L'Autre-Monde
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Épisode 54 - Le Gang du Double J

 

            Happé par le regard ténébreux, presque sévère, de la belle Naine alanguie, Arzhiel plongea délicatement ses doigts dans le flot libéré de ses lourdes boucles brunes en esquissant son sourire enjôleur de mauvais garçon. Malgré le désir ardent le tiraillant, il apprécia longuement les contours engageants de ses traits fins, sa peau soyeuse et claire, ses lèvres pulpeuses étrécies en une moue sobre. Sa récente conquête poussa un faible soupir traînant, exacerbant son désir. Il s’approcha avec une lenteur calculée pour mieux l’étreindre, puis l’embrasser. De guerre lasse, la jeune femme s’empara de sa main pour la plonger directement sous les couvertures, dans le vif du sujet.

 

- « C’est raide », commenta le seigneur, pris de court.

- « Je suis au courant, elle bute contre ma cuisse depuis tout à l’heure. »

- « Je vois, on enchaîne alors ? »

- « On n’est pas là pour faire des crêpes, il me semble ? » rétorqua sèchement la brunette lasse et impatiente. « Je veux bien passer à la casserole, mais activons si on veut remettre le couvert après. J’ai du pain sur la planche aujourd’hui avec le marché et la popotte à gérer pour trois lardons. Alors, aux fourneaux, chef ! »

- « Cuisinière et romantique. C’est louche pour ma pomme d’avoir autant de bol. »

- « Pas vraiment, vous êtes seigneur et moi dans la dèche », le doucha la maman pressée sans prendre de gant. « Quoi ? Vous pensiez que je me couchais en raison de votre charme renversant ? Je veux bien garder la tête dans le seau et passer outre quelques principes, mais je ne suis pas une gourde. Rapatriez mon mari du front avec une rente et un grade comme prévu et on sera copains comme cochonne pendant une heure. On se comprend ? »

- « La vache, c’est plus du romantisme à ce stade, c’est de la poésie ! » s’exclama Arzhiel, soufflé. « Vous êtes sacrément culottée pour quelqu’un qui a les miches à l’air ! Vous m’avez pris pour un papy fan de boules en fin de cycle et qui ne tourne pas rond ? »

- « Pour un poste de capitaine et une médaille d’honneur, moi je vous joue le fantasme de votre choix », rétorqua la Naine avec désinvolture. « C’est quoi cette grimace ? Qu’est-ce qu’on fait ? Je remballe le matos, vous me donnez le numéro de caverne de votre ministre des armées et on se quitte bons amis ? »

- « Laissez le matos là où il est ! Maintenant qu’il est déballé et que je vous ai emballé, ce serait ballot d’en rester là. Je vais prendre sur moi pour vous prendre, mais c’est vraiment parce que votre mari est un ami, hein ! »

 

            La porte de la chambre s’ouvrit à la volée au moment où le couple, après l’avoir longuement tâté, trouvait enfin un terrain d’entente. Le bâtonnier de la cour fit brusquement irruption en beuglant comme un bœuf, histoire de déglinguer encore un peu plus l’ambiance chaleureuse.

 

- « Seigneur ! » appela-t-il à haut volume, affolé. « Ah, vous êtes là ! La garde vous cherche partout. Je savais qu’à cette heure-ci de la journée, y avait de grandes chances que vous soyez au plumard. Venez vite ! C’est urgent ! Tiens…C’est pas une sœur de messire Hjotra mal cachée sous vos draps ? »

- « Tiens », rétorqua Arzhiel en se rhabillant, furieux, « c’est pas le futur préposé aux latrines sur le seuil de ma chambre ? »

- « Un nouveau larcin vient d’avoir lieu ! » se reprit le serviteur en fixant poliment le plafond tandis que la sœurette et son matos sortaient discrètement. « C’est encore un coup de l’infâme gang du Double J. »

- « Ils commencent à me les briser menu ceux-là ! Ils ont laissé un message ? Faites lire ! « Nain bourru cherche Naine bourrée pour ruades et rudes bourrades ». Hein ?! C’est codé ? »

