L'Autre-Monde
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Épisode 57 – Un Dernier Ver

 

            Sum Groor continuait à penser que c’était véritablement une très, très mauvaise idée. Il l’avait déjà grandement mauvaise d’avoir été temporairement métamorphosé en Nain par Shalimar, afin de se fondre dans la masse sans s’en prendre une sur la nuque dès la première minute. Car non seulement la matriarche Drow s’était montrée inflexible sur cet ordre de mission, mais elle lui avait de plus formellement interdit tout détail suspect dans son camouflage. Même pas une peinture de guerre au sang d’Elfe, ni le moindre petit os dans le nez pour préserver sa dignité d’Orc. Et comme si ça ne suffisait pas, le malheureux faucheur d’âmes se retrouvait bloqué avec la légion de son allié Arzhiel face à une cohorte passablement remontée d’ennemis armés jusqu’aux dents. Le taux de nullité des combattants Nains justifiant sa présence en tant que soutien tactique lui provoqua immédiatement une série de couinements de chiot avant promenade lorsqu’il comprit que la bataille était inévitable.

 

- « C’est marrant, même changé en Nain, vous conservez votre teint verdâtre de nomade monteur de vaches », lui fit remarquer Arzhiel à ses côtés. « Un conseil avant la marave, le zéro de guerre ? »

- « Négociez une trêve le temps que j’apprenne à vos nabots à manier une arme. Disons, une cinquantaine d’années, pas moins. »

- « Bon plan. Je pourrais vous apprendre les bases de l’hygiène corporelle dans le même délai. Mi-temps sur les tacles. Posez un cul, ça commence. »

- « Le début de la fin, hein ? » argua Sum Groor en déglutissant.

- « Ne souillez pas votre pagne, vous allez la revoir votre hutte et votre collection de tibias ! J’ai mis au point une méthode spéciale pour commander à mes boulets. Comme ils ne pigent rien aux codes des drapeaux, aux ordres oraux, aux ordres écrits, aux ordres baffés, j’ai adapté un peu pour coller à leur style. »

 

            Le seigneur (trop ?) confiant adressa un clin d’œil flippant à son allié Archange et céda sa hache enchantée pour un vulgaire porte-voix de rabatteur des quartiers chauds. Au même moment, une volée de flèches fendit l’air depuis les rangs au cordeau des hordes adverses. Les lignes naines, confuses, brouillonnes, se noyaient en flux anarchiques rythmant les disputes des bataillons les composant. Les diverses escouades bordéliquement mêlées se chamaillant pour gagner leur position respective s’avéraient trop occupées à se pourrir entre-elles ou à bayer aux corneilles pour prêter attention aux projectiles fondant sur elles. L’imminent massacre dénoua les boyaux de Sum Groor en un long gargouillis en raie majeure.

 

- « Elenwë en robe fendue ! » hurla soudain Arzhiel dans son mégaphone juste avant l’impact fatidique.

 

            Aussitôt, dans un fulgurant élan dicté par leur instinct de survie, les combattants du Karak se réfugièrent derrière leurs larges boucliers, agenouillés et parfaitement alignés, formant un mur d’acier sur lequel vint se briser la pluie de flèches. Sum Groor en laissa pendre sa mâchoire d’étonnement.

 

- « Rangez votre langue, on dirait mon épouse devant son nouveau couturier, et admirez l’art de guerre Nain », se vanta Arzhiel, pas peu fier, avant de crier un nouvel ordre. « Augmentation du prix du menu à la cantoche ! »

 

            Une clameur puissante et furieuse s’éleva à travers le tumulte du champ de bataille, portée par les milliers de voix des guerriers outrés et encolérés. Les graves exclamations tempêtées, assorties d’insultes et de provocations imagées, répandirent la stupeur, puis le désarroi dans le cœur des ennemis déstabilisés. Leur commandant, tout aussi choqué, s’empressa de faire avancer ses sorciers avant que le moral des siens ne vole en éclats. Les mages unirent leurs terrifiants pouvoirs pour déchirer le sol au niveau des assaillants beuglants. La fissure menaçant de les engloutir, Arzhiel riposta.

 

- « Dernière minute de l’happy hour ! »

 

            Dans une frénésie impressionnante, la légion s’ébranla et se s’élança en avant en une course effrénée qui l’éloigna juste à temps de la faille et de l’anéantissement. Rendus fous par la nouvelle, les braves Nains sprintèrent en se bousculant, l’écume aux lèvres, haches, marteaux et chopes levées pour mieux s’abattre violemment sur les ensorceleurs pris de vitesse. L’affrontement, brutal et impitoyable, se changea en véritable massacre. Repoussés, piétinés, broyés et souvent détroussés, les défenseurs pliés se replièrent sans se faire prier.

 

- « Un contingent essaie de les déborder par le nord-est ! » avertit Sum Groor, après s’être pincé vingt fois devant ce spectacle surréaliste.

- « Vendeurs de bibles en porte à porte sur votre gauche ! » relaya Arzhiel après traduction.

