L'Autre-Monde
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Épisode 55 – Le Nouveau Seigneur

 

            Fredonnant l’air à la mode de son peuple d’une chanson vantant l’amour platonique d’un prince pour une marguerite, Elenwë attaqua l’épilation de son second mollet à l’aide de son sortilège des doigts enflammés. Le nez frétillant, elle suspendit son chiant chant champêtre pour tendre une oreille pointue vers le couloir. Un brouhaha de jurons, d’interjections et de suppliques accompagné d’un martèlement de pieds sur le dallage l’avertit de l’approche de visiteurs. Ou d’un nouveau bataillon de soldats avinés à la recherche des pissotières, expédiés là par une farce de Rugfid. Quelques instants plus tard, un groupe de Nains crasseux en tenues de combat fit irruption dans la chambre, portant Arzhiel à bout de bras, allongé sur un bouclier. En apercevant l’Elfe en petite tenue, l’escorte des durs à cuire se ramollit et s’enfuit en hurlant de peur, non sans avoir au préalable jeté leur seigneur au sol.

 

- « J’avais pourtant exigé une vierge en sacrifice », les railla la sorcière.

- « Y a pas de quoi se taper l’écu par terre, » commenta Arzhiel dans un rictus de douleur, dégustant, mais ne goûtant guère son humour.

- « Vous prenez mes requêtes de coucherie un peu trop au pied de la lettre », glissa l’enchanteresse à son mari étendu. « Vous voyez que c’est une bonne idée, ce room-service. Bon, la commande manque de fraîcheur et ne correspond pas à la carte, mais je saurais m’en contenter. »

- « On doit avoir le même livreur. »

- « Y a pas de hasard quand on est friand de thons. »

- « Ou de morues. Vannes à part, ma fosse blonde, auriez-vous l’obligeance de prendre quelques instants pour examiner et, accessoirement, soigner ma blessure avec votre magie avant que je ne claque sur votre carpette ? Ça commence à picoter sévère là ! »

 

            Elenwë marqua sa désapprobation d’un long soupir agacé et souffla ses doigts alors qu’elle avait presque achevé sa dernière cuisse. Elle daigna enfin jeter un coup d’œil à son douillet époux en train de douiller.

 

- « Sans vouloir vous commander, puisque votre famille ne pratique ni l’échange, ni la reprise, ni le remboursement, et si vous avez un peu de temps libre », précisa Arzhiel en geignant.

- « Fondamentalement, je n’en ai pas la moindre envie, mais si je le fais vous me serez redevable et les soldes approchent. Alors, voyons voir ce vilain bobo…AH ! Par les tétons nacrés de la déesse-mère, mais c’est absolument répugnant ! Vous n’avez pas honte de me montrer un truc pareil ?! Je viens juste de déjeuner ! J’ai certes l’habitude que vous me coupiez l’appétit et que vous m’inspiriez la nausée, mais là, vous pulvérisez votre record ! »

- « Du coup, je remballe mes entrailles et je reviens à la fin de votre digestion ? »

- « Comment avez-vous réussi à vous faire saigner comme ça ?! Beurk, c’est plein de pus et y a déjà des vers ! Je suis bonne pour refaire toute ma manucure avec vos âneries ! Vous ne pouvez pas être aussi manche en guerrier qu’en mari, si ?! Je croyais que vous combattiez de simples Humains ! »

- « C’est tout le problème quand on s’en va latter des fanatiques de l’Oracle invocateurs de démons encore plus chargés en pharmacopées illicites que vous le lendemain de notre anniversaire de mariage. La seule bestiole mutante mi-araignée mi-scorpion de trente pieds de haut de tout le champ de bataille n’a vu que moi. Un instant, j’ai cru que c’était votre mère, la sauvagerie en moins. Bon, vous soignez ou je clamse direct en faisant exprès de me répandre partout sur votre tapis ?! »

- « Ce ne sera pas la première fois que vous vous répandrez sur la moquette de cette chambre sous le coup de l’émotion… » le tacla la sorcière en s’affairant sur sa tripaille. « Et vos gardes ? Ne sont-ils pas payés pour vous protéger ? »

- « Ils étaient aux fraises », grommela le Nain.