- « Oups ! Désolé, c’est une annonce de petite rencontre perso, héhé. Vous la trouvez comment ? Hum, pardon…Le vrai message, c’est celui-ci. »

- « À croire que c’est la journée internationale de l’amour courtois », grommela Arzhiel en arrachant la tablette gravée des mains du bâtonnier. « Alors, voyons un peu ce filet de pisse : Avé ! Seigneur en bois de la montagne…saloperie d’humour d’écolos…merci pour le pognonvos gardes sont des vraies quiches, merci de l’info, je ne m’en doutais pas…on reviendraSigné : le gang des Jumeaux Joufflus. Par les fesses pâles et plates de mon épouse, si je les gaule les frérots de l’avé gras, je les émascule au couteau à beurre ! Montrez-moi le lieu du vol, le séducteur. »

 

            Le coquin responsable de la justice guida à vive allure son chef jusqu’au lieu du crime, ne s’arrêtant qu’une fois pour lui signaler l’oubli malencontreux de boutonnage de son futal, dans le feu de l’action. Ils parvinrent sans incident supplémentaire aux grottes censément secrètes où était entreposé le dernier butin de guerre en cours de comptage, et vulgairement pillé.

 

- « Mais c’est pas possible ! » se lamenta Arzhiel en découvrant l’étendue du carnage. « Ils ont même embarqué les poignées de porte ! Et le paillasson ! Elles foutaient quoi les sentinelles ?! J’espère qu’elles ont eu la bonne idée de claquer les tripes à l’air en défendant ma thune au moins ! »

- « Euh, non, malheureusement, nous ne déplorons ni perte, ni blessé », répondit le serviteur mal à l’aise en désignant quatre soldats indemnes, alignés parfaitement immobiles, comme figés en plein élan.

 

            Médusé, Arzhiel s’approcha d’eux avec des yeux ronds. Les guerriers ne bougeaient pas d’un cil, même en leur en arrachant quelques-uns.

 

- « Que le Patriarche me pince les meules ! C’est un sortilège de pétrification ?! Les voleurs avaient un sorcier ou un basilic avec eux ?! Les gars, vous êtes vivants ? Y a encore quelqu’un aux manettes, là ? Vous m’entendez ?! »

- « Oui, seigneur, pas la peine de gueuler, on est en face de vous, » réagit l’un d’eux en bougeant imperceptiblement les lèvres. « On va bien, juste quelques crampes à force de rester sans bouger. Vous nous pardonnerez l’absence de salut. »

- « Vous êtes ventriloque ? »

- « Comme beaucoup de vos soldats, seigneur, je viens du cirque. C’est dommage que je ne puisse pas bouger. J’ai ma peluche dans le sac. Je vous aurais fait une démo de mon ancien numéro. »

- « Je le connais, ça doit être le zéro », rétorqua le seigneur en lui pichenettant le pif. « Mais pourquoi vous restez plantés comme des haches dans le front d’un Orc ?! »

- « La partie de Un, deux, trois soleil n’est pas terminée », l’informa le gardien d’un ton évident plein de condescendance. « Maître Hjotra l’a interrompue pour aller uriner, on attend son retour. D’ailleurs, vous qui pouvez bouger, ça vous dérangerait de nous le ramener ? Ça commence à faire long. On n’a pas pu s’interposer du coup quand les voleurs sont arrivés. Je crains que cela ne vienne compromettre notre avancement. »

 

            Arzhiel vacilla un instant, les yeux exorbités et le visage déserté par ses couleurs. Précautionneusement, le bâtonnier recula dans un coin d’ombre.

 

- « Vous voulez dire que vous avez laissé piller mon flouze sans avoir l’idée de vous agiter la nouille une seconde pour l’empêcher à cause d’un jeu de maternelle ?! » explosa-t-il, livide.

