L'Autre-Monde
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Épisode 52 – Le Chevalier du Gué

 

            Arzhiel examina avec désarroi la position du soleil dans le ciel, puis soupira longuement pour la dixième fois de la minute, au moins. Sautant à bas de l’imposante et rutilante nouvelle catapulte immobilisée, il décida d’en effectuer un énième tour pour tuer le temps et dissiper son agacement. L’engin tout juste sorti des ateliers du Karak lui avait été vendu par ses constructeurs comme le fleuron de la technologie militaire naine. Trois fois plus grand et doté d’une cadence de tir deux fois plus rapide que les modèles standards de sa catégorie, l’engin de mort alliait précision, efficacité et style racé avec ses runes de déco et ses protections en visages d’ancêtre pour effrayer l’ennemi. Du moins, sur le papier. Pour l’instant, la foudre des champs de bataille était tombée comme une bouse, en rade sur le bas-côté. Au cinquième passage de son chef irrité, la tête de Hjotra émergea enfin de sous la machine de guerre. L’ingénieur se hissa péniblement pour se relever, sans se presser. Une expression préoccupée sur le visage, il s’approcha de son seigneur à tout le moins impatient, tout en essuyant ses mains grasses et sales avec un chiffon encore plus crade.

 

- « Bon, alors ? Vous avez réparé ? »

- « C’est l’injecteur qui est encrassé », déclara Hjotra d’un air ennuyé. « Comme il est couplé au système de propulsion à hélice de l’essieu, ça a endommagé la durite et le mécanisme de roulement à billes. »

- « C’est vous la bille ! Ça veut dire quoi ce jargon ? Je suis sûr que vous inventez au fur et à mesure ! »

- « Ça veut dire que je ne peux pas réparer. Faut que je commande la pièce. D’ici une semaine, ça vous va ? »

- « Bien sûr que non, ça me va pas ! Mais même pas une heure ! Vous retournez là-dessous et vous me bidouillez ma catapulte avant de lui servir de munitions, monsieur bricolo ! On a une horde de barbares nordiques pas franchement choucards à accueillir à la pierraille façon pluie copieuse avant midi, pour rappel. Si on n’a pas fait la jonction avec les potos Archanges à temps, vous allez voir que je vais encore me faire sucrer les desserts à la cantine pour absentéisme. Donc, vous vous magnez à me rafistoler votre fichu…machin à hélice là, qu’on se remette en route ! »

- « Oh, mais cessez donc de le houspiller ! » soupira Elenwë, éventée par deux suivantes, couchée dans l’herbe. « Si pourrir les nazes avait le moindre effet, vous seriez un bon mari, croyez-moi. En plus, vous faîtes peur aux petits oiseaux. Vous n’aviez qu’à partir plus tôt si vous ne vouliez pas être en retard. »

- « On ne serait pas en retard si je n’avais pas dû réquisitionner tous mes soldats pour retrouver votre châle merdique ! Vous fichez quoi au fait, avec nous ? Vous ne venez jamais m’aider dans mes combats d’habitude ! »

- « Ah, mais je vous rassure, je ne vous aiderai pas non plus aujourd’hui, » rétorqua l’enchanteresse en s’étirant paresseusement. « Je me rends au marché d’étoffes non loin de votre virée virile entre poilus. La collection printemps-été est arrivée. J’aurais d’ailleurs besoin de vos p’tits soldats pour porter mes achats sur le retour. Enfin, ceux qui auront survécu à votre déroute, j’entends. Et il me faudra votre bourse aussi. »

- « Et une clé à molette avec élan ? » grogna le Nain en piochant dans la trousse de Hjotra.

- « Arrêtez de stresser, mon côlon irritable ! Vous savez pertinemment que vous allez vous faire fumer dans les règles de l’art et que la moitié de vos guerriers va y rester ! »

 

            Les combattants proches échangèrent des regards perplexes et inquiets en entendant l’Elfe. Ceux qui n’étaient pas déjà en train de le faire, se résignèrent à graver leurs dernières volontés avant que les prêtres ne relèvent les copies.

