L'Autre-Monde
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Épisode 51 – Les Aventuriers de la Hache Perdue

 

- « Où est Grelot ?! » rugit Elenwë en faisant irruption dans la chambre, visiblement passablement irritée. « Alors, Arzhiel ? Vous ne répondez pas ?! »

- « Non, votre phrase ne veut rien dire, je ne vois pas bien comment répondre. C’est votre syntaxe qui est moisie. Essayez avec des mots qui ont un sens entre eux. »

- « C’est comme se coucher avec les poules », ajouta Hjotra en se tournant vers l’Elfe. « C’est des conneries. On ne dort carrément pas mieux dans un poulailler. Depuis que j’ai réintégré mon pucier, je vous assure que je suis davantage reposé et que mon allergie à la fiente est comme votre jeunesse, un souvenir. »

 

            Elenwë écarquilla les yeux en apercevant l’ingénieur assis au bord du lit conjugal. Confortablement bordé et fourré sous ses couvertures, Arzhiel affichait un air indéchiffrable, entre gêne et émoi, que son bonnet de nuit grotesque vissé sur le crâne ne faisait que rendre encore plus suspect. Les deux Nains interrompus dans quelque confidence, baignant dans la douce clarté d’une frêle bougie, retournèrent le même regard interrogateur à la sorcière figée sur le seuil.

 

- « Assurez-moi que si j’étais arrivée cinq minutes plus tard, je n’aurais pas trouvé ici la scène la plus traumatisante de l’histoire de cette montagne », balbutia-t-elle, soudain nauséeuse.

- « Y aura jamais plus traumatisant que la fois où vous m’avez forcé à jouer à saute-moutons, déguisé en biquette et vous en bergère, mon crottin de chèvre. »

- « Huit sœurs ne vous suffisent donc pas, il vous faut en plus le seul mâle de la fratrie ? Par les forets aux fraises, mon canard boiteux, dites-moi au moins que vous portez quelque chose sous ses draps ! N’importe quoi, sauf ma nuisette ! »

- « Détendez-vous la liane, vous vous faîtes des contes. Hjotra est juste là pour m’aider à m’endormir. C’est une nouvelle astuce que je teste. Il vient le soir et il me raconte sa journée. Une fois passées les premières angoisses et envies de suicide, on s’aperçoit que c’est tellement inintéressant et soporifique que le cerveau se met de lui-même en veille avant de capoter définitivement. Une sorte de sécurité, je crois, l’hémorragie des oreilles et les pleurs hystériques en plus. J’ai pas trouvé mieux pour lutter contre mes insomnies. »

- « Pauvre chochotte qui fait plus dodo ! Qu’est-ce qui peut bien vous empêcher de trouver le repos ?! »

- « Voyons voir, à brule-pourpoint je dirais la guerre apocalyptique dehors, la menace continuelle de génocide sur mon peuple, les réfugiés qui s’agglutinent sous nos murs ne voulant ni se barrer, ni rejoindre nos rangs, les fachos qui suivent Svorn et veulent les cramer, les émeutes et la guerre civile qui couve, les risques d’épidémie et de famine, les assassins envoyés par les servants de l’Oracle, votre nouvelle coupe de cheveux…Vraiment, quelle fiotte je fais, hein ? »

 

            L’Elfe croisa les bras sur sa poitrine, grimaçant en scrutant Hjotra et son sourire benêt.

 

- « Et un thé avec un peu de miel, vous y avez pensé avant la lobotomie à petit feu ? »

- « Plutôt la cervelle en compote avec mon pote que votre miel, ma vieille ! »

- « Tout de même…Hjotra, quoi ! »

- « J’en étais au moment où j’expliquais à mon canard qu’il fallait attendre que Svorn soit sorti, ou endormi, avant d’aller vomir des vers sur sa paillasse », illustra opportunément ce dernier.

