L'Autre-Monde
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Épisode 47 – Le Mystérieux Soupirant

 

            La présence d’Arzhiel et de sa suite à l’intérieur du dispensaire étouffa lentement le vacarme ambiant des clameurs stridentes des blessés, de l’agitation des guérisseurs s’affairant et des litanies monocordes des prêtres au chevet des mourants. Revêtu de son armure de guerre encore souillée des reliefs de la terrible bataille contre les Elfes, le seigneur traversa à pas lents les rangs encombrés de ses soldats tombés. Le visage grave, il gratifia certains d’entre eux d’un imperceptible hochement de tête pour honorer leur sacrifice. Les murmures s’éteignirent sur son passage, par respect ou par reconnaissance envers cette entorse protocolaire des plus inédites.

 

            Le pas raide mais décidé, Arzhiel longea la file des soldats les plus durement atteints, attendant fiévreusement qu’on vienne les soulager de leurs douleurs. Au premier d’entre eux, un légionnaire au visage tailladé saignant abondamment, il posa une main calleuse sur l’épaule. Le combattant, fier de cet insigne honneur, afficha un sourire fatigué. Qui s’estompa vite quand il comprit que son chef se servit juste de cet appui pour l’écarter et lui passer devant. Le guérisseur supérieur, débordé, occupé à élaguer un soldat percé d’une demi-douzaine de flèches, leva vers lui un regard circonspect.

 

- « Monseigneur ? » interrogea-t-il sans dissimuler sa contrariété d’être dérangé ainsi.

- « J’ai besoin de vos services…urgemment », murmura Arzhiel en accrochant distraitement sa cape au mourant transformé en porte-manteau. « J’ai un foutu torticolis depuis ce matin, ça me lance, c’est insupportable. Visez comme je marche, je suis bloqué comme si j’avais un balai dans le fion. Et enfoncé du mauvais côté en plus. »

- « Messire, j’ai des Nains en train de mourir qui… »

- « On pense que c’est à cause de son oreiller trop usé », déclara un conseiller, expert en la matière.

- « Ou un coup de froid », avança Ségodin. « Les vents hivernaux étaient coupants comme un rasoir sur le champ de bataille. Regardez, mes mains, elles sont toutes fripées. L’horreur. »

- « C’est que je n’ai pas vraiment le temps pour ce genre de… »

-  « Ah, d’accord, désolé ! » s’excusa Arzhiel, faussement confus, avant de se rapprocher du vieux soigneur. « Mais en fait, c’était pas une question. Je dérouille avec ce coup vissé, je vais finir par péter un boulon. Alors vous allez me rafistoler avant que l’idée ne me vienne d’ouvrir le débat sur le lien entre la tambouille que vous cuisinez dans l’arrière-boutique et la recrudescence de Nains défoncés aux champis hallucinogènes. »

- « Je dois avoir un remède », maugréa le guérisseur avec un sourire forcé. « Une pommade à base de sucs digestifs de marmotte et d’humeur vitrée de chamois. Ôtez votre armure que je regarde…Non, ça ne marche pas sur les mains sèches, chevalier… »

 

            Il y eut quelques sifflets de fayots quand Arzhiel fut torse nu, lourdement encouragés par le conseiller qui applaudit à tout rompre en tentant de lancer une ola. Même Ségodin eut honte pour lui.

 

- « Je vois », commenta le guérisseur en étalant son baume sans douceur. « Ce n’était pas la peine de me faire tout ce cirque pour un trapèze bloqué. Pourquoi n’avez-vous pas demandé à votre sorcière d’épouse de vous soulager ? »

- « Déjà parce qu’elle aurait pu mal interpréter la question et que je ne suis pas en forme pour les acrobaties. En plus, son altesse n’est pas top jouasse parce qu’on a été bûcheronner ses cousins sylvestres. Elle a été jusqu’à me conseiller de porter un foulard pour protéger mon cou. Imaginez le délire. Je lui ai renversé son thé brûlant sur les genoux en représailles. Obligé. Y a des limites au foutage de gueule. »

- « Pourquoi ? » questionna Ségodin, largué. « C’était une idée louable, non ? »

- « Votre grand-mère porte un foulard. Si le Patriarche avait voulu que je me décore avec un chiffon à motif floral, Il m’aurait fait Humaine, édentée, amatrice de caniches et de mots fléchés. Plutôt un slip sur la tête qu’un foulard autour du cou, même pour me garroter la jugulaire ! Alors, l’apothicaire-dealer, vous allez un jour en finir avec le tartinage de votre fiel de griffon qui pue les pieds ? Magnez-vous un peu, vous lambinez et je ne sais pas si vous avez remarqué, mais ça bouscule à votre portillon ! »

 

            Le guérisseur, les mâchoires crispées et le poing démangeant, jeta un regard dépité au soldat hérisson venant de rendre son dernier souffle. Se tournant vers son seigneur, il acquiesça avec déférence, un sourire mauvais sur le visage.