 

- « Prenez exemple sur moi », poursuivit la sorcière en se prélassant. « Il va me falloir affronter moult défis pour m’emparer des plus belles pièces de la foire au nez, et surtout la barde, des femmes de nobles de la région. Je conserve ma sérénité intacte jusque là, même si mon calme est mis à rude épreuve. La preuve que la tension me rend étourdie : j’avais ce châle dans ma besace depuis le début ! »

 

            Arzhiel décida de rajouter une épreuve au calme de son épouse en s’armant d’une pigne de pin. Pas assez inconscient pour la viser directement, de peur que le projectile ne revienne en flammes, avec des amies et une maladie urticante en prime, il étala plutôt l’une de ses suivantes d’un tir brossé. Comme espéré, la gerbe de sang jaillissant de son front fendu vint salir la robe de l’Elfe se dorant la pilule.

 

- « Oh non ! » se lamenta-t-il, le nez levé vers le soleil, en s’éloignant rapidement des protestations avant que le temps ne vire à la pluie de feu. « Regardez l’heure ! Ça va bouchonner sur la grande route, on va se cogner toutes les caravanes des marchands du sud ! Hjotra ! Arrêtez de jouer avec les piafs et au boulot ou je vous catapulte les rejoindre ! »

- « Cousin ! » appela Rugfid en dérapant après un vif galop sur son bouquetin. « Ouch, va falloir que je bosse les pilages avec ces bestioles. J’ai les balloches remontées à l’étage, là. »

- « Épargnez-nous l’état des lieux, espèce de cave », le cueillit Arzhiel en lui fourrant une pomme de pin entre les mains.

- « Purée, cousin, rigolez pas, j’ai les abricots en compote. Je vais pas tarder à cracher les noyaux…Avant de dégobiller, je dois vous prévenir que nous ne pouvons plus faire progresser les troupes à l’avant. Un chevalier bloque l’accès du pont…Pourquoi votre femme me fixe comme si j’étais l’une de vos maîtresses ? »

- « Un péquenot isolé qui bloque mes trois cents guerriers ? Vous avez bien fait de perdre votre descendance pour ça ! Quel problème insolvable ! Tant pis, faisons demi-tour ! »

- « C’est dommage, je la sentais bien cette bataille », se résigna Rugfid, navré, en évitant une première flèche de glace. « C’est à vous cette pigne, Dame Elenwë ? »

- « Mais bougre d’andouille premier choix, connectez donc votre neurone et allez…Zut, il est dans les choux. C’est pas possible d’être aussi crétin et aussi nul en esquive en même temps ! Vous, là ! Non pas le joufflu avec un problème de boisson plutôt esthétiquement marquant, la crevette efféminée à côté ! Sautez sur cet animal et rendez-vous au gué…Mais non, je ne vous vanne pas… Butez-moi le corniaud sur le pont, dégommez-le à la baliste ou pire, racontez-lui une de vos charades, mais éclaircissez-moi le chemin avant…Hein ? Oui, on mettra une selle. Plus tard. Cassez-vous. »

- « Encore en train de râler, mon porc au caramel ? » désapprouva Elenwë au-dessus de Rugfid congelé, vérifiant du bout du pied qu’elle avait bien fait mouche. « Respirez une seconde et profitez de la bise ! »

- « La bise, je la savourerai quand elle charriera l’odeur de la chair de barbares carbonisés et la fumée de leurs pagnes réduits en cendres ! Joli tir, au fait, ma brebis galeuse. »

- « Le chevalier du gué réclame un duel loyal avec notre champion ou le paiement du passage », annonça un nouveau cavalier en rejoignant le couple. « Il vous souhaite également une bonne journée ! »

