L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 50 – De Bon Conseil

 

            Dépouillé des lambeaux vaporeux d’un ultime rêve se délitant, Arzhiel émergea lentement en s’étirant mollement. Sa pensée engourdie ne fixa réellement la réalité qu’une éternité après qu’il ait ouvert les yeux. Cette brève clameur familière du champ de bataille n’était-elle qu’un souvenir essaimé dans son sommeil ou était-elle réelle ? À la pousse du champignon décoratif sur sa table de chevet, il estima que son hibernation saisonnière n’avait duré que deux modestes semaines. Guère plus qu’une sieste. Dans la culture naine, la ponctualité de la moisissure était aussi fiable que la couleur des chaussettes reflétant la personnalité de leur propriétaire. Déçu et troublé par ce piètre score, le seigneur rejeta avec amertume sa précieuse fourrure de yak, qui en avait désormais retrouvé l’odeur, puis se leva en soupirant, titubant et grognant. Un froc propre et un brossage réglementaire de barbe plus tard, il quitta sa caverne, la tête lourde, la vessie en situation critique.

 

- « Monseigneur ! » hurla Brandir avant de lui fondre aussitôt dessus, écrasant ses orteils pantouflés sous ses bottes de mithril dans la précipitation. « Vous êtes réveillé ! Le Patriarche soit à louer ! »

- « Pas cher, parce que c’est la basse-saison. Original, votre nouveau salut. Tant pis pour la bise alors ? »

- « On a un gros problème ! »

- « Si c’est le même que le mien en rapport avec le volume sonore et l’haleine de charnier, j’ai la solution : fermez-la. »

- « L’accès aux cuisines est coupé, c’est la fin du monde ! » s’écria le guerrier paniqué.

- « Tant qu’il reste celui aux latrines, m’en fiche. Poussez-vous, faut vraiment que j’aille pisser là où je vais finir par avoir votre démarche….et votre odeur. »

 

            Arzhiel écarta poliment son champion en lui pinçant le pif, coupant court aux jérémiades. Il lui fut offert de faire trois pas avant d’être bloqué par Rugfid.

 

- « Salutations, cousin ! » lança l’explorateur, les mains dans les poches. « Vous ne devriez pas aller par là. L’ennemi approche. »

- « Non, mais c’est bon. On s’est mis d’accord avec Elenwë pour éviter de se causer au saut du lit. Ne vous en faîtes pas. »

 

            Un son de cor puissant retentit à travers la galerie, suivi d’acclamations enragées dans une langue dégueulasse. Les trompettes de ralliement naines se joignirent au brouhaha avant que n’explose le fracas des armes.

 

- « C’est pas un peu tôt cette année les répétitions pour la parade ? » interrogea Arzhiel, circonspect.

- « J’ai pas les dates en tête, mais il ne me semble pas que les Orcs participent », répondit Rugfid, songeur. « Le thème, c’est la victoire du clan Haches Dures sur Bourse-Molle et ses guerriers Nul-Acier. »

- « Comment ça, les Orcs ? Mais…mais ça bataille dans le hall, là, non ?! »

- « C’est clair que s’ils voulaient être accueillis avec un verre de rosé et un sourire, ils n’avaient qu’à pas piller deux étages, dont les cuisines ! » pesta Brandir.

- « Le Karak est envahi ?! »

- « C’est vrai que vous n’êtes pas très vif au lever… » déplora Rugfid, navré.

- « Ah, Arzhiel ! » gronda Elenwë en débarquant à pas vifs, visiblement contrariée. « Les séides de l’Oracle se déversent dans nos galeries et vous, vous traînez au lit ! Je ne sais pas si on va ravoir les tapis de l’aile nord avec toutes ces traces de pas boueuses…En attendant, faites cesser immédiatement ce vacarme ! Les hurlements des morts et le bruit de nos murailles qui s’effondrent me dérangent durant mon cours d’abdos-fessiers. »

- « Faites-vous rembourser parce que visiblement, c’est une escroquerie », marmonna le Nain.

