L'Autre-Monde
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Épisode 58 – La Bête Quête

 

- « STOP ! » s’égosilla Arzhiel en pilant et dérapant sur les feuilles mortes. « Stop ! On s’arrête ! On a dû le semer, c’est bon ! »

 

            La troupe essoufflée et éparpillée à travers les sous-bois s’immobilisa dans un concert de halètements rauques ni discret, ni distingué. Les aventuriers scrutèrent la forêt silencieuse et déserte autour d’eux en étreignant le manche de leurs armes et le goulot de leur gourde de bière durant d’interminables secondes avant de s’accorder un moment de détente. Ils n’étaient plus poursuivis. L’improbable succès de leur débâcle dans le plus parfait boxon ne suffit cependant pas à apaiser la colère de leur seigneur.

 

- « Ah non, mais j’ai vraiment hérité du dessous du panier avec vous, bande de touche-zizis, la crème de la crème brûlée, l’élite de la lie ! » s’emporta-t-il en frappant au hasard dans les rangs avec ce qu’il prit pour des pommes de pin et qui se révéla être des boulettes de déjection de licornes. « Quand je dis parlementer, ça ne veut pas dire jouer les mules et charger en gueulant ! Je sais que je n’utilise pas souvent le mot, mais tout de même ! Un peu de subtilité, quoi ! Laissez-moi m’essuyer à votre cape, vous, fallait pas esquiver. Bon, y a des blessés ? »

 

            La plupart des Nains levèrent le bras, couverts de griffures ou d’écorchures dues aux ronces. Hjotra saisit le poignet de Ségodin, dans les vapes et gisant à ses pieds, pour le lui lever sous le regard dépité d’Arzhiel.

 

- « Rhooo, les bras cassés…Bon ben lâchez-le et foutez-le sous un arbre, il se réveillera bien un jour ! Vous n’allez pas lui tenir la main jusqu’au coucher. Il faut bien qu’il se la fasse tout seul de temps en temps s’il veut évoluer de son stade larvaire. Mais non, mais c’est juste quelques flammèches. Personne ne claque pour trois pauvres boules de feu prises de front. Qui d’autre a pris cher ? »

- « Je crois bien que ce mâcheur d’écorces de sale druide de sa mère a profité de l’assaut pour tester son nouveau bâton », avança Svorn, songeur, tout en urinant dans les fourrés. « Il a jeté plein de maléfices assez curieux. »

- « Curieux ? C’est-à-dire ? Curieux-rigolo comme sa paire de sandales en liège de pèlerin-plagiste ou curieux-flippant comme votre architecture faciale ?»

- « Rugfid ne peut plus marcher qu’à reculons. Il en est à son vingt-troisième arbre en cent mètres. C’est encore pire qu’un samedi soir en sortie de taverne. Brandir a les cheveux en mousse et la barbe en lierre. Ça me rappelle la touche de votre hippie de femme durant sa période dryade, surtout la moustache. Et dès que Hjotra ouvre la bouche, il en jaillit un piaf. Comme dit le proverbe, les paroles s’envolent… »

- « Les crétins restent ! » pesta le seigneur en contemplant le cirque ambiant. « C’est bien une magie d’Elfe des sorts aussi pourris ! Allez, retournez Rugfid, on y repart. Mais laissez-moi causer cette fois ! Je ne doute pas de l’expérience de la plupart d’entre vous dans le domaine des fréquentations de michetonneuses chelous en tong, mais perso, je ne suis pas venu dans cette forêt bidon pour me faire boiser par Pinpin l’enchanteur. »

 

            Arzhiel tenta de remotiver son groupe à la vigueur émoussée, mais n’obtint aucun écho à son cri de guerre clanique. Désabusé, il observa Brandir, absorbé par la collecte de champignons poussant sur son crâne, ce qui faisait rire Hjotra éructant maints volatiles dans d’épiques envolées. Svorn installait l’écu de Rugfid en rétroviseur sur son épaule et le reste de la troupe, en cercle autour de Ségodin encore fumant, était occupée à faire cuire des brochettes sur le chevalier mourant à petit feu.