- « Ça y est », lâcha le Nain, écarlate, « la boutade me monte au nez. Je vais me le faire le gardien de péage. Taxez-moi de radin, mais il va l’avoir la monnaie de sa pièce. Je ne peux pas encaisser les tapeurs de bourses à deux sous ! »

 

            Arzhiel partit d’un air emporté, revint sur ses pas, essoufflé après avoir attaqué la première pente, vira le messager de son coursier et repartit au petit trot en protégeant par prudence son entrejambe. Arrivé en tête de l’avant-garde agglutinée sur la rive d’une rivière au courant furieux, le seigneur aux glaouis comprimés put en effet constater qu’un Humain en armure planté au milieu du pont défiait ceux qui voulaient traverser. Trois protecteurs et deux lanceurs de runes vaincus étaient étalés à ses pieds. Le reste de l’équipe papotait, prenait des paris, tentait la baignade ou préparait un barbecue. Quelques coups de cornes et de sabots de sa monture au hasard remirent un peu d’ordre dans les rangs. Le spectacle de tauromachie en bouquetin ne manqua pas d’attirer l’attention du duelliste questeur.

 

- « Seigneur Nain monteur de chèvres, vous ne franchirez point ce gué avant d’avoir livré rude combat ou vous être acquitté d’un droit de passage ! » clama-t-il d’une voix claire.

- « Houlà moins fort, mon grand, je mouille mon linge là. Brandir, éclatez-moi ce clown. Apparemment, il connait Elenwë. »

 

            Le berserk abandonna à regret son assiette de chips pour sa double lame, beugla, bava, chargea. Et tomba dans la rivière, battu après seulement deux secondes d’affrontement.

 

- « Il bouge tout le temps, seigneur ! » se plaignit le guerrier repêché à deux doigts de la noyade. « Il a voulu m’enduire avec de l’erreur avec ses mouvements chelou ! » 

- « Sans commentaire », lui répondit Arzhiel, blasé, en le repoussant dans l’eau.

- « Paierez-vous ? » interrogea le chevalier.

- « Même question et même réponse qu’à ta maman juste avant de lui passer dessus », répondit Arzhiel avec un geste provocateur.

- « Je me charge de ce valeureux ennemi ! » s’exclama Ségodin en dégainant, vibrant d’émotion. « N’ayez crainte, seigneur ! Mon bras est à votre service pour pourfendre ce mécréant ! »

- « C’est foutu. On ne passera jamais. »

- « Un noble chevalier se présente à moi ? » gloussa d’enthousiasme le duelliste. « Bien, dans ce cas, si je vaincs, j’exige de jouir de sa personne un quart d’heure dans les buissons là-bas ! J’adore les jouvenceaux blonds… »

- « Seigneur, c’est affreux ! » s’écria soudain Ségodin en se cramponnant la jambe. « Une blessure mal cicatrisée me lance brusquement et me cause une cuisante et terrible douleur ! Je crains de ne pouvoir honorer ce combat ! »

- « À mon avis, c’est pas à la jambe que vous risquez de ressentir une cuisante et terrible douleur s’il vous bat, mon mignon, si vous voyez ce que je veux dire. Dommage, on aurait pu faire traverser pas mal de monde si vous l’aviez occupé un quart d’heure. »

- « Je vous remercie de m’épargner cette humiliation, messire. »

- « Ouais. J’ai surtout pas de temps à perdre pour vos galipettes en plein air. Bon, comme c’est étonnant, il va falloir que je m’en charge moi-même ! Ça tombe bien, j’ai justement ma hache magique sur moi. Je vous garantis que le corps-à-corps ne va pas durer une minute ! »

- « Je confirme », déclara Elenwë en arrivant près du pont. « C’est rare que ses « corps-à-corps »  durent plus que cela, du moins avec moi. »

- « Oui, et bien, faites comme d’hab : fermez-la et endormez-vous ! »

- « Attention, messire duelliste », prévint la sorcière Elfe en baillant nonchalamment. « Des fois il bouge, ça peut prendre au dépourvu. »

 

            Arzhiel mordilla son poing tremblotant en levant les yeux au ciel et s’approcha de son adversaire interdit par l’échange. Un peu désarçonné, ce dernier ne pouvait s’empêcher d’observer du coin de l’œil l’enchanteresse dont la proximité mettait naturellement les Nains en fuite. Arzhiel crut interpréter son regard.

