L'Autre-Monde
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Épisode 48 – La Fête du Houblon

 

            Rendez-vous incontournable des nombreux clans de la région, la Fête du Houblon donnée chaque année au charmant bourg fluvial de Sakavin était l’évènement auquel tout fêtard digne de ce nom se devait d’assister. En ces temps troublés de fanatisme et de guerre, les festivités bonne enfant offraient un répit et un moment précieux de détente à tous ses joyeux visiteurs. Dans chaque taverne, on troquait pour quelques jours son arme contre une chopine. Les ennemis les plus virulents devenaient de fidèles compagnons le temps d’une beuverie et peut-être même d’une cuite phénoménale, si affinités. Et en tant qu’indécrottables habitués des célébrations et grand adeptes du déchirage de tête, c’est logiquement qu’Arzhiel et ses proches lieutenants comptèrent parmi les premiers arrivés.

 

- « Et vous ne savez pas ce qu’elle me sort, la ribaude ? » s’exclama Arzhiel, de fort bonne humeur. « Que les mers existent et que ce seraient de vastes étendues d’eau bien plus vastes que nos montagnes les plus gigantesques ! Qu’est-ce qu’ils peuvent sortir comme conneries ces Elfes ! »

- « On est arrivés ! » s’écria Rugfid en trépignant sur place. « Humez ce doux parfum de bière, de sciure fraîche et de marée dans l’air ! Aucun relent d’urine qui vous prend le pif à chaque recoin de ruelle et des gens qui marchent droit, habillés, sans chercher à vous galocher ou à vous voler vos bottes ! J’adore Sakavin au début du festival ! À la taverne ! Allez ! »

- « Attendez ! Je donne les consignes et après vous irez vous mettre la tête en dedans, déclencher des bagarres, courtiser de la tapineuse. Et ce, dans l’ordre de votre choix, c’est quartier libre. Hum, Hjotra ? Oui, faire un tour de manège aussi, je m’en secoue.

Voilà le topo. Je vous lâche la grappe pendant une semaine, c’est mes vacances aussi. Je ne paye aucune de vos amendes. Pour ceux qui se feront gauler par la milice, vous attendrez qu’on vienne vous récupérer aux geôles le jour du départ, comme d’habitude. Si on se croise, je ne vous connais pas. Si vous êtes fauché, je ne vous connais pas. Si un mari jaloux vous fait lyncher, je ne vous connais pas. » Hjotra, Brandir et Rugfid acquiescèrent, en accord avec ces conditions équitables. « Si le sergent d’armes lance un mandat d’arrêt contre vous, vous vous appelez Babouche, Biscotte et Bigoudi. » Les Nains commencèrent à se disputer pour savoir qui serait qui. « C’était le nom de trois chatons très vilains d’Elenwë. Personne n’osera placarder une affiche de mise à prix avec des noms pareils sans passer pour un baltringue. Ça vous laissera un peu de répit, au cas où. Des questions ? »

- « Pourquoi j’ai un ballon noué à la taille ? » interrogea Hjotra en fixant la boule en peau de brebis peinte gonflée au pet d’Orc flottant au-dessus de sa tête et attachée par une corde à sa ceinture.

- « C’est pour vous repérer dans la foule parce que vous vous paumez à chaque fois. L’an passé, vous avez échoué à la Muraille de la Perdition avec les clés de la piaule et c’est à trente lieues d’ici. Merci pour le camping. »

- « Un frelon énorme m’avait pris en chasse », ronchonna l’ingénieur pour se défendre.

- « Où est-ce que je pose les bagages ? » marmonna Ségodin caché sous une pile de malles.

- « À l’auberge du Hibou King, j’ai réservé trois turnes. C’est au quatrième étage, je vous aiderai bien à porter tout ça, mais j’ai pas envie. »

- « Le Hibou King ?! » s’exclama Hjotra, le bras déjà coincé, enroulé dans son cordage. « Mais les lits coûtent un drap là-bas ! »

- « Clair, cousin, c’est pour les bourges ce rade », l’appuya Rugfid. « J’y allais des fois piller quelques chambres avant, quand j’étais un peu raide. »

- « C’est certain que la note comptera encore plus de zéros que tous vos QI mélangés, mais c’est paisible. J’ai parié sur l’issue du concours de beuverie auquel vous allez participer tous les trois demain, avant vos vacances. Pas d’inquiétude à avoir quand c’est votre indéfectible ivrognerie qui nous finance.»