 

- « La bande de pipis au lit qui baroude de nouveau dans mon bosquet », les accueillit le druide Elfe en observant la troupe pointer pour la seconde fois le bout de leurs nez velus dans sa clairière. « Vous voulez que je vous fesse, cette fois ?...Hé ! Éloignez cet Humain ! Il met des cendres partout, je viens de nettoyer ! »

- « Salutations, coquette des bois ! » se lança Arzhiel aussi poliment qu’il en fut physiquement capable. « On s’excuse pour l’attaque. Hum ? Non pas pour avoir tenté de vous ruiner, mais pour avoir échoué à le faire. Promis, on se rattrapera un autre jour. Aujourd’hui, on venait juste obtenir des renseignements. Nous sommes en quête d’un djinn, un élémentaire de l’air, pour mon épouse. D’habitude, je me cogne de ses envies comme de la santé de sa mère, mais là, elle devenait vraiment pénible. Enfin, je vous parle de femme, mais si je juge à votre tenue, ça ne doit ni vous évoquer grand-chose, ni faire partie de votre clientèle habituelle. À ce propos, c’est votre costume officiel la robe légère échancrée ou vous revenez d’une friperie bohémienne en déstockage ? Non, on s’en fout, en fait, laissez tomber…Pas la jupette, hein ! Je suis sûr que vous êtes épilé en plus du reste. Bref. Envoyez un djinn. »

- « C’est comme ça que vous requerrez de l’aide ? » répondit le druide, blasé.

- « J’ai pas bien entendu ? » rétorqua Arzhiel en montrant sa hache. « Vous dites que vous allez nous en invoquer un de suite, c’est ça ? »

- « En temps normal, je vous aurais déjà métamorphosé en glands, même si la transformation n’aurait pas exigé grands changements, mais je vous connais, Nain insolent. Vous êtes Arzhiel du Karak aux demeurés, là-bas. »

- « Vous avez vu seigneur ?! » se rengorgea Brandir en recoiffant ses moisissures. « Notre réputation ne connaît pas de frontière ! »

- « À juste titre, je le constate », murmura le druide en surveillant ses visiteurs agrémenter leurs frichtis avec les cailles vomies par Hjotra et les escargots attirés par la tête en mousse du berserk. « J’ai connu dame votre épouse sur les bancs de l’école de magie druidique. Nous nous sommes mêmes fréquentés quelques temps… »

- « Je comprends mieux le traumatisme et la dégaine de gardienne de chèvres alors », confia Arzhiel d’un ton compatissant. « Courage, vieille branche ! Même si Elenwë est parvenue à vous déboussoler l’orientation sexuelle à ce point, vous n’êtes ni un paumé, ni un désaxé. L’important, c’est d’être bien dans votre peau, ou dans celle des moines et marins de passage, d’être heureux et droit dans vos…sandalettes. »

- « J’ai comme l’impression que l’ombre de l’échec s’étend sur votre quête, maître de la pierre », avertit le druide d’un ton inamical.

- « J’ai comme l’impression que l’ombre du dépotoir post-pique-nique s’étend sur votre prairie, maître du gazon », répondit le Nain en désignant son groupe bâfrant dans son dos.

 

            L’Elfe écarquilla les yeux de stupeur à la vue de l’amoncellement d’immondices autour des intrus qui n’avaient même pas encore déballés la charcuterie. Menaçant, il fronça férocement les sourcils. Arzhiel se cura le nez. Il fit tournoyer son bâton couvert de glyphes enchantés pour les intimider. Arzhiel se gratta une fesse, un sandwich débordant de sauce enveloppé dans un papier gras joyeusement enfourné dans la bouche.