- « Voilà », conclut Arzhiel, en plein désarroi. « Une demi-heure de ce genre de péripéties et mon instinct de survie me plonge dans le coma pour au moins huit heures. Sinon, vous vouliez quoi avec votre clochette ? »

- « Je…je ne sais plus trop », bredouilla l’enchanteresse, déboussolée. « Ah si ! Grelot ! Où est Grelot ?! Ma fée de compagnie ! J’ai besoin d’elle pour changer le vin de la gourde de Rugfid en boue. Ce malotru a osé me couper la route dans le couloir ce matin. Quelle outrecuidance ! Vous rendez-vous compte de l’affront ?! »

- « Votre fée ? C’est la bestiole qui ressemble à un moucheron tout brillant et qui ricoche sur les murs quand on lui colle une pichenette ? Je l’ai enfermée dans la cellule de Svorn. Vous connaissez sa peur primaire pour le bestiaire magique ? Y a pas de raison que je sois le seul à faire nuit blanche après tout. »

- « Flammes ou éclairs ? » grogna Elenwë entre ses mâchoires serrées par la colère tout en montrant les deux sortilèges destructeurs dans chacune de ses mains.

- « Blague ou chanson ? » rétorqua Arzhiel en présentant Hjotra face à la sorcière courroucée.

- « Très bien », céda celle-ci, vaincue par une terreur naissante. « Vous ne perdez rien pour attendre ! Je vais de ce pas secourir Grelot. À mon retour, vous aurez plutôt intérêt à avoir éteint votre veilleuse illuminée et à porter cette tenue Drow en cuir moulant ramenée du champ de bataille pour la suite de notre soirée ! Je vais vous montrer comment une reine de la forêt s’y prend pour faire tomber dans les pommes ! »

 

            Dans un claquement de langue bien trop explicite qui fit sursauter d’effroi les deux Nains, l’Elfe se retira dans un harmonieux et sensuel tourbillon de chevelure ondulante et de jupons dansants. Il fallut une bonne dizaine de minutes à Arzhiel et Hjotra pour faire cesser leurs tremblements irrépressibles.

 

- « Bon, je file aussi », annonça l’ingénieur, une fois en mesure de tenir sur ses jambes.

- « Vous avez des plans à étudier ou des engins à réviser en vue de la prochaine bataille ? »

- « Non, du tout. C’est soirée déguisée à la taverne de la Gourde et du Gourdin, ce soir. On a droit à une pinte gratos en y allant costumé. Vous direz à la reine du trognon que Brandir vous rendra la tunique Drow dès que possible. Mais pour ce soir, c’est mort, il a prévu de se déguiser en Super Blaireau, le vengeur masqué. J’ai hâte de voir cette outre à gnôle massacrer un de mes meilleurs souvenirs d’enfance à coups de gueuze. Ça va être épique. D’ailleurs, vous ne voulez pas venir ? »

- « Comme j’ai juste un Karak à gérer en plein bordel mondial, je vais essayer d’optimiser mes trois heures de libre dans la nuit en dormant, vous comprenez ? J’ai deux factions dissidentes et une douzaine d’ennemis jurés qui veulent me trucider. Alors avant d’ajouter la dépression et l’ulcère à mes insomnies, je vais faire une folie et tenter de pioncer. »

- « Chacun s’amuse comme il peut ! » rit Hjotra avant de s’en aller en sifflotant.

- « Bonne nuit aussi, triple buse », ronchonna Arzhiel en remontant ses couvertures.

 

            Le seigneur étrillé de fatigue venait à peine de fermer les yeux que le poids d’un regard froid et oppressant lui hérissa brutalement le bonnet. Un visage spectral, sévère et très laid, lévitait au-dessus de lui, luisant à travers la pénombre. La stupeur envoya le dormeur en peine en culbute arrière avec réception à rebonds aléatoires sur le dallage.

 

- « Votre souplesse est digne de celle d’un mulet boiteux, malade et saoul, » commenta l’intrus.

- « Thoric ?! » s’exclama Arzhiel en reconnaissant le fantôme de la bibliothèque. « Je croyais qu’il n’y avait qu’une personne au monde pour m’envoyer en l’air avec autant de terreur et de souffrance ! Visez la gamelle : sang, vertiges et palpitations ! Tout pareil qu’avec Elenwë. Vous voulez que je vous exorcise pour vous passer l’envie des visites nocturnes ?! »

- « Attendez, vous n’imaginez pas le risque que j’ai pris ! » rétorqua le fantôme en jetant des coups d’œil affolés dans tous les coins. « La rumeur parle d’une Elfe qui vivrait dans cette chambre. Vous croyez que j’ai pas les chocottes moi aussi ? »

- « C’est bon, elle est partie savater Svorn là. Détendez-vous, vous êtes tout pâle, » le rassura Arzhiel en se garrotant la jambe. « Dites, vous qui avez l’éternité, vous êtes vraiment obligé de venir me les scier en pleine nuit ? »