- « C’était une partie décisive », se justifia le garde avec le ricanement narquois du pro débattant avec le néophyte. « Le tournoi régional est dans moins d’un mois, je vous signale. »

 

            Un crochet au gantelet de mithril renforcé d’acier dans la mâchoire vint mettre un terme à la morgue et au rêve de victoire de la sentinelle qui partit remplacer le paillasson après un bref envol. Le seigneur fulminant se tourna vers les autres compétiteurs tout en retirant une canine plantée dans son poing.

 

- « Retrouvez-moi ce gang de monumentaux couleurs de bronze et voleurs d’or, les apprenties-statues avant que je ne vous envoie décorer les murs, incrustés dans les bas-reliefs ! Si vous aimez tant l’immobilisme et l’inutilité, je peux toujours vous pistonner pour intégrer le parti conservateur de Svorn ! Ou vous muter comme gardiens de cachots ! Après un séjour à l’ombre, vous allez l’apprécier pour quelque chose le soleil, boulets à facettes, plantes vertes, potiches fêlées ! »

 

            Épouvantés par l’odieuse et insupportable perspective d’un avenir dans la politique, le groupe de soldats et le bâtonnier s’éparpillèrent en proie à la panique, laissant Arzhiel seul à mâchouiller ses poings en trépignant.

 

- « Oh non ! » s’attrista Hjotra en se pointant, l’air déçu. « Ils sont tous partis ? Zut, j’aurais pas dû faire cette sieste en cours de partie ! J’aurais dû la faire après. »

- « C’était votre tour de garde, débile intergalactique et vous ronquez et vous jouez avec les gardiens ?! En toute objectivité, je crois que je vais vous baffer jusqu’à ce que mort s’ensuive. Si, si. Approchez, venez voir papa. »

- « Pas la peine de vous énerver », ricana l’ingénieur. « Promis, la prochaine fois, on vous invitera à participer. Vous êtes mou, mais c’est un jeu facile, vous verrez. »

- « Et mon pied dans les valseuses, vous voulez voir s’il est mou ?! »

- « Seigneur, vous êtes là ? » appela l’espion en enjambant le garde à l’entrée, tandis qu’Arzhiel mordait le mollet de Hjotra, ce dernier riant aux éclats, amusé par cette soudaine chamaillerie. « Ah, lupanar des dieux ! Mais prévenez au moins quand vous tripotez Hjotra comme ça ! Comme si c’était déjà pas assez traumatisant de fouiller votre tiroir à slips pour braquer vos économies ! »

- « Bougez pas, vous ! » grogna Arzhiel, enragé comme un ours privé de miel et qui aurait les abeilles. « Je mets minable ce rebut de la portée et je viens vous mettre votre danse ! »

- « Euh, je vous sens bien à cran là, donc je vais vous laisser. Je voulais juste vous faire mon rapport au sujet de ma mission là…c’était quoi déjà…le truc avec le gang des voleurs machin…Mais ça urge moins que votre cours de lutte, rassurez-vous. »

- « Votre infiltration ? » questionna Arzhiel en achevant un marteau-pilon sur Hjotra.

- « Ouais, c’est ça. Juste pour vous dire que c’est  bon, c’est fait. J’ai réussi à me faire engager. Je viendrai chercher ma récompense demain puisque vous êtes occupé là. Pensez à retirer du liquide, y avait quasiment rien dans la cachette de vos sous-vêtements.»

- « Vous avez infiltré le gang des Jumeaux Joufflus ?! » s’écria le seigneur en plongeant le coude en avant sur Hjotra étendu, sonné.