- « Il faut bien que je trouve un moyen de transpirer un peu des fois vu votre activité larvaire au lit ! » riposta la sorcière en sortant les griffes. « Veuillez intervenir sur le champ avant que j’aille me faire labourer le mien par mon professeur de yoga par les plantes ! »

- « Vous avez entendu la mauvaise herbe, mesdemoiselles. Ralliez la garde tous les deux au lieu de vous gratter la nouille en touriste sur mon palier ! Et magnez-vous le fion à raccompagner ces Orcs crottés jusqu’aux paillassons, voire aux douves, ou je vous inscris au yoga végétatif pour le trimestre ! »

- « Vous êtes drôlement moins autoritaire en robe de chambre », remarqua Brandir, peu impressionné.

 

            Rugfid lui, se permit même un bâillement décontracté.

 

- « Non, mais c’est bon pour l’ennemi. On a tiré au sort durant votre absence. C’est à Hjotra de gérer la défense. Vous croyez qu’on est inconscients ? »

- « En plus d’être débiles et incompétents, vous voulez dire ?! Oui, bande de tanches ! Hjotra gérer la défense ? On peut tout de suite fermer boutique et aller s’enchainer dans la première mine de sel orc, le résultat sera le même et ça aura au moins fait une décision sensée prise dans la journée ! »

- « C’est pénible cette manie de constamment rejeter la faute sur les autres ! » le récrimina Elenwë. « C’est pas nous qui lambinions sous la couette jusque là. »

- « Allez vous faire gainer chez les Elfes, vous ! »

- « Je pense que vous devriez davantage faire confiance à Hjotra », conseilla Rugfid.

- « Je pense que vous devriez obéir à mes ordres avant de vous manger mon pot de chambre. »

- « Je suis certain que la situation est sous contrôle…Tenez, voilà justement Hjotra. On va pouvoir lui demander. »

 

            L’ingénieur approcha, caressant son castor de compagnie et jetant des coups d’œil intrigués en direction de la fumée montant dangereusement du couloir annexe.

 

- « Vous allez trouver ma question bête, mais des Orcs plein les tunnels, ce ne serait pas un peu dangereux ? »

- « Mais vous ne défendez pas ? » l’interrogea Brandir tandis qu’Arzhiel commençait à étrangler son cousin avec la cordelette de son peignoir. « C’était votre tour les jours impairs. »

- « Mince ! J’ai dû me trouer dans mes calculs. Je croyais que ça tombait qu’un jour sur deux les jours impairs. »

- « Keuf ! Keuf ! » toussa Arzhiel, étouffant sous l’effet de la colère et de la fumée épaisse de l’incendie en cours.

- « Cassos ! » s’écria Rugfid, effrayé. « Il appelle la milice ! »

- « Restez-là, fosse à purin, mâcheur de slips, dégorgeoir à thons ! Butez-les, parlez-leur de vos hobbies ou montrez-leur votre déco d’intérieur, je m’en secoue, mais virez-moi cette bande de porteurs de verrues et de puces de mon Karak TOUT DE SUITE ! »

- « Sinon quoi ? » le provoqua Elenwë, les bras croisés au milieu des Nains impassibles.

 

Deux jours plus tard, en tête à tête avec Svorn…

 

- « Et vous avez répondu quoi ? » demanda le haut prêtre en fixant son seigneur.

- « Ben, rien justement. Ça m’a tellement séché que j’ai pas su trouver quoi leur dire. C’est pour ça que je viens vous trouver. J’ai carrément plus d’emprise sur ces manches et ça devient franchement le boxon version de luxe dès que je tourne le dos. Ils ne me respectent plus, ils ne m’écoutent plus et pire encore, ils ne me craignent plus ! Attention, je ne dis pas qu’avant, ça ne se barrait pas autant en sucette. Vous êtes bien placé pour le savoir. Mais je me démerdais toujours par rectifier le tir en menaçant ou en cognant. Là, je patauge, et pas dans la gadoue. Y a rien qui peut les faire marcher droit, c’est aussi désespérant que votre vie amoureuse. »

- « Voici une piste de réflexion : ce sont tous des gros débiles, mais je ne vous livre pas une révélation quand même ? » s’inquiéta le vieux sage. « Parce que si vous en êtes encore à ce stade, je ne peux rien de plus pour vous que vous indiquer le précipice le plus proche. »

- « C’est pas ça, c’est juste que comme vous êtes plus réputé pour votre sadisme que pour votre côté déconneur, je pensais que vous auriez pu me refiler des tuyaux. »

- « Et les Orcs du coup ? Vous les avez boutés finalement ? »

 

            Arzhiel afficha une grimace de malaise.

