L'Autre-Monde
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Épisode 49 – Le Hall des Héros

 

- « Le Hall des Héros ! » s’exclama fébrilement Ségodin. « Je reconnais être assez nerveux, mais ce n’est rien à côté de l’honneur que vous me faites en m’autorisant à affronter cette épreuve épique ! »

- « Le Hall des Héros ? » répéta Arzhiel en le conduisant à travers un couloir sombre. « Vous avez mal compris, mon vieux. Si je vous envoie dans le Hall des Héros, vous allez éclabousser les murs. Vu votre niveau, c’est au Hall des Zéros qu’on va. C’est un peu le même principe, mais pour les néophytes, les novices… »

 

            Le Nain adressa un regard au chevalier, vacillant entre la déception et le mépris, directement inspiré d’Elenwë à l’issue de leurs moments intimes.

 

- … et les nullards. »

- « Mon niveau ?! Qu’est-ce qu’il a mon niveau ?! »

- « Il est bidon », répondit Hjotra en les dépassant.

- « Techniquement, le terme militaire c’est minable avec option affligeant », précisa Arzhiel. 

- « Je ne vois pas ce que vous me reprochez, seigneur », s’offusqua le chevalier.

- « Peut-être le fait d’être une bille en combat », suggéra Hjotra.

- « Mais qui vous a demandé votre avis, le machiniste déboulonné ?! Et, d’abord, qu’est-ce que vous faites là ?! Vous n’avez pas une vache à traire ou une poule à engrosser ? Ou le contraire ? »

- « C’est moi qui lui ai ordonné de venir », le renseigna Arzhiel. « Il est aussi pathétique que vous sur le champ de bataille, sauf que lui n’a pas l’excuse d’être Humain. Je me suis dit qu’une figure familière, ça vous ferait de la compagnie durant l’épreuve. Et puis d’emblée, ça vous donne une excuse si jamais vous échouez… »

- « Je suis outré ! » se plaignit Ségodin, écarlate. « Que vous osiez comparer mes faits d’armes à ceux d’un… »

- « Blaireau », proposa Hjotra d’un air débonnaire.

- « …incompétent, c’est inadmissible ! J’ai toujours fait preuve de vaillance, de volonté et de fidélité en vous accompagnant durant tous vos combats ! Exceptées la fois où j’avais cette mauvaise toux grasse et celle où je m’étais accidentellement assommé en enfilant mon heaume. »

- « C’est-à-dire les deux dernières batailles… » précisa le jeune Nain.

- « Peut-être bien, mais moi au moins, je n’ai jamais buté mes propres alliés sous le prétexte de ne pas reconnaitre ma droite de ma gauche ! »

- « Vous n’avez jamais buté qui que ce soit. »

- « Moi, je n’ai pas peur des enfants ! »

- « Vous avez peur de leurs mères. »

 

            Arzhiel s’interposa entre ses deux lieutenants avant que toutes leurs salades ne tournent au vinaigre. Il tenta d’apaiser les esprits pour éviter que Ségodin ne se blesse en tapant trop fort du pied par terre.

 

- « Mais ne voyez pas ça comme une forme de punition ou d’humiliation, même si je ne vous cache pas que toute la cour a déjà pris place pour venir vous voir. Je ne remets pas en cause votre loyauté. C’est juste que vous vous battez comme un vieillard grabataire et débile. Que la frousse rend mou et incontinent. À ce sujet, la guilde des lessiveuses est salement remontée contre vous. »

- « Mais je suis chevalier adoubé tout de même ! »

- « Je croyais que c’était chevalier Ségodin, votre titre ? » commenta Hjotra, troublé.

- « Adoubé sûrement, mais est-ce une technique de chevalerie de se mettre à quatre pattes pendant que trois Gobelins d’un demi-mètre au bonnet vous lattent les côtes et dansent sur votre nuque ? »

- « Ces trois-là faisaient preuve d’une vivacité n’ayant d’égale que leur cruauté, monseigneur ! L’un d’eux m’avait sournoisement piqué les fesses avec une brochette d’apéro et en tombant en avant, j’ai malencontreusement frappé son comparse avec mon genou. Ils ont vu rouge et la colère a décuplé leurs forces. »

- « D’autant que c’est scientifiquement réputé pour sa force le Gobelin adulte de quinze kilos…C’est la guerre contre le fan-club hystérique de l’Oracle, là dehors. Je ne peux pas me permettre de vous tenir la main à chaque danse pour empêcher que vous preniez un bal en vous couvrant de honte. Quand ce n’est pas avec autre chose… »

- « Je ne suis pas responsable des problèmes digestifs des destriers ennemis sous lesquels je m’évanouis ! » s’insurgea Ségodin, la lèvre tremblotante.

