L'Autre-Monde
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Épisode 56 – Le Secret du Nom Interdit

 

            Progressant millimètre par millimètre, la hache levée et frémissante, Arzhiel inspecta la surface de la partie immergée de l’oubliette du bout de la botte. L’eau stagnante, épaisse et sombre, ne vomit par chance aucun monstre hideux en quête de quatre heures. En terme d’horreur, elle se contenta uniquement de renvoyer le reflet de Rugfid, dans son dos, en train de se désaper et de s’humidifier la nuque.

 

- « Je vais réparer ma boulette », promit l’explorateur en accrochant le regard incrédule de son cousin. « S’il y a une issue là-dessous, je la trouverai. Je nage comme un ragondin. »

- « Dans ce cas-là, allez vous faire loutre. Vous essayez juste de noyer le poisson, pauvre tanche. »

- « Vous ne pensez pas qu’il pourrait y avoir une sortie ? » s’enquit Rugfid en enfilant son bonnet de bain.

- « C’est une oubliette, pas un parc aquatique ! Tout ce que vous allez trouver en barbotant dans cette flaque, c’est la chiasse et encore plus de colocs dans votre moule-burnes. Vu l’exiguïté des lieux, l’état de mes nerfs et la tentation montante de ma hache, je vous déconseille donc fortement la baignade dans les deux cas. »  

 

            Arzhiel se détourna dans son emportement et heurta rudement du front une pierre saillante en tentant d’éviter une toile d’araignée salement gluante. Son postérieur flirta une seconde de trop avec la pointe d’un pieu rouillé tandis qu’un nouvel écart trop impétueux vint lui rappeler les dimensions étroites de ce trou, ainsi que la dureté de ses parois. Un juron à base de fille de petite vertu étranglé au fond de la gorge, il trouva finalement plus avisé de s’asseoir dans le seul coin sans pique effilée, ni poche de spores toxiques. Son regard ombragé, bientôt teinté de rouge, se porta avec envie et détresse vers les hauteurs de la fosse, inaccessibles.

 

- « Vous me faîtes pas la tête au moins, cousin ? » lui demanda timidement Rugfid.

- « Qu’un ogre édenté vous mastique entre deux glaviots », lui répondit sévèrement le seigneur d’un ton implacable.

- « Ouf, vous m’avez fait peur ! » souffla l’explorateur, soulagé. « Je pensais sottement que vous m’en vouliez d’être coincé ici ! Avec du recul, même si là c’est physiquement tendu, je dois admettre que j’y suis quand même un peu pour quelque chose dans notre mauvaise fortune. »

- « Sans déconner ?! Mais pourquoi donc ? Parce que vous m’avez bousculé en fuyant ? Parce qu’en me faisant tomber, vous m’avez expédié direct sous les semelles des soldats au moment de la charge ? Ou parce que le piège que vous avez activé en vous relevant ouvrait justement la chausse-trappe qui nous a éjectés direct dans cette oubliette schnouffant la moisissure ?! »

- « Hihi, c’était pas délire ce toboggan ?! »

- « Si ça vous a plu, je vous promets un second passage dès qu’on sort de là ! À condition, bien sûr, que les autres brutes abruties s’aperçoivent qu’on a disparu ! »

- « À la cool, cous’! » tenta de le tranquilliser Rugfid, d’un air paisible encore plus exaspérant. « Je vous nous faire sortir de ce fond de latrines grâce à mon talent naturel ! »

- « Vous faites allusion au même talent qui nous y a fait rentrer ? Je vous crois sur parole. Vous connaissez l’adage : on n’est jamais mieux desservi que par sa propre famille ! »

 

 

 

            Sans se départir de son enrageant sourire radieux, Rugfid fouilla dans son havresac et en ressortir un étrange paquet, enveloppé dans une nappe vichy au potentiel de mocheté digne de figurer dans la garde-robe d’Elenwë.

 

- « Voici notre clé pour cette prison ! » annonça fièrement l’explorateur.