- « Ah, ne faîtes pas votre tête de cochon avec moi ou je vous laisse finir en pension pour larves ! »

- « Non, sérieux. Ils étaient vraiment partis cueillir des fraises ! Et moi je ne vais pas tarder à aller les sucrer si vous n’êtes pas plus douce ! Aïe ! »

- « Toute cette comédie pour une fracture multiple ouverte et infectée, quel chichiteux, vraiment ! » rouspéta Elenwë. « Est-ce ma faute si votre os résiste autant ? Je n’ai pas l’habitude de vous sentir aussi dur aussi ! Oh, par toutes les vertus du régime aux trente-deux plantes, c’est horrible ! Nononon !!! »

- « Quoi ?! » s’affola Arzhiel, apeuré. « Qu’est-ce qu’il y a ?! »

- « J’ai tâché ma robe toute neuve, voilà ce qui se passe ! Vous croyez que je pleure pour quoi ? Qu’est-ce que vous êtes égoïste ! »

- « Navré de tout ramener à moi encore une fois, mais je ne me sens vraiment pas bien…Bousin, je pars en cacahuète, là, je suis à deux doigts de vous ouvrir mon cœur, c’est grave ! »

- « Ne vous prenez pas cette peine, c’est déjà fait », l’informa l’Elfe en tapotant sa poitrine béante. « Dîtes, mon point noir, vous y tenez vraiment à votre bras ? Parce que sinon, je vais devoir utiliser un sort de guérison de compétition et je risque d’avoir le teint tout brouillé pour le reste de la journée. »

- « Mais magnez-vous ! Je vois des petites étoiles et un tunnel ! Misère, y a un péage au bout et j’ai plus de monnaie… Tiens, vous avez vraiment des narines énormes vu de dessous…Je crois…que je vais… »

 

            Tout devint noir et Arzhiel perdit connaissance. Lorsqu’il rouvrit un œil, réveillé par le contact de doigts fouillant sans ménagement dans sa bourse, il se trouvait dans un lieu froid, humide, inhospitalier. Peut-être son lit conjugal songea-t-il avec effroi.

 

- « Arf, j’ai la tête comme après une pire biture… » marmonna-t-il en se redressant péniblement sur les coudes. « Où je suis là ? À l’odeur, c’est soit la piaule de Svorn, soit les égouts. Pitié, faites qu’il y ait des rats. »

- « Perdu », répondit Elenwë en empochant discrètement un peu d’or. « Ce sont les cachots. Mais si vous souhaitez de la compagnie, niveau vermine, ça devrait pouvoir s’arranger. »

- « Qu’est-ce que je fous dans un cachot ? ARGH ! C’est atroce cette douleur ! Je me suis encore assis sur votre brosse ou bien ? Ah non, c’est ma blessure. Mais je ne suis pas guéri ? »

- « C’est un peu lié », admit l’enchanteresse avec un sourire poli tout en comptant sa recette. « Votre vie n’est plus en danger, à part si vous êtes allergique à la paille moisie et aux puces, auquel cas, vous êtes mal. Le souci, c’est le venin. Il va falloir encore un peu de temps avant que votre organisme ne le purge. Pour résumer, vous risquez de prendre cher pendant quelques jours : nausées, fièvre, crises de démence, migraines insoutenables et sensation d’implosion. Rien de bien méchant pour un grand garçon comme vous, vous en conviendrez. Néanmoins, je préfère vous isoler pour éviter que vos hurlements ne dérangent tout le monde. Surtout moi. Vous saisissez ? »

- « C’est votre tignasse que je vais saisir pour nettoyer ce trou et…Arghhhhh ! Pourquoi je gerbe du pus ?! Vous m’avez servi votre potage maison ?! »

- « Vous vous excitez pour rien », le rassura la sorcière en reculant prudemment. « Restez au calme et souffrez en silence. Y en a qui essaient de dormir plus haut. Ah, j’allais oublier. Comme vous êtes indisponible pour la semaine, j’ai dit à vos tarés de sujets de choisir un remplaçant. Du coup, c’est Svorn qui a pris le pouvoir au Karak après un coup d’état plutôt sanguinolent. Voilà, bonne nuit, mon boulet canon ! Je vous apporterai du pain sec demain matin…Enfin si j’y pense… et si j’en trouve. La bise ! »

- « Mais non papa, j’épouse juste une Elfe, ça ne peut pas être aussi terrible que ça ? » marmonna Arzhiel, ironique, avant de s’évanouir dans ses urines.   