- « Mais monseigneur ! » protesta vigoureusement Brandir. « C’est notre récompense ! On s’est entraîné dur toute la saison en vue de remporter ce prix ! »

- « Je vous prierai d’être moins familier quand vous parlez de « mon » prix, les enfants ! C’est-à-dire qu’il me faudra en prélever une partie pour dédommager le seigneur Sombrécu pour la perte « accidentelle » de la virginité de sa fille Glénys durant son séjour chez nous… »

 

            Les regards se portèrent sur Hjotra qui remplissait ses poches de cailloux de peur que son ballon ne l’emporte à la prochaine brise.

 

- « J’ai aussi diverses cautions à régler aux prisons du comté pour vos arrestations de l’année, Rugfid. Et vous Brandir, j’ai dû raquer les indemnités veuvage pour vos douze victimes de combat de bars du trimestre », lit Arzhiel sur son carnet de bord. « Pour finir, c’est ma pauvre pomme qui s’est coltinée les marchandages avec Svorn pour obtenir votre matériel. Obligé de lui parler plusieurs phrases d’affilée avant de tomber sur un accord, je ne vous raconte pas l’angoisse. Ni les cauchemars pour la semaine, ni l’état de ma dignité. Vous n’avez pas oublié votre équipement, j’espère ?! »

- « J’ai le mien ! » lança joyeusement Rugfid en sortant son urinoir de voyage magique sans fond.

- « Moi j’ai les parchemins », ajouta Hjotra en montrant une liasse de sorts de dissipation d’ivresse.

- « Moi, j’ai mon porte-bonheur », se vanta Brandir en tendant un morceau sec et sombre à Arzhiel.

- « C’est quoi ce truc ? Berk, mais c’est la gerbe ! Ça porte chance, ça ?! »

- « Oui, c’est Ségodin qui me l’a prêté », répondit le guerrier. « Il y tient beaucoup. C’est sacré, c’est une lubrique. »

- « Une relique, on dit, Babouche. Hormis le côté dégueu, je ne vois pas ce qu’il a de sacré votre calcul rénal faisandé. C’est des moucherons dessus ?! C’est quoi à la fin ?! »

- « Une bouchée de champignons recrachée par Dame Elenwë sur un serviteur qui lui avait servi un glaçon trop froid. Le grouillot l’a vendu pour dix pièces d’or à Ségodin. Si c’est pas de la chance pareille somme ! »

 

            Arzhiel eut un geste de dégoût et lança vivement la bouchée immonde dans la foule avant de se désinfecter les doigts par le feu. La relique mâchouillée atteint un géant qui passait, et dépassait, en plein sur le nez. Fort heureusement, la chance de l’artefact parut fonctionner puisque lorsque le monstre nauséeux et irrité chercha le responsable du jet, il ne trouva que Ségodin revenant de l’auberge. La technique de dispersion précipitée issue de l’art de guerre nain avait déjà éparpillé Hjotra, Brandir, Arzhiel et Rugfid, bien à l’abri.

 

- « Quand je pense que Ségodin va passer toute la fête en convalescence dans son lit », déplora Hjotra le lendemain de l’incident.

- « C’est-à-dire que traiter un géant de raclure abjecte voleuse de bouchée sacrée, ça n’a pas été sa répartie la plus pertinente », fit remarquer Rugfid, un poil moins compatissant. « Au moins, ça a fait un spectacle. J’ai gagné trois piécettes en pariant sur son nombre d’os brisés. J’ai eu du flair ! »

- « Je ne savais pas que les Humains pouvaient rebondir autant de fois au sol après avoir été jeté contre un mur », confia Brandir, songeur. « Il manque d’humour, le grand, il rate toujours ses chutes, hihihi ! »

- « Bon, allez, ça suffit la récréation ! » les interrompit Arzhiel. « Le concours va commencer, on se concentre ! Inutile de vous rappeler que si vous perdez, pour me renflouer je vends votre sang et vos organes au marché noir, vos chicots et votre carcasse aux nécromanciens et que je me sers du reste pour décorer le boudoir d’Elenwë. »

- « Pitié, seigneur ! » gémit Hjotra. « Pas son boudoir ! C’est là qu’elle se déshabille ! »

- « Non, mais c’est bon, on n’aura plus nos yeux », le rassura Brandir.