- « Oui. J’ai dû passer un test et tabasser une vieille pour me faire accepter, mais c’était facile, c’était justement la tante de Svorn. Les bandits m’ont même emmené avec eux pour le braquage ici. Le pognon qu’on s’est fait ! Je devrais peut-être me recycler… »

- « Vous êtes en train de me dire que vous avez participé au vol de mon or ce soir ?! »

- « Qui les a guidé jusqu’à cette caverne secrète, d’après vous ? Réfléchissez une seconde ! Pourquoi, fallait pas ? Ah, je vois ce qui vous chagrine. Mais je ne peux pas vous rendre ma part, je l’ai dépensé pour des achats vitaux : un saucier, des pantoufles fourrées et une tête d’ours empaillée. Vous comprenez, si j’avais du me contenter de vos fonds de tiroir, aussi…»

 

            Un filet de fumée s’échappa des naseaux dilatés d’Arzhiel tandis qu’il astiquait férocement ses gants. À moitié mort, Hjotra profita du répit pour ramper jusqu’à l’espion et lui claqua la main avant de s’effondrer. Arzhiel chargea sans attendre son nouvel adversaire et l’étala d’un coup de pieds sautés et joints en plein visage. Quelques figures acrobatiques plus tard, l’espion rossé menait toute une compagnie de miliciens patibulaires et pas très contents  au repaire du gang des filous en échange de la promesse de premiers soins. La soldatesque chauffée à blanc par une prime en bons d’achats à la brasserie, prit d’assaut le nid des margoulins dans un rare et motivé déferlement de violence. Un seul hors-la-loi réchappa au massacre, capturé et mené pour interrogatoire à un Arzhiel débordant de questions, couteau à beurre en main.

 

- « Où est ton chef, tire-laine ?! » hurla-t-il sur le prisonnier ligoté.

- « Je vais parler, je vais parler », gémit le captif. « Mais éloignez-vous ou brossez-vous les dents, je vais tourner de l’œil ! Il est déjà passé prendre sa part. »

- « Combien il manque au butin ? » demanda le seigneur à Svorn.

- « Deux cents pièces d’or », lui répondit le haut-prêtre en lui tendant discrètement une poignée de feuilles de menthe à mâcher.

- « Deux cents ?! Ça y est, j’ai encore des renvois gastriques ! Mène-moi à ton chef !!! »

- « Impossible ! Je ne connais rien de lui, même pas son visage, son nom ou sa couleur favorite ! »

- « Moi c’est l’indigo », renseigna Svorn. « Ou le rouge sang…Une seconde, faut que je fasse le point. »

- « Virez-lui son futal et allez me chercher Touffou », ordonna impitoyablement Arzhiel. « Ce soir, c’est croquettes de joueur de pipo au menu du cerbère ! Tu voles mes joyaux, je te vole tes bijoux de famille ! »

- « Je ne mens pas ! » gémit l’escamoteur bientôt escamoté. « Il est apparu un jour de nulle part pour fonder le gang en butant l’ancien chef avec sa magie. C’est lui qui préparait nos attaques sur votre Karak. Il restait toujours dans l’ombre, masqué ! »

- « Qu’est-ce que tu me chantes, le castra ?! » grogna Arzhiel en se rapprochant.

- « La vérité ! » pleurnicha le brigand. « Mais vous allez les prendre ces feuilles, bon sang ?! »

- « Alors tu sais dalle sur ce chef mystérieux et ces fameux jumeaux joufflus ? insista le seigneur en pointant sa lame à tartiner. « Pas de regret, mademoiselle ? »

- « Laissez-moi faire ! » intervint Svorn en écartant son patron. « C’est ma partie de m’occuper de ses parties. Vous allez me saloper le travail et après, je vais en avoir pour des plombes de couture avant de pouvoir le torturer proprement. Allez vous coucher. Je vous ferai prévenir s’il crache le morceau ou si je tombe sur un os. Fichu amateur…»

 

- « Les Jumeaux Joufflus ? » répéta Elenwë, plus tard, une fois Arzhiel de retour.

- « Spécial le pseudo, hein ? Vu la frousse que les voleurs avaient de leur chef, ça devait être une bestiole bien crade, genre un ogre bicéphale, des mages siamois ou deux frangins Orcs obèses…Sinon, je vois pas qui pourrait m’en vouloir à ce point pour s’acharner à me dévaliser trois fois en deux semaines. »

- « Vous êtes futé, mon chat noir », le réconforta l’Elfe, un sourire aux lèvres, en soupesant discrètement sa poitrine généreuse. « Vous devinerez bien un jour… »