questions à te poser afin de percer les secrets de ton Karak car notre seigneur est ennemi du tien et… »

- « C’est de la belette ou du furet votre toque ? » demanda Hjotra.

- « Silence ! C’est moi qui pose les questions ici ! En plus, c’est débile, on voit tout de suite que c’est du castor. »

- « J’en avais une un peu pareil. Mais on me l’a volée. Elle était classe et sexy, ça rendait les copains jaloux. Faites gaffe avec la vôtre. »

- « Il fait le malin ou il est attardé ? » demanda le chef à ses hommes.

- « On ne sait pas trop en fait. Il nous a récité quinze chants de guerre, trois recettes de soupe et de gratins et cinq manières différentes de monter un bélier mais il a mis deux jours pour comprendre qu’on était des ennemis. »

- « Ouais je vois ! Vous m’avez encore ramené l’idiot du village ! Nain ! Tu vas tout de suite nous dire quels systèmes de défense protègent l’accès à ton Karak, ses effectifs, ses corps de soldats, l’emplacement des tours et des donjons, celui des pièges ainsi que les plans complets de la citadelle ! »

- « J’ai rien compris à la question », avoua Hjotra en faisant la moue. « Vous ne voulez pas jouer aux osselets plutôt ? Je suis nul en charades. »

- « C’est avec tes os qu’on va jouer si tu refuses de nous livrer en détail les secrets de ton clan ! »

- « Je peux aller faire pipi, s’il vous plait ? » demanda le nain après un court silence.

- « Ta vessie va être le cadet de tes soucis quand j’en aurais fini avec toi, asticot ! »

- « Non, sérieux chef ! » intervinrent les gardes. « Laissez-le pisser par pitié ! Il nous a déjà demandé hier et on a aussi refusés…Je vous promets que j’avais jamais vu une implosion urinaire de ma vie et…et… »

 

            Le soldat ne supporta pas le choc et s’en alla dans le tunnel en pleurnichant, les mains plaquées contre ses tempes en réflexe défensif primaire.

 

- « Je reconnais que tu es fort, nain », fit le chef en évitant soigneusement la flaque encore humide devant lui à la nature enfin découverte. « Mais ton esprit sera impuissant à déjouer l’hypnose de mon camarade. Vas-y, fais-le parler ! »

 

            Le mage afficha un sourire sinistre et commença à hypnotiser Hjotra grâce à ses sombres sortilèges. Le nain ne résista effectivement pas et fixa le plafond, le regard étrangement vide.

 

- « Maintenant, tu vas répondre à mes questions ! Toutes tes réponses devront être véridiques ! Quel est le nom de ton Karak ? »

- « Véridiques. »

- « De combien de guerriers dispose ton seigneur ? »

- « Véridiques. »

- « Bon, on laisse tomber l’hypnose », trancha l’éclaireur dépité en écartant le mage. « On va fouiller dans ses affaires à la recherche d’un indice. Voyons voir le contenu de son sac…Un pied de porc, deux paires de chaussettes sales, un canevas au motif de caneton pas terminé… »

- « C’est un cheval », informa Hjotra en reprenant ses esprits, « mais j’ai raté le bec. »

- « ...une rune d’insultes signée par un certain Svorn, une grenouille borgne et morte, quatre pots de pâtés de faisan, et ça ! Qu’est-ce que c’est ce truc ? Une statuette ? Une coupe ? »

- « Doucement ! C’est mon trophée ! C’est le prix pour le déguisement le plus effrayant remis par Dame Elenwë pour la fête d’Halloween. Je les ai tous poutré avec mon costume. J’étais déguisé en chou-fleur sauce béchamel. Ils ont tous faits dans leur culotte. Il ne faut jamais sous-estimer le terrible pouvoir des légumes verts. »

- « Chef, je crois qu’on peut rien en tirer. S’ils sont tous comme ça dans ce fichu Karak, moi j’y fous pas les pieds. C’est un coup à perdre la boule d’envahir des tarés de cet acabit. Ah ! Mais arrêtez ! C’est pas une raison pour me jeter cette grenouille moisie dans la tronche ! Moi aussi j’ai des sentiments ! »

- « Silence, abruti ! C’est quoi tout ce barouf ?! Mais ça bastonne à côté !? »

 

            Le chef courut à travers le tunnel et tomba nez à nez avec une horde de nains furieux submergeant ses hommes dans la caverne et le piétinant sans ralentir. Arzhiel, dans une colère noire, ne pila qu’en trouvant Hjotra ligoté près du mage apeuré. L’ingénieur, transporté de joie à la vue de ses amis, fondit en larmes et réclama un câlin dès qu’il fut libéré.

 

- « Ah, éloignez-vous de moi ou je vous baffe ! » grogna Arzhiel. « Vous croyez vraiment qu’on s’est cognés trois jours de marche forcée et de traque pour sauver vos miches flasques, bougre de sagouin ?!  C’est vous qui avez les clés du Karak, bon dieu ! On est coincés dehors et Elenwë refuse de venir nous ouvrir parce qu’elle a des courbatures au mollet droit ! »

- « Les clés ? » répéta Hjotra, surpris. « Mais je les ai rendues à Brandir ! »

- « Mais pas du tout ! » rouspéta ce dernier en marquant soigneusement d’une entaille chaque humain qu’il venait de défoncer. « Je le saurais si je les avais, voyons ! Regardez, je retourne mes poches et…Ah, ben si en fait les voilà ! Quoi ? Pourquoi vous faîtes la gueule tous ? Ça y est ! Vous allez voir que ça va être ma faute ! »