- « C’est une fosse, y a pas de serrure. Mais si besoin, j’ai ma petite idée sur l’endroit où enfoncer une clé. »

- « On va peut-être attendre quelques semaines de réclusion avant d’aborder les projets de cohabitation, non ? » répondit le cousin, anxieux, en dénouant son torchon. « C’est le casse-dalle de Brandir. Je le lui ai tapé durant la pause pipi, juste avant l’exploration. Quand il s’en rendra compte, il retournera le temple pierre par pierre pour remettre la main dessus. »

- « Y a quoi dans sa collation ? » demanda Arzhiel, vaguement curieux.

- « Une dizaine de tartines géantes, lard, champignons, jambon d’ours, cuissot de cerf cuits dans leur graisse…C’est certes frugal, mais je suis prêt à parier mon sixième orteil que Brandir ne tiendra pas plus deux heures sans son pique-nique. Cette orgie de cholestérol va l’attirer jusqu’ici comme une mouche sur une… »

- «  Sur ce dans quoi on patauge, j’ai pigé l’idée. Notre seule chance reposant sur un toast au graillon et sur la boulimie d’un berserk barré, est plutôt mince, contrairement à lui ! Si la mamie momie propriétaire des lieux tombe sur les gars avant, elle va les enterrer et on l’aura dans l’os, condamné à pourrir dans ce caveau pataugeoire ! Dire que le trésor du temple est à portée de ma bourse et que je suis coincé dans ce collecteur d’égout avec vous ! »

- « Ça pourrait être pire », relativisa Rugfid, froissé.

- « Impossible, j’ai laissé Hjotra au Karak. Je voulais réussir la mission. »

 

            L’explorateur songea à laisser son chef bouder dans son coin et s’escrima à tromper l’ennui comme il put. Il construisit un mini-Karak en empilant les tartines de Brandir, les promena à travers toute la fosse pour disperser leur fumet vers l’extérieur, puis cessa après en avoir fait maladroitement tomber une sur la tête d’Arzhiel. Renvoyé de son côté avec ordre de ne plus bouger, il se lança dans l’imitation de l’eau gouttant toutes les deux secondes. Une hache apparue sous son nez le convainquit de cesser au bout de cinq minutes. Rugfid proposa alors une chanson en canon, un jeu de devinettes sur les animaux de la ferme ou l’exposé de sa théorie personnelle sur la taille des oreilles des Elfes. La menace d’un bâillon et d’un réaménagement facial au marteau de poche le conforta dans l’idée que son seigneur était peut-être bien de mauvaise humeur.

 

- « Dites, cousin », avança-t-il après un court silence. « Je peux vous poser une question personnelle sans que vous ne me fassiez la grosse voix et le regard méchant ? »

- « Si vous ne me faîtes pas promettre de ne pas user de violence dans les prochaines heures… »

- « J’ai l’impression que vous ne m’aimez pas. C’est vrai ? »

- « Qu’est-ce qui vous fait croire ça ? » lui répondit Arzhiel en tapotant le mur crasseux de l’oubliette.

- « Je ne sais pas trop. C’est dans votre attitude générale. Des détails…Le fait que je sois le seul à partir au combat avec une cible peinte en rouge sur mon armure, par exemple. »

- « Ah, ça…euh…hé bien…C’est une sorte de rune antique de protection. »

- « Et quand vous m’avez envoyé terrasser le cyclope carnivore des Landes Damnées tout seul, sans arme. »

- « C’est pas vrai ! Je vous avais refilé un très imposant bâton en bois sec ! »

- « C’est avec ça qu’il s’est étranglé quand il a voulu me becqueter d’ailleurs », acquiesça Rugfid. « Et quand vous m’avez promu goûteur officiel à l’époque où sévissait l’empoisonneur fou. »

- « Je me souviens. C’était Svorn qui cuisinait en cachette, en fait. Douze morts pour qu’il comprenne que sa recette de daube de chamois était daubée…Mais où voulez-vous en venir ? »

- « Je vous soupçonne d’essayer de me faire buter, et ça me travaille. »

- « Laissez-moi deviner », soupira Arzhiel en se massant les tempes. « Vous allez me gonfler le biniou jusqu’à avoir une réponse, c’est ça ? Et comme on est bloqués ici juste pour l’éternité, j’ai pas d’autre choix que de céder. Et si je refuse de vous répondre, malgré tout ? »

- « Je recommence à chanter », avoua l’explorateur en haussant les épaules.

