L'Autre-Monde
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Épisode 60 – La Prise d’Otage

 

             

            Arzhiel pénétra dans la chambre conjugale en sifflotant, convenablement distrait par la course en sac avec meute de loups aux trousses organisée pour son état-major. Personne n’avait gagné, mais voir Hjotra et Brandir s’allier pour faucher puis balancer Svorn aux fauves avait fait sa journée.

Savourant sa bonne humeur nourrie des cris d'effroi du prêtre, puis des bêtes une fois qu'elles l'eurent goûté, il traversa la pièce d'un pas léger. Un détail attira néanmoins son attention, le figeant dans son élan. Intrigué, il jeta un coup d'œil circulaire pour mieux observer son environnement : le lit à toit végétal, sa commode à chaussettes en pierre taillée, un Drow tenant Elenwë en respect avec sa lame, sa collection de masses clouée aux murs. C'est alors qu'il tiqua. Sur la pointe des pieds, il redressa sa tête de yéti empaillée légèrement de travers.

 

- «  Arzhiel ! » le héla Elenwë d'une voix stridente et agacée, c'est-à-dire de sa voix habituelle.

- « Ah, ben vous êtes là ! » répondit-il en se retournant, à peine plus surpris que l'Elfe Noir au poignard glissé sous la gorge de la sorcière. « Vous avez raté un spectacle terrible ! Faîtes-moi penser à le refaire pour les fêtes de fin d’année, les gosses ont adoré et…Tiens, c’est qui ? C’est un de vos amis ? »

- « Il a l’air d’être mon ami, mon benêt à pompons ?! » rétorqua-t-elle, terrifiée. « Il a son couteau sur mon cou ! Quel malheur ! Quelle tragédie ! J’ai une peau qui marque si facilement ! »

- « Comment je peux savoir, c'est pas le premier glandu en costume de sado-maso soudé à vos miches qui défile ici, non plus », se renforgna le Nain. « Il est peut-être barbier. C’est plausible. C’est pas comme si vous n’en aviez pas besoin en plus… »

- « Comment ?! » tiqua l’enchanteresse.

- « Silence ! » vociféra Vorshek, une lueur de folie meurtrière dans les yeux. « Fermez-la ! Tous les deux ! Ou je lui perce un nouvel orifice sous le menton. »

 

            L'assassin fit lentement et habilement tournoyer la pointe de son arme devant le visage de l'Elfe pour prouver qu'il ne plaisantait pas.

 

- « Bof », soupira sa prisonnière. « Déjà qu’il ne va pas voir les autres, ça ne fera pas grande différence. »

- « D’autres ont tenté, parait-il », rétorqua Arzhiel. « On ne les a jamais revus ! »

- « Silence ! » répéta le Drow avec plus d’insistance. « Vous n’êtes pas conscients de la gravité de la situation ?! Je vais égorger ta sale femelle sous tes yeux, Nain ! »

- « C’est quoi ce plan ? » demanda ce dernier, curieux. « Combien vous me prenez pour la refroidir ? »

- « Quoi ?! » cria Elenwë. « Vous négociez ma mort avec un coupe-jarret ?! »

- « J’envisage simplement tous les aspects possibles de la situation », se défendit son époux.

- « Envisagez déjà de me sortir de ce guêpier vivante ! Au cas vous douteriez encore, à en juger par son excitation...pressante contre mon flanc, je suis en mesure de vous témoigner du sérieux de notre hôte ! Sans parler de l'inconfort des effluves de sueur et d'oignons qu’il véhicule sous la tension ! »

- « Peut-être que l’odeur vous convaincra enfin de votre absence de goût. Vous avez péché un junky en cuir qui veut vous trouer la peau pour une histoire de plumard et ça vous hérisse le poil ? Ça vous apprendra à taper dans la clientèle des auberges des docks pour recruter vos partenaires de chasse ! »

 

            Vorshek émit un ricanement cinglant, de moquerie et d'excitation.