- « Je devais vous prévenir, monseigneur. Je tuais le temps en passant à travers le sol et les murs tout à l’heure quand je suis tombé par hasard sur une relique enterrée. Je pensais que ça pouvait vous intéresser, mais je peux revenir plus tard… »

- « Nonnonon ! Revenez flotter par ici, le drap-housse ! Une relique enterrée, vous avez dit ? Vous êtes certain de votre coup ? »

- « Une hache en mithril entourée d’une aura dorée, c’était pas l’os d’un clébard, pour sûr. »  

- « Une arme enchantée, c’est terrible ! Vous sauriez m’y conduire ? »

- « Tout de suite, non. Ça va être l’heure des bains pour l’équipe de bowling féminin et j’adore mater des boules. Je vais vous donner les indications. Par contre, ce ne sera pas gratuit. Hé ! Je suis peut-être mort et phosphorescent, mais je reste un Nain. On marchande ! »

- « Ok, ça va. Je vous enverrai Ségodin deux fois par semaine. Vous pourrez emprunter son corps, les Humains sont de vraies éponges à virus et à possession. Celui-là étant particulièrement gratiné, il croira encore à un rêve à peine plus tordu qu’à l’accoutumée. En revanche, évitez de le faire courir à poil dans les rues en hurlant comme la dernière fois. Ça craint quand ça tombe le jour d’une visite officielle d’alliés… »

 

            Arzhiel dessina un plan grâce aux indications du fantôme et se lança aussi sec en quête de la relique providentielle. S’il s’agissait d’un véritable trésor du peuple Nain, l’occasion était juste parfaite de rallier les réfugiés squattant les abords de la montagne au sein du clan. Originaires d’une citadelle voisine dévastée par les fanatiques de l’Oracle, les survivants du Karak Terriel s’avéraient lourdement têtus. Malgré leur cité perdue et leurs chefs morts, ils s’obstinaient à refuser d’intégrer le peuple d’Arzhiel tant qu’ils n’auraient pas choisi un nouveau meneur. Ce qui prenait des plombes vu le chaos politique dans lequel ils étaient empêtrés, la lenteur des rites Nains et leur forte propension à se foutre sur la gueule durant les débats.

Alors, certes, leur nombre croissant chaque jour réveillait les réflexes xénophobes des franges les plus dures, ou molles du bulbe selon le point de vue, dans son propre clan. La grogne montait, on s’insurgeait contre la tolérance de la cour envers ces étrangers et des émeutes éclataient de plus en plus fréquemment. L’immobilisme du seigneur chahuté venait surtout de son vif espoir d’assimiler ces sujets potentiels. Car non seulement ils formaient un tampon appréciable lors des assauts ennemis, mais Arzhiel aspirait surtout à les enrôler afin d’augmenter sa population, c’est-à-dire plus précisément, ses troupes et ses impôts. S’il parvenait à s’emparer d’une relique authentique, la tradition l’emporterait sur l’honneur. Ou le contraire, il ne savait plus bien. Bref, les apatrides clochardisés n’auraient d’autre choix que de reconnaitre son autorité et de se joindre à lui.

Gloussant d’excitation à la perspective d’accroitre ses forces, Arzhiel chercha un allié pour sa mission de déterrage. Malheureusement, à cette heure avancée de l’apéro, il ne trouva personne de disponible, de fiable, voire même de sobre. Un instant, il songea à profiter des pouvoirs de prêtre de Svorn pour localiser l’artefact enchanté. Mais ce vieux bouc croupissait en taule pour avoir propagé des rumeurs de maladies à propos des migrants (sûrement par peur de la concurrence) et tenté d’incendier leur campement (par un réflexe routinier). Dépité, le chasseur de trésor esseulé fut finalement obligé de se rabattre sur Rugfid, faute de mieux, et alla le cueillir aux hauts-fourneaux où il écopait sa dernière peine. Ravi d’épauler son cher cousin et un peu d’échapper à son harassant labeur roussissant le poil, l’explorateur prit la tête de l’expédition et très vite, celle de son cousin.