 

            Un bloc de lanceurs de runes se retourna sur l’instant et brisa l’assaut de contournement des renforts sous un déluge de pierres explosives. Brandir et ses berserks allumés vinrent de joindre au feu de joie pour étouffer la menace de la contre-attaque cramée. L’ennemi vaincu fut mis en déroute, en pièces, en slip puis en compote. Après une rapide danse de la victoire, très chaloupée au niveau du popotin, Arzhiel se hâta de rejoindre l’entrée du sanctuaire à présent accessible, son ami travesti abasourdi sur les talons.

 

- « Alors, séché, le fumeur d’herbes ? » le railla le Nain en pénétrant dans l’enceinte assiégée.

- « Jamais vu une bataille pareille depuis que je suis en âge de trucider mon prochain, c’est-à-dire le jardin d’enfants, j’avoue », confessa Sum Groor en annulant le sort de métamorphose. « Les autres Archanges sont encore en plein combat. On va arriver les premiers…C’est juste improbable ! Ou alors, je suis cané en succombant à votre cuisine de tripoteurs de mamelles de chèvres et je suis en plein trip. »

- « Si vous êtes largué par la stratégie militaire moderne, pensez à vous reconvertir dans le transformisme. Ou comme pom-pom boy. Vous étiez à votre plus haut niveau d’inutilité sur le banc de touche, je vous signale. C’est rare de servir à rien comme ça. Et je suis calé en la matière : vous avez vu mes soldats. »

- « Et l’état de votre mariage », rétorqua l’Orc en inspectant les environs. « On débattra de cette escarmouche quand mon chaman m’aura assuré que je ne suis pas possédé par l’esprit du renard farceur ou du yak défoncé. Tâchons de retrouver Shalimar au plus vite ! Mais comment faire dans ce dédale ? »

- « Elle a du penser à mettre des panneaux, puis se souvenir que vous étiez un barbare illettré qui ne fréquente les écoles que pour y ficher le feu », avança Arzhiel avant de s’immobiliser.

 

            Les deux faucheurs d’âmes se figèrent dans la pénombre pour mieux tendre l’oreille. Un nouveau claquement de fouet retentit au loin. Les panneaux, c’étaient pour les tocards.

            Quelques corridors sinistres et parcourus de cadavres de gardes foudroyés, glacés, désarticulés ou vicieusement émasculés plus loin, ils débouchèrent sur un large salle investie par de nombreux Drows sinuant entre les barricades de fortune et les dépouilles des ultimes défenseurs. Les Elfes Noirs qui n’avaient aucun corps à mutiler saluèrent les lieutenants sur leur passage. Un claquement sec suivi d’un piaillement de douleur guida les Archanges vers le trône central, occupé par un Humain ligoté, le talon aiguille de Shalimar enfoncé dans la narine.

 

- « On a le droit d’emmener ses ex sur son lieu de travail ? » glissa discrètement Sum Groor à l’oreille de son comparse.

- « La présence de mes champions prouve que tes fidèles sont défaits ! » jubila la matriarche en remarquant les nouveaux venus. « Sum Groor et…Arzhiel ?! Arzhiel est parvenu jusqu’ici ?! Han, comment c’est trop la honte pour toi ! »

- « Mes hommages, tout pareil », déclara ce dernier, blasé, tandis que le prisonnier écopait d’un nouveau coup de fouet. « Ah, vous n’avez pas commencé le découpage de tétons encore ? Vous voulez qu’on repasse ? »

- « Les garçons, je vous présente le chef des adorateurs de la Lune Rouge ! » annonça sardoniquement la Drow tandis que le captif louchait sur ses mamelons d’un air épouvanté. « Maintenant que ses plans de conquête sont ruinés, il était sur le point de parler. J’allais finir le recto pour m’attaquer au verso et lui colorer la sienne de lune en rouge à l’aide de mon fouet. Restez donc. »

- « C’est sympa pour l’invitation, mais je ne préfère pas », répondit le Nain. « Ce genre de scènes me rappelle trop ma nuit de noces. »

- « Tu vas répondre à mes questions, incarnation du ver ! » enchaîna Shalimar à l’attention du cultiste attaché. « Malgré ta puissance, je sais que tu n’étais qu’un sbire dans cette guerre. Qui tire les ficelles ? Réponds ! »

- « Le marionnettiste ! » fit une voix guillerette derrière eux.

 

            Arzhiel ferma lentement les yeux d’un air désespéré et imita après hésitation le reste de l’assemblée en faisant volte-face. Hjotra se tenait planté en touriste au milieu des décombres. Fier d’avoir trouvé la solution de l’énigme, il arborait un sourire jovial, inconscient de la menace brûlant dans le regard courroucé et stupéfait de Shalimar.

 

- « Vous nous avez suivis ?! » l’interpela vertement Sum Groor. « Barrez-vous avant qu’il ne vous arrive des bricoles, le bricolo ! »   

- « Arzhiel ? » interrogea la matriarche d’un ton qui fit dégainer une cinquantaine de ses bretteurs.

- « C’est rien, c’est personne, ne faites pas attention. C’est…euh…mon page ! »

 

            Hjotra confirma le mytho en sortant un livre de cuisine récemment volé de sa besace.