 

- « Ta bêtise crasse ne te rend guère brillant, sale Nain ! Je n’ai cure de ta fade pouliche peroxydée ! »

- « Je ne vous permets pas ! » s’offusqua Elenwë, outrée. « C’est ma couleur naturelle ! »

- « Ce n’est pas pour elle que je suis là ! » précisa l’assassin en vérifiant ses racines, incrédule.

- « Dit-il cramponné à ses reins, en train de renifler ses cheveux et de baver dans son cou. Écoutez, moi je reviens d’une course et j’allais faire la grosse commission alors vos petites affaires, je m’en balance. Tant que vous évitez de refiler la chtouille à Elenwë et donc, à la moitié de la cour dans le mois, vous avez quartier libre. »

- « C’est pour toi que je suis venu ! »

- « Il est encore plus pervers que je le pensais », se lamenta l’ensorceleuse.

- « Ta chance insolente t’a déjà permis d’échapper une fois à mes lames », poursuivit Vorshek d’un ton amer. « Mais cette fois-ci, tu es piégé avec ta femme en otage. »

- « Ah, mais je vous reconnais !" s'exclama gaiement Arzhiel, sous le coup de la révélation. « Vous êtes le tueur à la tourte ! Ça fait un moment qu'on ne vous avait pas vu dans les parages ? Alors, comme ça vous êtes devenu gigolo ? »

- « J’ai survécu tapi dans les recoins glacés d'une galerie du reliquaire, le temps de panser mes plaies », grogna l’assassin. « Il m’a fallu des mois pour semer ce stupide cerbère qui me dévorait au sang à chacune de mes tentatives pour lui échapper ! »

- « C’est donc ça ! Je savais bien qu’il avait l’air un peu patraque ces derniers temps. Je me doutais qu’il devait bouffer une saloperie en dehors des repas. »

- «  J'ai rampé dans la fange de l'enfer pour te retrouver et obtenir ma vengeance ! »

- « Vous êtes sûr de ne pas voir fait un détour par les poubelles d'un restaurant Orc ? » murmura Elenwë en grimaçant. « Par pitié, baissez les bras. »

- « Mais je tiens ma vengeance ! » exulta Vorshek. « Enfin ! Tu es à ma merci, Nain ! »

- « Bah, de rien. »

- « Tout d’abord, tu vas aller me chercher la baguette de Selzix le fourbe que je convoite tant. Ensuite, je laverai tous les affronts subis en t’étripant sous les yeux de ton épouse, que j’épargnerai si elle se montre docile. »

- « Non, navrée, ça ne va pas être possible », déclina l’enchanteresse avec fermeté. « J’ai déjà fréquenté un Drow et ça m’a rendu malade. »

- « Comme Touffou mon cerbère », commenta Arzhiel. « C’est sûr que quand on avale n’importe quoi… »

- « Vous êtes bien placé pour faire des remarques, vous qui vouliez sortir avec ma sœur une semaine avant nos noces ! »

- « Il fallait bien que je teste aussi ! Une Elfe, ça change des filles normales quoi ! En plus, c’est trompeur. Votre sœur valait davantage le coût… »

- « Vous vous êtes fait… » s’écria Elenwë, stupéfaite. « Ma propre sœur ?!...Durant nos fiançailles ! »

- « Vous ignoriez ?! » ricana nerveusement Arzhiel avant de s’interrompre brusquement. « En même temps, à sa place, je ne me serais pas vanté non plus. »

- « Je vais vous défoncer ! »

- « C’est à moi que vous parlez ou à votre coup au coupe-coupe à votre cou ? »

- « Non, mais c’est pas sérieux là ! » soupira Vorshek, décontenancé par l’ambiance plutôt spéciale. « Suppliez, pleurez, mais pas la scène de ménage ! Je vais taper dans le tas ! »

- « Ça devient franchement dégueu avec les détails ! » se plaignit le Nain, révulsé.