 

- « Un quart de siècle avec une Elfe dans les buissons, ça ne vous tente pas ? » essaya-t-il.

- « Euh, non, c’est bon, merci bien ! » déclina vivement l’Humain avec une moue éloquente. « J’ai quasiment la même à la maison. Vous croyez que je fais le péager pour le plaisir ? La solde de chevalier au service d’un comte ne suffit pas à madame. Madame a des frais. Madame a un statut à entretenir. Madame a des foutues foires aux chiffons à écumer. Vous verriez les horreurs qu’elle me ramène…C’est simple, la dernière fois, j’ai cru que c’était un sac à patates usagé ramassé un lendemain pluvieux de marché ! Bref, pas le choix, faut que je me trouve un petit boulot en plus après les heures de service, pff…Enfin bon, ça me donne une excuse valable pour mettre vingt lieues entre elle et moi. »

- « Mais moi, trop pareil ! » s’exclama Arzhiel avec émotion. « Mon dérivatif, c’est la guerre. En ce moment, vous me direz, c’est plutôt bonnard comme période. Mais, je n’ai pas toujours la chance d’avoir un conflit inter-nations à grande échelle sur fond de haine religieuse ! Du coup, je dégomme tout ce qui traîne et qui, si possible, glande à l’âge de pierre. Je déserte pas ma patronne pour revenir avec des bleus, c’est se mordre la queue. »

- « Le dérivatif nécessaire », approuva l’autre en hochant vigoureusement la tête.

- « Si je ne génocide pas deux tribus Orcs par semaine, elle me rend marteau ! »

- « Et puis c’est des sermons et des reproches à longueur de temps ! » renchérit le chevalier en posant son bouclier. « Et que je ne suis pas assez attentionné, et que je ne tiens pas compte de ses envies, et que je lui manque de respect…Rentrez une seule fois de la taverne, complètement déchiré avec une morue au bras le soir où elle a invité ses parents à souper, et elle vous le ressert durant des mois ! »

- « Il parait que je n’ai pas de reconnaissance ! » s’enflamma Arzhiel à son tour. « Avec vingt-cinq éclaireurs à temps plein, c’est quand même de la mauvaise foi ! »

- « La mienne me scie tellement les bûches qu’au début, je croyais qu’elle était bûcheronne. »

- « Elenwë me sert tellement de réflexions que je la pensais philosophe…Dites, vous m’êtes sympathique pour un Humain. On s’en va dessouder un troupeau de sauvages des fjords. Rien de méchant : des suceurs de glaçons et mangeurs de grenouilles achetés par l’Oracle contre trois vaches sans maladie. Ça vous dit de participer pour se distraire ? »

- « Pourquoi pas ?! » lança vivement le chevalier, ravi. « Mais je garde une vache pour moi. Je l’offrirai à ma femme, ça fera ton sur ton. En route ! »

 

            Sur la rive encombrée de Nains patientant, Ségodin se porta à la hauteur d’Elenwë, tous surveillant de loin la rencontre entre leur seigneur et le duelliste en tâchant de comprendre ce qui se passait.

 

- « Que font-ils ? » interrogea le jeune homme. « Ils papotent comme deux vieux amis, non ? »

- « Je crois qu’ils copinent », répondit Rugfid, à demi-dégelé. « Ils ont du se trouver des points communs… »

- « C’est un peu ça », marmonna l’Elfe qui, ayant entendu la conversation grâce à son ouïe développée, malaxait sa magie d’un air courroucé. « Je me demande si leur fraîche amitié va résister à un sort de métamorphose en jouvenceau blond sur Arzhiel… »