 

- « Me dites pas qu’on a été absorbés par la tribu de la Hyène Galeuse et que le pagne en peau de serpent est désormais la tenue officielle du clan ?! »

- « Votre fantasme vestimentaire devra attendre encore malheureusement. Les Orcs allaient nous submerger quand ils sont tombés groins à nez avec une faction Elfe venue se venger d’une dérouillée précédente et profitant des portes grandes ouvertes. Manifestement, ils entretenaient une haine mutuelle parce que l’ancêtre des uns avait volé la brebis des autres, quatre générations avant. Un truc grave, quoi. Ils se sont gaiement entretués dans le vestibule et Shalimar et ses troupes de secours ont défoncé les survivants pour que leur rancune mutuelle se prolonge à la génération suivante. Les Orcs ont déposé plainte contre nous auprès du Grand Conseil pour « tafiolerie combattive », sous prétexte qu’on aurait évité de se battre. On attend de recevoir l’amende d’un jour à l’autre. »

- « Des Orcs, des Elfes et des Drows dans une mêlée générale au cœur du Karak et pas un Nain n’a participé ?! Vous avez merdé dans les grandes largeurs, seigneur. »

- « En temps normal, je vous collerai une béquille pour avoir dit ça, mais vous avez raison sur toute la ligne », admit Arzhiel, honteux. «  J’ai tellement plus d’amour-propre que j’en suis à venir quémander de l’aide. Visez la misère. »

- « Je vois. En vérité, vous voulez abdiquez pour me céder le pouvoir et vous n’osez pas demander, c’est ça ? »

- « Je préfèrerai embrasser Elenwë sur la bouche que de faire ça, mon p’tit père. Je crois que vous ne percutez pas le projet, alors je vais vous faire le topo. Vous êtes sélectionné d’office dans l’équipe des boulets incurables, tant par votre profil que votre parcours, vieille rogne sucreuse de fraises. Donc si je n’arrive pas à remettre tout le monde dans le rang, je vous vends tous à des pirates bien glauques, trafiquants d’esclaves et végétariens. Vaudrait mieux pour vous que vous me lâchiez deux trois conseils avant de vous retrouver à écosser des petits pois à marée haute en compagnie de votre nouveau petit ami galérien. »

- « Je saisis vaguement l’idée », concéda le prêtre, de suite plus humble. « Le secret pour se faire respecter, c’est jouer sur la peur. »

- « C’est moi ou ça sent l’air du large ? » fit Arzhiel en fronçant les sourcils.

- « Attendez, laissez-moi développer ! Quand je récupère des prisonniers pour les sacrifices, y a aussi des durs à cuire. Certains ne font même pas dans leur culotte au moment d’y passer ! Professionnellement, ce n’est pas acceptable. Donc je leur flanque la frousse en les torturant un peu. Une fois écorchés, borgnes et éviscérés, vous en faîtes ce que vous voulez. »

- « Je ne vais pas enfermer Brandir dans une vierge de fer, avec son bide, ça ne passera jamais ! Et puis déjà qu’ils ne sont pas très dégourdis ni rapides, imaginez le résultat avec des doigts et un pied en moins ! »

- « Ah ben oui aussi, si vous faites votre fillette ! Sérieux, pas de torture ? Même pas le fouet ou l’ébouillantage des parties ?... Dans ce cas, faut les mater sur le plan psychologique. »

- « Le plan psychologique avec mes boulets ? Vous vous foutez de moi ? »

- « La peur, je vous dis ! Trouvez ce qui les fait flipper le plus et collez-les en plein dedans. »

 

            Arzhiel se gratta pensivement le menton.