- « Je ne parle pas de ÇA ! Je veux dire que je vais vous buter ! Je vous préviens ! »

- « Et bien tuez-le lui ! » râla la sorcière. « Il est sérieusement en train de me courir sur le pistil ! »

- « Ça recommence ! » soupira Arzhiel. « C’est pénible. On ne peut pas avoir une discussion d’adulte avec elle. Toujours à se braquer, c’est chiant ! »

- « Vous essayez de me rendre taré, hein ? » demanda le Drow en fixant le couple qui boudait. « Vous voulez me faire croire que vous ne vous supportez pas, c’est ça ? »

- « C’est pas une lumière, votre pote. »

- « CE N’EST PAS MON AMI ! » hurla Elenwë. « Vous avez vu son museau, espèce de mufle ?! Donnez-lui donc cette fichue baguette. Je suis en train de rater ma séance vernissage de pieds parce qu’un pervers au rapport conflictuel avec l’hygiène corporelle croit que vous tenez à moi ! »

- « C’est vrai qu’en ayant vécu aussi longtemps dans ce Karak, messire le tueur à la tourte, ce n’est pas très glorieux. »

 

            Vorshek passa une main tremblante sur son visage couvert de sueur. Encore une fois, les habitants de cette cité de fous essayaient de l’abattre psychologiquement. Il devait jouer son dernier atout pour ne pas perdre le contrôle de la situation.

 

- « Votre comédie ne prendra pas avec moi », susurra-t-il d’un ton vil. « Je sais que vous partagez les mêmes sentiments et j’en ai la preuve ! »

- « Ça y est », pesta Arzhiel. « Il a réussi à me faire paumer ma bonne humeur avec ses insinuations dégoûtantes ! Pffff ! »

- « Votre femelle porte votre héritier, nabot ! Elle est enceinte de vous ! Elle me l’a avoué par inadvertance entre deux ragots en me prenant pour le livreur de serviettes propres. »

- « QUOI ?! » hurla Arzhiel, se décomposant après avoir croisé, et interprété, le regard gêné d’Elenwë. « Mais…comment ? Pour quoi faire ? Et avec qui ? »

- « J’en aurai pour des heures à vous expliquer malgré le fait que vous fûtes présent à la conception, débile ! Regardez votre tronche d’élu syndical d’une réunion de copropriétaires dans un miroir et demandez-vous ensuite pourquoi je ne voulais pas vous le dire. On dirait un dépravé sous l’emprise de champignons hallucinogènes en pleine nausée ! Comme à la conception d’ailleurs… »

- « Enceinte… » balbutia Arzhiel, sonné et titubant. « C’est pour quand ? »

- « Dans quatre mois. »

- « Ça va encore, ça me laisse du temps pour me barrer assez loin…. Mais j’y pense ! C’est pour ça que vous avez pris du bide et que vous gerbez tout le temps, même quand je pense à mon bain de pieds hebdomadaire ?! Je croyais que vous forciez sur la bibine ! »

- « Venant d’un goret qui petit déjeune à la bière brune et aux sabots de chamois, c’est un peu fort ! »

- « Laissez ces chers sabots en dehors de ça et ne me cassez pas les miens. On n’attaque pas sur les trucs persos ! »

- « Vous me taclez sur mon bide ! »

- « Et alors ? Vos genoux cagneux et vos loches en valoche sont jaloux ? »

- « Virez-moi ce couteau, le faisan faisandé ! » gronda la sorcière en se débattant dans les bras de Vorshek, hébété. « Je vais me le faire ! »

- « Ça vous a pas suffit une fois ?! » gémit Arzhiel, effrayé. « Regardez où on en est avec vos « oh, limez-moi la corne du talon, mon cœur », « je me colle contre vous parce que vos poils de torse soyeux chauffent plus que les fourrures » ou vos « mais si, vous êtes à croquer dans ce costume d’homme de ménage » ! »

- « Calmez-vous ! » lutta Vorshek en retenant avec peine Elenwë, fulminante. « Ils sont très bien vos genoux ! Calmez-vous, bon sang ! »