 

- « Une heure qu’on crapahute dans les galeries abandonnées », se plaignit bientôt ce dernier. « On progresse ou on est véritablement paumés et vous me jonglez depuis le départ ? »

- « Ça avance, c’est juste que c’est difficile de déchiffrer la carte. On dirait l’écriture d’un gosse atteint de tremblote ou d’un gaucher amputé des doigts… »

- « Je ne vous paye pas pour les commentaires ! D’ailleurs, je ne vous paye pas du tout donc fermez-la et enchaînez ! En plus, on crève de chaud dans ce tunnel ! Y a une rivière de lave pas loin, comment ça se passe ?! »

- « Je veux bien partager le vin de ma gourde avec vous, cousin. Je suis sûr que même vous, ne pouvez pas râler et boire en même temps… »

- « Euh, nan merci… » déclina prudemment Arzhiel en repensant à la menace d’Elenwë. « Attendez ! C’est pas un précipice qui coupe le passage, là ? C’est bon, j’ai une corde et un grappin. Je me le fais, moi aussi je suis chaud bouillant. »

- « Euh, cousin, je crois que… »

- « Fermez-la. Ma hache sacrée m’appelle ! Regardez ce saut majestueux et rêvez-moi. Je noue la corde à ma taille. Je prends de l’élan…. Je cours et je sauuuu…AHHHHHHHH ! Ouch ! Aie ! »

- « C’est pas un peu dangereux ce que vous faîtes ? » se renseigna Rugfid en regardant son compagnon suspendu rebondir contre les parois du trou. « Arrêtez de faire le con et remontez. Vous allez rire, je tenais la carte à l’envers. C’est par ici en fait ! À l’opposé de la fosse ! »

- « Mais attendez ! » vociféra Arzhiel. « Ne vous barrez pas en crevard ! Vous m’entendez ?...Ne vous sentez surtout pas obligé de me remonter, hein ! C’est pas grave. Je remets mon épaule disloquée en place et je vous rejoins. »

 

            Le bruit des pas de l’explorateur s’éloignant et l’écho de sa voix diminuant donnèrent un sursaut d’énergie à Arzhiel. La remontée avec un seul bras valide s’avéra curieusement moins ardue que retrouver son chemin dans l’obscurité sans se ruiner le pif ou un orteil à chaque détour de galerie.

 

- « Cousin ! La hache ! Elle est là, venez voir ! C’est pas le moment de lorgner les murs, venez ! Je vais la déterrer. »

- « Virez vos paluches de ma hache ! » gémit Arzhiel en se ruant sur l’artefact. « Mais ! Mais ! Mais c’est la hache sacrée de mon aïeul ! Le vioque me l’avait échangé contre mon ex un soir de beuverie. À son réveil aux côtés de l’autre pintade, il a compris que je l’avais floué et il a voulu récupérer sa relique. Sauf qu’entre-temps, on me l’avait braquée. Je ne vous raconte pas l’ambiance lors des repas de famille. Enfin, vous le sauriez si on vous avait invité. C’est incroyable qu’elle se retrouve ici après tout ce temps ! »

- « Ah ! Ça y est, j’ai compris », s’exclama alors Rugfid. « Je sais pourquoi il fait aussi chaud. On n’est pas loin du puits de feu des forges. »

- « Comment vous le savez ? On pourrait être dans le fion d’un dragon, ce serait pareil. On voit dalle à un mètre. »

- « C’est moi qui ai enterré votre hache magique ici après vous l’avoir endormie à l’époque. Votre débile de frère m’avait engagé parce que votre ex était en fait la sienne. »

 

            Hébété, Arzhiel affichait des yeux ronds et des poings très carrés.

 

- « Faut que je fasse un vœu, » grogna-t-il en arrachant l’arme de son carcan de terre. « Vous allez être le premier nigaud que je bute avec ma hache enchantée depuis trente piges…»

- « Attendez, cousin ! C’est de votre frère qu’il faut vous venger ! »

- « Il s’est puni tout seul. Il a épousé l’ex de tout le monde. »

- « Ce n’est pas vraiment nécessaire de vous énerver comme ça. Après tout, on a réussi ! Vous avez retrouvé votre hache ! Disons qu’on est quittes, hein ? Je retourne gentiment à mes pelletées avec une rallonge d’un mois et on n’en parle plus…Deux mois ?

- « Arrondissons à trois mois. Je vais vous dire pourquoi ça ne se finit pas en rires gras et en câlins, espèce de brosse à gogues. Papi a cru à un mytho quand je lui ai raconté que j’avais perdu l’arme ancestrale du clan. Dans son courroux, il a lancé une malédiction dessus. Et vous savez ce que c’est ?! Une insomnie incurable !!! »