- « C’est bon, c’est bon, je vais parler ! Tout de suite la violence démesurée ! Alors, voilà. En fait, c’est pas spécialement dirigé contre vous en particulier. Simplement, vous faîtes partie de ma famille. »

- « On est cousins ! En quoi ça vous chagrine ? »

- « Ça me chagrine parce que vous êtes gratiné, patate ! Comme si je n’avais pas assez de boulets à la ronde pour en faire débouler en plus de mon cercle familial ! Enfin, si ce n’était que ça…Pour être franc, c’est à cause de mon nom. Parce que vous le connaissez. »

- « Un peu, j’ai le même ! Bon, c’est vrai que ça m’a pris trente piges pour l’apprendre au départ et que j’ai du aller jusqu’à me le graver sur la main en pense-bête pour que ça rentre. Vous voulez voir les cicatrices ? Attendez, non ça, c’est une coupure avec une boite de cassoulet récalcitrante et ça une morsure de putois….Mais enfin bref, c’est pas un peu exagéré de vouloir me dézinguer pour un simple nom ? D’autant plus qu’on n’a plus le droit de l’utiliser depuis que le clan vous a banni pour avoir épousé une Elfe. »

- « Vous pouvez l’utiliser si vous voulez », rétorqua Arzhiel en haussant les épaules.

- « Sérieux ?! »

- « Sérieux. Par contre, c’est un usage unique. Vu comme pépé a chargé la malédiction en me lourdant de la montagne paternelle, je ne vous cache pas qu’il y a un léger risque d’explosion si vous le prononcez à haute voix. »

- « Genre flatulence incontrôlée et embarrassante en public ? »

- « Plutôt genre foudre subite en frontal et tapissage des parois en teinte steak haché sur une demi-douzaine de mètres. »

- « Mais c’est horrible ! » couina Rugfid, apeuré. « Pourquoi vous ne m’avez pas prévenu avant ?! »

- « Étant donné que vous êtes déchiré à la roteuse un jour sur deux, je n’ai pas jugé nécessaire de vous avertir du danger potentiel d’un secret que vous vous seriez empressé de révéler dans l’espoir d’impressionner une greluche ou de faire marrer les copains. Maintenant que vous êtes éclairé et au courant pour le risque de foudre, faites-moi le plaisir d’attendre qu’on soit sorti de ce placard à balais avant de vous répandre en effusions, je vous prie. Je manque d’espace pour esquiver un feu d’artifice à bout portant et mon armure sort du pressing. »

 

            Effaré, Rugfid plongea ses mains dans la vase pour ne pas être tenté de lire accidentellement ses cicatrices. Il s’interrompit au milieu de sa manucure boue, argile et fond de pots de chambre, frappé par une réflexion.

 

- « Un instant…à l’inverse de cette fange acide qui empeste, ça ne colle pas. Pourquoi vouloir me décaniller pour préserver le secret de notre nom de famille si je me fais griller direct en le révélant ? »

 

- « C’est pas tant l’ancien nom interdit qui me dérange », se renfrogna Arzhiel, mal à l’aise. « C’est surtout le nouveau, tabou, caché et honteusement dissimulé à tous sauf à mes proches dont vous faîtes partie. »

- « Le nouveau ? » répéta Rugfid, interrogatif, en attaquant une tartine de Brandir pour se requinquer.