- « Je sais que c’est dur pour un modeste Humain, mais comportez-vous comme un homme un peu. Entrez dans le rang avec les autres apprentis. Faîtes de votre mie…Euh, faîtes quelque chose, quoi ! Je guette votre arrivée depuis les gradins. »

- « Mon embarras ne pourrait être pire… » larmoya le guerrier en suivant Hjotra.

- « Ah, au fait », lui lança Arzhiel en revenant sur ses pas. « Elenwë est là aussi. Elle vous passe le bonjour ! »

 

            Mortifié, Ségodin prit place dans la queue d’un pas trainant. Autour de lui se pressaient des adolescents fraîchement renvoyés du collège et des chômeurs longue durée endettés sans autre choix de carrière que la légion, des éclopés de guerre défendant leur honneur, ainsi qu’un groupe de fêtards ivres en plein enterrement de vie de garçon. Attendant son tour, le noble tâcha de se concentrer avant d’entrer dans le hall alors que Hjotra avait entamé une ola dans la file et encourageait les jeunes à reprendre avec lui une chanson paillarde, pour la déconne. 

 

- « Ça ne vous fait rien de voir votre honneur écorné et remis en question par votre seigneur ?! » l’interrogea le chevalier, sidéré par l’insouciance de son compagnon.

- « Non, ça fait cinq fois qu’il m’envoie ici, on s’habitue. C’est très récréatif, vous verrez. Dites, messire Adoubé, vous voulez qu’on le fasse ensemble ? Il parait qu’ils ont changé les épreuves cette saison. »

- « Vous avez peur de vous paumer, c’est ça ? Au diable, mon prestige ! Je vous suis…Que peut-il m’arriver de pire ? »

 

- « Messire Adoubé ?! » s’écria Hjotra dix minutes après leur entrée dans le donjon d’entraînement. « Ça va ? Je suis vraiment désolé. D’habitude je mets du miel sur mon manche pour ne pas lâcher mon arme, mais là je crois que j’ai confondu avec le savon de Glénys. Vous savez ce que c’est une copine un peu joueuse qu’on tartine avec n’importe quoi ! Ah, non, c’est vrai, vous ne savez pas. Haha, la vilaine bosse ! On peut presque lire les runes de mon nom sur votre front ! C’est vraiment pas de bol de vous être trouvé pilepoil dans la trajectoire ! »

- « Ne vous inquiétez pas ! » marmonna le nobliau blessé. « Je ne ressens plus la douleur depuis que vous avez fait tomber cette fiole de gaz paralysant sur mon pied tout à l’heure. D’ailleurs, hormis l’envie de défenestration, je ne ressens plus grand-chose. Poursuivons, voulez-vous ? Je ne veux pas donner raison à Arzhiel en abandonnant maintenant. Pourquoi vous ricanez ? »

- « Parce que j’ai gagné mon pari avec Brandir. Il disait que les Humains avaient les os d’une autre couleur, mais pas du tout en fait. Je le vois bien là sur votre blessure, le vôtre dépasse. »

- « Ravi de vous être utile ! » soupira Ségodin en décochant un regard pesant à son compère. « Comme durant le combat contre ce corbeau caractériel ou cette redoutable énigme sur le nom des doigts de la main. »

- « Ouais, enfin, je ne suis pas convaincu que le fistulaire soit une mauvaise réponse. J’irai vérifier la définition dans le défectionnaire… Regardez ! On arrive à une grotte. C’est tout noir, ça fouette et ça grogne là-dedans. Passez devant ! »

- « Je finis de m’évanouir et je réfléchis à votre proposition. »

- « D’accord, mais faites vite. Je ne suis pas rassuré avec cette odeur de caniveau. Imaginez qu’on soit arrivé dans la salle d’eau de Svorn ! Et qu’il n’ait pas de sortie de bain !!! »

- « Je pisse le sang et je boîte, je vous signale ! Vous ne voulez pas qu’on tire au sort aussi pour désigner l’éclaireur ?! »

- « Pas vraiment. Je suis Nain, je me méfie de la magie. Qu’est-ce qu’on va faire ? »

- « Donnez-moi un chiffre entre 1 et 10. »

- « Euh…14 ? »

- « Perdu, c’est vous qui vous y collez. »

- « Mince…C’était quoi la bonne réponse ? »

- « Ben, un chiffre entre 1 et 10… »

- « Pas de regret alors, j’aurais jamais trouvé ! »

- « Rappelez-moi votre métier déjà ?! »

 

            L’ingénieur ne répondit pas, s’avançant à pas lents dans le noir. Ségodin profita du répit pour panser ses griffures et coups de bec reçus du corbeau de bien vilaine humeur.