 

 « Je dois vous poser des énigmes pour estimer si vous êtes dignes d’emporter un esprit pur comme un djinn », capitula l’Elfe en suant d’effroi. « Quel est le seul animal terrestre incapable de sauter ? »

- « C’est une blague ? C’est ça votre énigme ? C’est votre tête qui va sauter. »

- « Ah, je vois une main qui se lève ! Nain au bonnet ridicule, je vous écoute. »

- « C’est l’oliphant ! » répondit fièrement Hjotra en dégobillant un corbeau.

- « C’est… exact », concéda le gardien de la forêt, dissimulant mal sa surprise.

- « Je n’arrive pas à croire que son délire pour les bestiaux nous serve à quelque chose », commenta Svorn, apitoyé devant le fan de quizz tout enjoué.

- « Je n’arrive pas à croire qu’on puisse savoir ce genre de conneries », marmonna Arzhiel.

- « Quelle espèce animale est uniquement gauchère ? » s’excita l’ex exacerbé.

- « L’ours polaire ! » bondit Hjotra sans hésitation. « Je le savais, c’était facile ! »

- « Vous avez fait quoi comme quête aujourd’hui ? » ironisa Arzhiel en baissant précipitamment la tête pour esquiver une pie crachée entre deux rires triomphants. « On a joué aux devinettes animalières avec un Elfe en jupons déniaisé par ma femme et c’est le plus débile de l’équipe qui a gagné…Bon, on peut l’avoir ce fichu djinn et enfin décrocher de cette forêt puante ? »

- « D’accord, mais à une condition », accepta le druide en déclinant une verrine aux tripes de marmotte. « Je vous accorderai la victoire si vous, et vous seul, chef grincheux, trouvez la réponse à ma prochaine question. »

- « Moi ? Vous êtes folle ? J’ai l’air d’un membre de l’asso des amis de la ménagerie ? »

- « Quel est le seul animal dont le cri n’a pas d’écho ? » asséna le druide, inflexible.

- « Je suis dégoûté… » soupira Arzhiel, écœuré et déprimé comme lors du vernissage d’une amie d’Elenwë. « Je le sais…La honte…C’est le canard. »

- « On a gagné ! » exulta Hjotra en prenant son chef dans ses bras. « On va avoir un djinn ! On va avoir un djinn ! Au fait, c’est quoi un djinn ? »

- « Ça y est, je suis saoulé. Bon, le beatnik, tu l’envoies cet élémentaire ? »

- « Navré, je n’ai pas de djinn sur moi », s’excusa l’Elfe en écrasant un pli de sa toge.

- « Il commence doucement à me brouter, l’herbivore, avec ses salades… »

- Ne rentrez pas dans son jeu », le conseilla Svorn. « On est venu parlementer, vous vous souvenez ? Je propose donc qu’on reprenne les négociations là où on les avait laissées. »

 

            Le haut-prêtre alluma une pierre runique explosive qu’il fit explicitement rouler au creux de sa main.

 

- « Vous pouvez quitter les lieux, à présent », lança l’Elfe d’un air dédaigneux.

- « On peut forcément trouver un terrain d’entente », essaya Arzhiel avec sa dernière once de patience. « Et si on soutenait votre artisanat babos en vous achetant un porte-encens en rotin, un poncho fait main ou un fromage de bique ? Qu’est-ce que vous en dites, le végépabien ? »

- « J’en dis que je fornique votre femme, taquineur de truies. »

- « Je peux toujours lui soumettre l’idée », répondit le Nain en haussant les épaules. « Par contre, la connaissant et vu votre dégaine, elle va sûrement exiger un bain et un shampooing anti-puces. Vous vous sentez le courage ou… »

 

            La violente détonation qui retentit dans la clairière couvrit brusquement la fin du vannage à la surprise générale. Le druide, frappé de plein fouet par la rune explosive qui l’expédia dans les branches d’un noisetier proche, en fut le premier étonné.