- « C’est ça, faîtes les marioles. N’empêche qu’il y a du lourd à l’affiche cette année : l’équipe Orc des Guillerets Carnassiers, celle des gens d’armes « Voie de Fées », les bûcherons du Bois Sans Soif ou le célèbre trio du Doigt au Fût. Que des pros de l’épreuve de descente ! Vous pouvez rendre, mais il va surtout falloir tout donner ! Allez les gars, courage, pour l’amour du sport ! Mes usuriers et moi comptons sur vous. On fait le cri de guerre. »

 

            Les compétiteurs, exhibant fièrement leurs bavoirs récupérateurs et leurs médailles polies pour l’occasion, se regroupèrent en s’étreignant par les épaules. Arzhiel compléta le cercle et donna le ton.

 

- « Donne-moi un B comme Benêts ! » chantèrent-ils d’une voix rauque et puissante. « Donne-moi un S comme herpès ! On est des B, touche-toi la raie ! On est des S, touche-toi la fesse ! B ! S ! Ohhhhhhhhhh ! Boulets Sacrés ! Ouaiiiiiis ! »

 - « C’est un hymne tellement émouvant », pleurnicha Hjotra en rentrant en piste avec les autres sous les yeux de la foule hébétée.

 

            Une semaine plus tard, de retour au Karak

 

- « Voilà, ce sont les dernières pour ce régiment ! » annonça Arzhiel tandis qu’un serviteur déposait un chariot débordant d’armures de mithril près de Brandir. « Après, on enchaîne avec celles des lanceurs de runes. Ça avance ? »

- « Au poil, sauf que je me crame les miens », répondit le guerrier en reposant la tenaille tenant la pierre incandescente qui lui servait à repasser les armures de tout le Karak depuis leur retour de la fête.

- «  Appliquez-vous pour les cols » le rabroua le seigneur en cognant le front ruisselant de sueur du berserk exposé au brasier de la forge. « Si je trouve un mauvais pli, je vous fais tout recommencer déguisé en infirmière. »

- « Puisqu’on parle de prendre la température, comment ça se passe pour les autres ? »

- « Rugfid en est à sa vingtième charrette de crottins. Il attaque demain les écuries principales et il ne lui restera plus qu’à livrer tout ça, à la brouette, aux paysans de la vallée pour leurs champs. Il pense qu’il va avoir la pièce. J’ai usé de mon influence en ce sens auprès des ploucs : ils ont promis de le payer en rochers quand je leur ai dit qu’il voulait s’aménager un champ de menhirs. »

- « Remonter des blocs de pierre à la brouette ? » s’exclama Brandir en prenant feu pour la quinzième fois de la journée. « Il va se casser les dents. »

- « Et plus encore, j’espère. On attend de la pluie pour demain. »

- « Et Hjotra ? »

- « Bigoudi a pris un peu de retard », déplora amèrement Arzhiel. « Il a failli se noyer en tombant dans l’évier. Après la vaisselle des couverts et assiettes du huitième banquet sans pause, il commençait à s’endormir. Je lui ai donc collé aux miches Touffou, mon cerbère, pour éviter qu’il ne perde de nouveau sa concentration. Il connait la règle du jeu. Crocs empoisonnés s’il pionce, crocs standards s’il ralentit. Il a droit à un break d’une minute par jour pour juguler ses hémorragies. »

- « Entre nous, monseigneur, j’ai eu peur que vous soyez fâché après notre défaite et puis quand vos bookmakers sont venus se saisir du mobilier », confia Brandir, visiblement rassuré par ces nouvelles fraîches. « Mais en fait, vous êtes un chic chef. Vous nous aimez bien. »

- « Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

- « Bah, les corvées, c’est pas le pied, surtout brûlé, chiqué ou écrabouillé par une tonne de purin. Pourtant, ça reste préférable au dépeçage complet avec vente de nos organes. En vérité, vous ne comptiez pas vraiment le faire, hein ? Nous charcuter la barbaque pour boucher votre déficit ? Écouler notre carcasse pour l’avoir eu dans l’os ? Refourguer nos miches parce que le voyage vous a coûté la peau des fesses ? »

- « Non, c’était pour déconner, bien sûr, » répondit poliment Arzhiel en consultant la proposition d’achat de trois squelettes de Nains reçue le matin même. « Au fait, faîtes gaffe à ne rien vous casser. »

- « Je le savais », sourit Brandir d’un air satisfait. « Dans le fond, vous nous a-do-rez ! »