 

- « C’est bon », l’appela Hjotra, « ça risque rien, c’est Touffou le cerbère qui garde la salle. »

- « Un cerbère ?! C’est pas un peu belliqueux comme bestiole ?! »

- « Belliqueux ça veut dire quoi ? Ça a un rapport avec son nombre de queues ? »

- « Hargneux, hostile, vindicatif…Pardon, j’oubliais à qui je parlais. Méchant. »

- « Un cerbère méchant ! » ricana bruyamment le Nain. « Dame Elenwë avait raison d’écrire dans son journal que vous aviez un grain par moment ! »

- « Vous avez lu le journal d’Elenwë ?! »

- « Pas longtemps, les marguerites sur le point de ses i m’ont refilé la colique. En plus, c’était pas fait exprès. On venait planquer une grenouille canée dans sa boite à bijoux avec Brandir. C’était autrement plus palpitant de s’introduire dans sa penderie que dans la grotte d’un cerbère, croyez-moi. Vous auriez vu ses sous-vêtements… J’en ai encore la chair de goule !

Allez , venez ! Touffou n’est ni méchant, ni indicatif, ni subjonctif. Il m’a déjà boulotté un bout de cuissot. Je ne risque plus rien, il sait quel goût j’ai. Maintenant, quand je l’approche, il pleurniche. Au pire, laissez-vous mordre pour l’amadouer. Il faut juste éviter les artères. »

- « Vous êtes chtarbé ?! Pas la peine de répondre… Je ne vais certainement pas laisser ce molosse infernal m’amputer les poignées d’amour ! Vous entendez ces jappements diaboliques ?! Je reste là ! »

- « Ça compte pas. Là, il chouine parce qu’ils l’ont blessé. C’est pour le rendre grognon avec les participants à l’épreuve. Mais rassurez-vous, je l’ai soigné avec l’onguent magique. »

- « Quel onguent ?! »

- « Celui marqué « onguent guérisseur pour blessures ». Je l’ai ramassé pendant que vous étiez poursuivi par le bébé minotaure unijambiste. Vous le vouliez ? Comment je pouvais deviner ? Mais bon là, le problème est réglé. J’ai mis toute la dose pour Touffou, y en a plus ! »

- « Si ma seule main valide ne me servait pas à tenir la canne de fortune qui me permet de me tenir debout, je crois que je vous étranglerais sur le champ. »

- « T’entends, Touffou ? » rit Hjotra en caressant le cerbère écumant de bave acide. « Il veut m’étrangler. Il est taquin, hein ? Toi, tu ne risques rien avec tes trois têtes, hihihi. »

- « Où est la sortie ? » supplia Ségodin. « Laissez-moi m’enfuir ! »

- « Il faut escalader cette paroi. Y a une porte en haut. »

 

            Malgré sa faiblesse, le chevalier à bout de nerfs se précipita éperdument dans la direction indiquée. Malheureusement, l’ascension de la pente dans son état, rendue en outre plus pénible encore par les critiques incessantes de Hjotra, s’avéra difficilement surmontable. Alors qu’il était presque arrivé aux abords de la corniche visée, Ségodin ripa, glissa, culbuta et dégringola sous les applaudissements enjoués de son compagnon, conquis par son art de l’acrobatie et du spectacle. Emporté par le poids de son armure, il retomba violemment sur Touffou qui lui fondit dessus, surpris et fou de rage.

 

- « Qu’est-ce qui s’est passé ? » questionna Arzhiel, une heure plus tard, quand Ségodin s’éveilla, à moitié mort, dans son lit.

- « Il a voulu faire un câlin trop familier à Touffou et celui-ci a mal réagi », lui apprit Hjotra, la couronne des vainqueurs de l’épreuve à l’envers sur la tête.

- « Pour les morsures, d’accord, mais le guérisseur a parlé de coups de cornes dans le derrière, de griffures de volatiles et d’une curieuse blessure au front, faite par un balai ou un manche de râteau à son avis. »

- « Une vaisselle bâclée, un oubli de sortie des poubelles, une remarque de trop sur la nouvelle paire de chaussures, que sais-je ? Peut-être a-t-il une femme dans sa vie, mais ça me parait peu probable. »

- « Et les fractures multiples ? Il ne manque qu’une brûlure au feu magique et je finirais par croire qu’il sort vraiment avec la mienne, de femme. »

- « Il a subitement grimpé une paroi en pensant qu’il s’agissait de la sortie. Une crise de panique sans doute. Il est tombé de là comme une merde, direct sur les museaux de Touffou. C’est bizarre parce que ça se voyait clairement que c’était un leurre. La vraie porte s’est ouverte quand Touffou l’a projeté sur le levier d’ouverture dissimulé dans l’ombre. Quel dommage pour lui ! C’était justement l’arrivée. »

- « Ça lui fera une occasion d’y revenir », conclut sèchement Arzhiel, déçu et remonté, avant de se pencher au-dessus du chevalier pour qu’il l’entende bien. « Échouer en faisant pire que Hjotra…Vous êtes décidément un pur boulet ! »