- « Ah, la bougresse ! » grommela Arzhiel avec aigreur. « Quand je pense à tout ce que j’ai fait pour vous ! Et j’ai quoi en retour ? Vous me faîtes un enfant dans le dos ! Bigre, mais ça y est, je percute maintenant pourquoi vous me réveilliez en pleine nuit pour vous obtenir des huîtres à la gelée de framboises au milieu de l’hiver ! Vous savez que Ségodin a mis un mois entier pour vous en rapporter quand je l’ai envoyé en mission en plein territoire en guerre ? »

- « Euh… » murmura Vorshek en levant le doigt. « Je peux avoir ma baguette ? »

- « Je vais vous pulvériser ! » éructa Elenwë, folle de rage. « Ce n’est pas grave, je dirai à mon enfant que son père est mort au combat et que ses derniers mots étaient pour moi ! »

- « C’est-à-dire que si c’est pour vous maudire, y a des chances que ça se réalise. »

 

            À bout de patience, Elenwë poussa un cri guttural de colère et laissa éclater son courroux. Sa longue chevelure se dressa en une couronne de flammes ondulantes. Un vent sec et giflant tournoya avec fracas dans la chambre. Sa peau de nacre se couvrit d’une fine pellicule de givre et ses yeux révulsés débordèrent d’une lueur brûlante. De fines veinures luisantes dessinèrent les contours de l’effroyable masque spectral qu’était devenu son harmonieux visage. Dans sa fureur, son pouvoir dément libéré sinua jusqu’au sol où il fit jaillir des pavés de tentaculaires racines frappant comme des fouets. Une pluie oblique, griffant et mordant la peau nue, scella les spectateurs ébahis sur place avec la force d’une tempête printanière. La magie déchaînée sembla un instant se figer et se concentrer en une perle ceignant le front de la sorcière puis explosa en balayant furieusement la pièce à en faire trembler les murs. L’Elfe Noir, suçant son pouce de désarroi, fut foudroyé dans un nuage de relents d’oignons heureusement vite dissipé par le vent. Arzhiel, lui, se contenta sommairement d’aller étreindre le plafond avec force passion. Puis tout cessa soudainement le temps d’un soupir soulagé d’Elenwë.

 

- « Ah ben vous avez mis le temps pour lâcher la purée », marmonna Arzhiel, enseveli sous les décombres d’une vieille armoire moche et pas très commode, mais faisant partie des meubles.

 

            Elenwë, de nouveau maîtresse d’elle-même, se précipita et suivit d’un air interrogateur la direction indiquée par son index tendu et quelque peu brisé. L’assassin calciné semblait avoir entrepris de s’incruster dans la vie du couple jusque dans leurs murs dont il retapissait tout un pan d’un geyser brun encore rissolant.

 

- « Oh, mon cœur nichon ! » gémit l’Elfe, en le pressant contre le sien avec passion. « Vous avez seulement dit ces horribles choses pour libérer ma magie ? Vous saviez que, sans cela, vous ne pouviez pas nous débarrasser de cet oignon qui en tenait une couche ? C’est tellement noble ! »

 

            Arzhiel se contenta de lever un pouce en guise de réponse, le temps de remboiter sa mâchoire.

 

- « Je suis tellement heureuse ! » gloussa l’Elfe toute gaie en serrant son mari disloqué contre elle. « Cet enfant sera le fruit de notre amour. Comment allons-nous l’appeler ? »

- « Je ne sais pas », souffla le Nain, à demi-étouffé. « On pourrait lui donner le nom du Drow pour faire original. Pas tourte bien sûr, mais son prénom. Il ne vous l’a pas dit entre deux mordillages de lobes d’oreille ? »

 

            Elenwë hocha négativement la tête, enleva délicatement les débris de chairs d’Elfe Noir criblant son visage tuméfié et l’embrassa tendrement tandis qu’il se débattait pour gauler au moins une goulée d’air.

 

- « Vorshek… » les informa dans un dernier soupir l’assassin cuit à point, tandis qu’Arzhiel perdait connaissance au grand bonheur de son épouse le sachant si sensible et fragile dans ces précieux moments d’émotion.