 

- « Non ! Mon écuyer plutôt ! »

 

            L’ingénieur agita cette fois la cuillère de son pique-nique. Arzhiel ramassa précipitamment quelques vertèbres d’un cadavre décapité et traina son boulet à l’écart pour qu’il joue aux osselets. Shalimar usa de son fouet pour restaurer une ambiance sinistre et tendue plus à-propos, puis poursuivit son interrogatoire.

 

- « Mes agents m’ont confirmé que tu étais davantage qu’un simple larbin à la solde de l’Oracle. Tu sais où se situe son repaire. Tu vas me dire où il se terre, sale ver ! Tu entends ?! Où se trouve l’Œil ?! »

- « Entre le front et le nez ! » lança Hjotra avant de se confier à son seigneur écarlate jusqu’aux racines. « J’adore les quizz ! »

- « Nous allons traquer et acculer ton maître », feula Shalimar en roustant les roustons du grand lombric avec sa lame. « Puis nous lui arracherons son âme impie afin de mettre un terme à sa croisade de fanatique et cette guerre démente. Et tu vas nous y aider. Il peut certes se targuer de son incommensurable pouvoir, mais je suis certaine qu’il possède une faille fatale. Quel est son point faible ? »

- « Le gauche s’il est droitier », s’empressa de répondre Hjotra. « Sauf s’il est ambi…andex…amibe-ex ! »

- « Il veut dire ambidextre, je suppose », intervint Sum Groor devant l’expression furieuse de la maîtresse Drow. « On valide sa réponse ou pas ? »

- « Arzhiel !!! »

- « Non, mais c’est vous aussi, tournez un peu mieux vos questions… » se défendit le Nain avant d’esquiver un missile magique et de se tourner vers Hjotra. « Vous allez la fermer, le puits de science à sec ?! Visez la bourrique qui se fait cravacher parce qu’il a vanné la mère Fouettard sur sa culotte de cheval. Vous voulez prendre sa place ? Alors taisez-vous. Ou au moins, levez la main avant de parler. »

 

            Shalimar incantait un sortilège de pluie incendiaire pour éjecter les deux perturbateurs de sa séance de torture lorsqu’un groupe de ses prêtresses d’une beauté époustouflante fit son entrée, suspendant son geste. Le cortège fendit la troupe de soldats avec un talent aigu pour l’indifférence et le snobage que n’aurait pas renié Elenwë. Les mâles Drows, soumis, se jetèrent à terre, le nez contre les dalles ensanglantées et poussiéreuses. Arzhiel en ricana jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il s’agissait de la meilleure position pour mater sous leurs jupes de bêcheuses gaulées. Par respect pour la coutume et le protocole, il les imita, ce qui estompa un peu la colère de Shalimar à son égard.

 

- « Il est trop tard pour toi, maître de la Lune », commenta la sorcière rejointe par ses suivantes bombasses dans un rire sadique. « Tu aurais pu t’épargner bien des souffrances en collaborant. À présent, mes ensorceleuses vont extirper les renseignements que je désire directement dans ton esprit grâce à leurs pouvoirs de… »

- « …garces ? » suggéra Sum Groor en observant les filles aiguiser en ricanant les ongles d’acier de leurs gantelets magiques.

- « Sache pour ta gouverne, seigneur lombric, que ce rituel va être lent et douloureux. C’est bien fait pour toi, fallait pas balancer sur ma prise de poids. En plus, c’est des conneries, j’ai à peine pris un kilo ! Ou deux…Pas plus de trois en tout cas, tocard ! »

- « Il serait temps d’y aller, non ? » proposa Arzhiel à l’Elfe Noir qui s’emportait. « Avant de passer pour une… »

- « ...garce ? » chuchota l’Orc dans un toussotement.

- « Allons célébrer notre victoire, en effet », concéda Shalimar en recouvrant contenance, sa chaussure morveuse à la main. « Une dernière question toutefois, qui pique ma curiosité. Vous aviez tant d’esprits du monde astral disponibles pour votre culte. Pourquoi servir d’incarnation à celui-ci ? Pourquoi diable le ver ? »

 

            Arzhiel plaqua lestement sa main sur la bouche de son ingénieur.

 

- « Si vous répondez que c’est par ce que c’est plus pratique pour boire ou que c’est la couleur tendance cette saison, je vous éclate. »

 

            Il ne desserra néanmoins son étreinte qu’une fois les Drows sortis à la suite de leur maîtresse. En les dépassant, Shalimar foudroya du regard les deux Nains, mais heureusement Hjotra, à demi-étouffé, manquait trop d’oxygène pour émettre le moindre commentaire déplacé.

 

- « Vous n’en ratez vraiment pas une ! » le gronda Arzhiel, une fois seuls avec les prêtresses et le ver asticoté. « Par chance, je crois que cette fois, on a réussi à éviter les ennuis. Tâchons de nous faire oublier, vous êtes d’accord ? »

- « Dîtes, seigneur », opina l’ingénieur, le regard brillant et bizarre. « Maintenant que l’invertébré s’est fait désosser, est-ce que ça veut dire qu’elle est libre votre copine ? »