 

- « Seigneur ? » chuchota une voix dans les ténèbres, une semaine plus tard. « Vous êtes là ? »

- « C’est-à-dire qu’après deux nouvelles fractures en essayant de forcer les barreaux de mon cachot, je me suis dit que finalement j’allais rester. Bien sûr que je suis là ! C’est qui ? »

- « C’est moi, monseigneur », répondit Ségodin en s’approchant. « Vous allez bien ? »

- « Huit jours après ma blessure, c’est sympa de vous inquiéter de ma santé, pauvre cloche ! Vous venez me libérer ou vous essayez une thérapie par le rire ? »

- « Non. Je voulais vous demander si je pouvais rester enfermé ici avec vous. »

- « Quoi ?! Mais pourquoi ?! Vous trouvez mon calvaire trop doux ?! »

 

            Le chevalier soupira longuement et s’adossa à la porte de la cellule qu’il se mit à gratter, comme un soir sur deux à celle de la chambre d’Elenwë.

 

- « C’est devenu invivable pour moi au Karak », se justifia le jeune homme avec détresse. « Svorn a organisé une série de jeux pour distraire le peuple. Tout le monde course les non-Nains pour les bastonner et leur dérober leurs effets les plus intimes en échange de points au classement. Je crois que le gros lot, c’est une rune dédicacée et un panier garni. Ça fait trois fois cette semaine que le même gang de mouflets se barre avec mes culottes et une vieille m’a chiqué la moitié de la main ce matin ! »

- « Merde alors ! Et comment elle va ? Ça ne l’a pas rendue trop malade ? »

- « Arrêtez de vous moquer, seigneur, c’est l’enfer là-haut depuis que Svorn s’est nommé Empereur Suprême Béni du Patriarche et Maître Divin de la Montagne. J’ai du tirer le caleçon d’un inconnu sur une corde à linge pour venir et visiblement, la lessive a été bâclée…»

- « Je dors à côté de mes déjections dans la crasse et les moisissures d’une cellule de deux mètres sur un et je me suis réveillé ce matin avec un cafard dans la bouche. Mais parlez-moi de vos soucis, ça m’intéresse… »

- « D’accord », obtempéra Ségodin, rasséréné par ces encouragements. « Svorn a complètement dévissé du melon depuis qu’il est au pouvoir. Il a proclamé la traque aux hérétiques qui refusent de manger une autre garniture que les champignons et d’aller huit fois à la prière par jour. Il a tapé dans le trésor pour se faire construire une cathédrale gigantesque à son nom avec une statue de lui nu sur le parvis. Quinze ouvriers sont déjà morts d’horreur sur le chantier. Barbes et toges obligatoires pour tous, même femmes et enfants. Quoi d’autre ? »

- « Fête de la Saint-Pierre tous les soirs de pleine lune », lui souffla l’espion en émergeant de l’ombre.

- « « Qu’est-ce que vous fichez là, vous ?! » l’interpela Arzhiel. « Vous sortez d’où ? »

- « Svorn m’a engagé pour surveiller Ségodin, alors je l’ai suivi. Il m’a promis une torture quotidienne plus légère si j’obéissais. Je ne suis qu’un sang-mêlé... »

- « Moi je suis Nain de partout, mais il me tape quand même », ronchonna Hjotra, derrière lui.

- « C’est mon captif », expliqua l’espion en agitant les chaînes. « Je prévois toujours une excuse au cas où j’échoue. Et Svorn hait Hjotra plus que moi. »

- « Il est jaloux de mes pectoraux, je crois », confia l’ingénieur.

- « C’est quoi la Saint Pierre au fait ? » demanda Ségodin.

- « On va tous aux villages Humains de la vallée et on lapide les bouseux. On fête les pierres, quoi. »

- « Il faut que vous fassiez quelque chose, seigneur ! » supplia le chevalier.

- « Partez devant, je vous rejoins », rétorqua celui-ci en se couchant dans la poussière.

- « On ne peut rien faire tout seuls! » couina l’espion.