- « Celui que j’ai pris quand j’ai manqué de nez en épousant l’autre truffe », marmonna le seigneur, cuisant de gêne. « La tradition, j’ai pas eu le choix. Pour pouvoir prendre sa main, ailleurs qu’en pleine poire cette fois-là, j’ai du suivre le rite de son peuple et adopter son nom…Celui que je porte en vérité, c’est celui d’Elenwë, un nom Elfe… »

- « Un nom Elfe ! » s’écria l’explorateur, sidéré, en postillonnant la moitié de ses bouchées au visage de son cousin. « Mais c’est la pire honte pour un seigneur Nain ! Je ne le savais pas ! »

- « Quoi ?! » hurla Arzhiel en s’essuyant avec la barbe de son codétenu. « Vous l’ignoriez ?! »

- « Mais carrément ! Jamais j’aurais pu garder un secret pareil ! J’étais absent le jour de vos noces avec la quiche végétarienne. J’avais pris une vilaine cuite la veille pour m’ambiancer avant la cérémonie et mes parents en ont profité pour me vendre à un marchand d’esclaves du sud. J’ai mis six mois pour revenir au pays ! »

- « Qu’est-ce que vous baragouinez avec votre migration ? Je vous ai vu parmi les invités du mariage ! C’est vous qui avez animé le jeu de la jarretière et le stand de la pêche aux canards ! »

- « Et ça ne vous a pas paru suspect que je ne finisse pas la tête dans le bocal à punch ? Mes parents avaient engagé un comédien à ma place pour éviter que je ne leur tape trop l’affiche devant tout le clan en montrant mon cul au vin d’honneur ou en me battant avec une dame de compagnie ! »

- « Ah les bourriques ! » explosa Arzhiel en écrasant la tartine graisseuse sur la face de son cousin. « J’ai dû soudoyer vos parents pour qu’ils la ferment. Ils me menaçaient de révéler au monde entier mon nouveau nom pourri par le biais de leur fils devenu explorateur ! »

- « Les raclures ! » persifla vertement Rugfid. « Ils ne m’ont même pas donné ma part ! »

- « Par les grelots du Patriarche, je me suis fait enfler de toute part ! » rugit le seigneur floué. « J’ai écopé d’un nom merdique qui ressemble à un gazouillis d’oiseau, d’une Elfe hystérique même pas potelée, d’une famille qui me bannit, d’un oncle et d’une tante qui me truandent et d’un cousin boulet qu’est même pas explorateur ! »

- « Le bonheur d’avoir une famille ! » tenta de le réconforter Rugfid en lui proposant un câlin.

- « Et comme une pire bourrique, je lui avoue mon secret le plus infâmant alors qu’il l’ignorait… » maugréa Arzhiel en lui plantant son coude dans le pif. « Je veux mourir ! Mais où sont les momies quand on a besoin d’elles ?! »

 

            Désespéré, le Nain heurta sa tête contre la paroi en se lamentant avant de s’interrompre brusquement et de coller son oreille contre le mur. Un bruit lointain, sourd mais croissant, avait attiré son attention. Le son se rapprocha rapidement, résonnant à travers tous les souterrains. Par prudence, Arzhiel préféra reculer et se glisser dans le dos de son cousin perplexe. L’oubliette tout entière s’ébranla sous l’impact d’un coup puissamment asséné qui se répéta avec acharnement. Les parois antiques se fissurèrent et la pierre vola alors en éclats sous les coups de butoir.

 

- « Ça sent la tartine ici ! » s’éleva la voix de Brandir à travers la fissure et le nuage de poussière du mur défoncé.

- « On est sauvés, cousin ! » s’exclama Rugfid, triomphant. « Dites, vous me donnez quoi en échange de mon silence ? »

- « Brandir ! » appela solennellement Arzhiel en s’époussetant. « C’est Rugfid qui vous a endormi votre bouffe. Et il en a même recraché par terre. »

 

            Le seigneur effectua un habile pas de côté tandis que le berserk affamé sombrait immédiatement dans une furie meurtrière avant de fondre sur l’explorateur hurlant d’effroi. Sans un regard sur le carnage qui avait lieu dans son dos, Arzhiel sortit lentement de la prison embaumant la raie et le rat, un peu plus serein.