 

- « Qui fornique Dame Elenwë, ici ?! » vociféra rageusement Ségodin avant de s’évanouir sur Svorn qu’il venait de dépouiller.

- « Ben, vous, déjà », commenta Arzhiel avant de se tourner vers le druide perché pour de bon. « Et lui, pas avant un bon moment, vu la fumée. Les paris sont clos, les gars. Il ne portait effectivement rien sous sa liquette. »

 

            Le seigneur réveilla le gardien sylvestre effeuillé vautré dans le feuillage en lui picorant le visage à l’aide d’une branche taillée en pointe pour l’occasion.   

 

- « Vous allez vous barrer, oui ? » grommela ce dernier, quasi-mort, en revenant à lui.

- « Tout à fait. Sinon, vous auriez un djinn ? »

- « L’ouest…passez la rivière…après le tertre et les chênes géants…vous trouverez la hutte…d’un autre druide…Dites-lui que vous venez…de ma part…Il vous cédera l’élémentaire…si vous répondez à ses énigmes ornithologiques… »

- « Quel renversement de situation ! » s’exclama Rugfid en faisant volte-face. « Et quelle chouette quête ! J’en suis tout retourné ! »

- « Je vais devenir chèvre… » se lamenta Arzhiel tandis que son cousin et Hjotra sautillaient de joie au milieu d’une nuée de volatiles.

- « Auriez-vous l’obligeance…de lui demander de venir ensuite…me prodiguer quelque soin, je vous prie ?...Arzhiel ?...Nain au bonnet grotesque ? Nain en mousse ? Nain chauve moche ? N’importe qui ?!...Hé !...Mais ramassez votre Humain au moins !!! »

 

Bien des prises de becs plus tard

 

- « On y a laissé des plumes, mais voilà votre bestiole, mon herbe folle », déclara Arzhiel en tendant une fiole en verre nimbée de magie à Elenwë. « Vous m’avez bien pris pour un pigeon avec votre « petit service ». J’ai comme l’impression d’être un peu le dindon de la farce dans cette piteuse aventure. Mais bon, ma crédibilité battait déjà sérieusement de l’aile au départ donc bon… »

- « À bon chat, bon rat, mon ver de trop », répondit la sorcière avec un sourire mutin. « Avez-vous rencontré le gardien du bosquet ? C’était un ami…proche, vous savez. »

- « Cette tête de linotte ? » fit Arzhiel, en feignant l’ignorance. « Gai comme un pinson, mais une vraie cervelle de moineau. On a montré patte blanche, mais il est vite monté sur ses grands chevaux. Et au final, impossible de le faire revenir sur le plancher des vaches. »

- « Vous ne l’avez pas brutalisé, j’espère ? »

- « Vous nous connaissez, ma puce vampire, on est doux comme des agneaux. L’important, c’est que j’ai rempli ma part du contrat. Faites-moi disparaître cette queue de cochon sur le fion maintenant. Ça m’a démangé toute la journée ! »

- « Ça vous apprendra à dire que je suis plate comme une limande et grasse comme une loche », se justifia l’Elfe en se vengeant sur une galette graines de courge, avoine et son. « Quel bel élémentaire ! »

- « Il s’appelle Sínsen-Hûn et on s’est bien déchiré pour vous l’obtenir », l’informa Arzhiel en s’inspectant les fesses. « C’était aussi important que ça pour vous d’en avoir un dans la journée ? »

- « Vital ! » assura Elenwë en libérant et plaçant le djinn devant elle afin qu’il lui envoie un brise constante sur le visage. « Avec ces horribles chaleurs, rester trop longtemps dans ces cavernes humides s’avère désastreux pour ma peau. Mais là, ça va mieux ! C’est quoi ce regard rivé sur moi ? »

- « L’œil du tigre », marmonna son époux courroucé en dégainant sa hache.