- « Genre, je ne le savais pas ! »

- « Ce qu’il veut dire », intervint Ségodin, « c’est que Svorn a formé une milice de bourrins pour se protéger et faire régner la terreur, avec Brandir à leur tête. »

- « Le traître… » se lamenta Hjotra. « Il le tient en son pouvoir en obligeant tout le monde à faire la queue à la cantine pour avoir sa part. Comme c’est par ordre analphabétique, Brandir passe dans les premiers et se gave à volonté. Il ne reste quasiment plus rien pour les autres ! Le sauté de bolets a ruiné notre amitié ! »

- « Vous me fendez le cœur…Moi, hier, j’ai tué un rat avec les dents pour lui chourer son quignon de pain volé dans les ordures. Et j’ai eu un cafard au petit déj. »

- « Vous devez nous aider, seigneur, enfin ex-seigneur ! Il va finir par tous nous buter ! »

- « N’importe quoi. Vous ne risquez rien. Svorn a trop envie de serrer les sœurs de Hjotra pour les vexer en zigouillant leur frangin. Vous, l’espion, il a besoin de vos talents d’imitateur pour le remplacer lors de ses visites dominicales chez sa mère aveugle qu’il déteste. Et vous, Ségodin…Ah autant pour moi, si vous, vous risquez de caner. »

- « La rumeur prétend qu’il rase tous ses prisonniers ! » paniqua le jeune homme. « Je ne pourrais jamais supporter qu’il touche à mes magnifiques cheveux ! Sauvez-nous !!! »

- « Je m’en bats les poux de vos angoisses capillaires » râla Arzhiel. « Déblayez de devant mon cachot, vous allez faire fuir les rats. Je vais vous avouer un truc, les filles. Depuis que je suis coincé ici à pourrir, sans mes responsabilités, je suis serein et reposé. Dégueulasse et en style clodo-gastro, mais bien détendu et relaxé pour un détenu. Je fais du « lâcher prise ». »

- « Le lâcher prise, c’est pas le jeu de Svorn qui consiste à balancer les nourrissons Orcs du haut de la falaise ? » interrogea Hjotra.

- « Ne m’obligez pas à vous balancer des boulettes de crotte pour vous convaincre de décarrer de mon palier. Svorn est un rageux cinglé, violent, complètement secoué et parfaitement incontrôlable, un tyran, un vrai psycho de première, égocentrique, haineux et un peu trop sensible à l’ivresse du pouvoir. Bref, un politicien lambda en temps de guerre. Vous verrez que dans deux ou trois générations, il servira d’exemple et d’inspiration dès qu’une crise économique se pointera. Mon conseil ? Laissez-le s’enflammer. Vous verrez qu’à force de conneries, il tombera sur le même que lui en plus gratiné ou qu’il finira par s’embraser tout seul. Tous les feux, même les incendies, finissent toujours par s’éteindre. Tiens, en parlant de feu au derche, vous savez s’il a buté Elenwë ? »

- « Pas encore », répondit l’espion. « La milice assiège sa chambre, mais elle les tient à distance en leur soufflant des baisers et en leur jetant sa lingerie fine. Les gars ne tiennent pas le choc. »

- « Vous êtes donc certain, seigneur ? » retenta Ségodin, peiné et déçu. « Vous ne venez pas nous libérer du joug de ce fanatique mégalo ? Rien ne vous fera changer d’avis ? »

- « Vous voir intégrer un cours de zumba avec Sum Groor, et encore, c’est pas sûr. »

- « Laissons-le en paix, mes amis », déclara l’espion. « Allons annoncer au peuple qu’Arzhiel s’est retiré. La chanson de propagande lancée par Svorn où il est fait mention de sa fuite avec un amant Orc pour se lancer dans la culture de coquelicots et l’élevage de lapins Angoras est bel et bien une supercherie. Au moins, nous savons cela à présent. »

- « Fuite ? » grogna Arzhiel en bondissant sur ses pieds, écarlate. « Amant Orc ?! Lapins Angoras ?!!! Ok, ouvrez-moi et passez-moi une hache…Ce soir on mange des brochettes de haut prêtre en fricassée de champignons sanguins, ail et fines herbes. Ça tombe bien, je suis le premier par ordre analphabétique ! »