 

- « Euh…Hjotra a peur des enfants…Attendez ! Ouais ! Je vais le transférer à la garderie avec participation obligatoire aux ateliers maquillage, initiation à la mécanique et peinture sur soie d’araignée ! »

- « Pas mal », admit Svorn. « Menacez-le aussi de l’inscrire à la chorale des petits chanteurs à la pioche de bois et il vous mangera dans la main. Pour les autres ? »

- « Alors, Ségodin…Lui a qui toujours les crocs, je vais lui offrir quelques célibataires à se mettre sous la dent. Ou plutôt sous le dentier, en tant que surveillant des sources chaudes réservées au club des aïeules libertines. Son prédécesseur a eu un infarctus en s’égarant dans les vestiaires.

Brandir a, quand à lui, les jetons de la flotte. Au printemps, il construit des ponts miniatures pour passer au-dessus des flaques, je l’ai vu faire. »

- « Jetez quatre piécettes dans un des lacs souterrains et envoyez-le à la recherche du « trésor » caché dans le fond. »

- « Ça ne marchera jamais, même avec de l’or…Non, je vais faire installer un pédiluve autour de son garde-manger et à l’entrée de sa caverne. Avec en prime, une invitation au récital des balades sylvestres d’Elenwë. Son allergie à la musique Elfe lui déclenche de l’aérophagie. Il pourra marquer le rythme comme ça. »

- « C’est vicieux, c’est plaisant, je valide. Il reste qui ? Votre dégénéré de cousin alcoolo ? »

- « Lui, c’est tout vu. Il passe sa vie à pourrir à l’auberge donc je lui trouve un poste aux hauts-fourneaux, vingt-deux heures par jour à pelleter du charbon dans une chaleur du diable avec du thé aux orties à boire et pas une goutte d’alcool. Si ça veut rire, il pète un câble et se jette dans le feu dans une semaine ! »

- « Je crois que vous avez chopé le truc », confia le prêtre, ému et conquis. « Pour votre épouse, vous avez une idée ? »

- « Pas compliqué. Je la prive de son plaisir à la source : fini de me déguiser en animal de la forêt ou en fleur lors de nos galipettes. Le chantage affectif, ça va un moment ! Comme dirait Brandir, elle ne va pas le digérer…En plus, le costume du lapin me refile des démangeaisons atroces. Vous voulez voir les plaques rouges sur l’intérieur de mes cuisses ? »

- « Vous pouvez me prêter votre hache que je me trépane avec, je vous prie ? Je voudrais bien effacer de ma mémoire les dix dernières secondes, histoire de ne pas faire de cauchemars pour la décennie à venir. »

- « Je crois qu’on a bien bûché ! » lança gaiement Arzhiel. « On a fait le tour, c’est bon. »

- « Vous m’en voyez ravi, monseigneur. Vous pouvez m’ôter les fers et les chaînes maintenant ? Et me libérer de ce cachot infâme ? C’est celui de Hjotra, ça empeste les bestiaux ici. »

- « Oui, sans problème, d’ici un petit mois. C’est tombé tellement mal que le jour de l’assaut des Orcs coïncide justement avec celui de la retraite spirituelle improvisée de tous les lanceurs de runes, barricadés dans votre temple ! »

- « Libérez-moi, sale mécré…ça le mettrait bien entre vous et moi…Je vous ai aidé ! »

- « Et même inspiré, mon vieux », confirma Arzhiel. « C’est pourquoi, je vais vous adjoindre de la compagnie pour vous permettre de purger votre peine dans une meilleure ambiance. »

- « Vous avez chopé un pirate ?! » crut deviner le vieux Nain, soudain blême.

- « Non. Enfin, pas encore. Pour l’instant, je pensais juste vous aider à surmonter votre peur des créatures étrangères et du surnaturel. Vous préférez qui en copain de cellule ? Une sylphe schizophrène, une trollesse nymphomane, un effrit sociopathe ou un géant de sang claustrophobe ? »