 

- « Une dernière recommandation et je vous libère… »

 

Une demi-heure plus tard, dans la salle du trône

 

            Privé d’une dose minimale d’équilibre par un fourbe repli de tapis, l’espion loupa complètement sa réception et s’étala douloureusement en glissant sur le dallage. Sa navrante tentative de double-saut le porta un plus vite que prévu au bas du trône où il fut brutalement immobilisé par trois gardes au sens artistique guère développé. La larme à l’œil et les coudes écorchés, le métis se releva avec dignité sous le regard apitoyé de la cour présente. Son entrée fut pour le moins remarquée, mais pas tout à fait comme il l’escomptait.

 

- « Seul un maléfice puissant a pu m’atteindre dans ce mouvement expert », se justifia-t-il pour sauver la face. « C’est le problème quand on passe sa vie à combattre de terribles sorciers sans…Oh, merde, seigneur ! Qu’est-ce que vous avez à la gorge ?! »

- « Un foulard », répondit à sa place le sénéchal en réprimant un gloussement.

- « Mais…mais tout va bien ? Je veux dire, vous avez mangé une malédiction urticante de la part des Elfes ou vous planquez un suçon encore plus mal qu’un ado ? »

- « C’est quoi ce questionnaire ?! » râla Arzhiel, rouge de honte. « Vous êtes espion ou quoi ? C’est secret médical du maître-guérisseur d’abord et…et pourquoi je vous réponds, moi ?! »

- « On ne peut rien dire », précisa l’un des trois conseillers. « Mais sachez que c’est un coup dur. »

- « J’imagine…Un foulard…J’aurais jamais cru ça de votre part. J’avais de l’estime pour vous, chef… »

- « Ce qui nous fait encore une différence flagrante. Arrêtez de pleurer ! Comment voulez-vous que je vous mette un tir si vous chialez avant ? Passez-lui un mouchoir, ça devient vraiment gênant. Quoi ? Non, je n’en ai pas, j’ai une tronche à avoir des mouchoirs ? Ne répondez pas…Bon, la madeleine, vous veniez pour une raison particulière ou simplement pour briquer les sols avec votre menton ? »

- « Je viens au rapport ! » sanglota ce dernier.

- « Ah ! » s’enthousiasma le second conseiller. « Des nouvelles fraîches de la guerre contre l’Oracle ! Quelles infos du siège de Petit-Coin ? De l’attaque à Mains-Armées ? De la Bataille de Boules-de-Neige ? »

- « Que dalle, mais j’ai mieux que ça ! Ma filature sur Damoiselle Glenys a porté ses fruits ! »

- « Vous avez fait espionner notre invitée d’honneur ?! » s’offusqua le troisième ministre, abasourdi, en se tournant vers Arzhiel. « La fille du seigneur Fjorvar Sombrécu ?! Elle est l’égérie du peuple Nain de la région ! »

- « C’est vrai qu’avec ses mensurations idéales, 100-100-100, c’est une véritable muse. »

- « Ce ne serait pas par rancune après qu’elle ait repoussé vos avances, seigneur, que vous avez mis en place cette filature au moins ? »

- « Hum, hum, mais pas du tout ! » lança celui-ci d’un ton mal détaché. « C’est…pour garantir sa sécurité ! »

- « Je croyais que je devais découvrir qui était son amant secret ? » fit l’espion, surpris.

- « Son amant ?! » s’écrièrent les conseillers. « La rumeur disait vraie ?! »

- « Un peu mon neveu ! Elle est partie le rejoindre, là. Je venais avertir le patron. »

- « Pauvre hère ! Si vous pensez que monseigneur a du temps à perdre avec pareilles futilités en pleine guerre ! Nous avons des tonnes de dossiers capitaux à soumettre à son attention et à lui faire signer. N’est-ce pas, seigneur ? »

- « L’amant de Glénys, c’est tentant… La paperasse attendra. Lâchez-moi avec vos rapports ! Je m’en tamponne de votre sceau ! Faîtes comme avec vos fausses factures, imitez ma signature ! »

 

            Arzhiel déguerpit en poussant son espion, attisant les jérémiades de ses ministres de quelques gestes de désintérêt et de provocation sans équivoque.

 

- « Quand je pense que cette garce a éconduit la moitié des Nains du pays et moi avec ! Je me demande de qui elle est allée s’amouracher ! Sûrement un prince, un tueur de géants ou mieux, un cuisinier. Sinon je ne vois pas ! »

- « C’est juste là ! » prévint l’espion en désignant une champignonnière d’agreement au cœur des quartiers privés. « Elle est là-bas, elle attend son soupirant ! Allons derrière ce nœud de stalagmites rejoindre les autres pour mater. »

- « Quels autres ?! » s’exclama Arzhiel en rangeant hâtivement sa barbe pour dissimiler son cou, juste avant de découvrir Ségodin, Svorn et Rugfid, tapis dans l’ombre.

- « Je les ai invités », se justifia l’espion en s’accroupissant. « Je leur devais à tous du pognon, vous comprenez. »

- « Oui, tandis qu’avec moi, c’est juste histoire d’obéir aux ordres, hein ? Je vous préviens les boulets, le premier qui nous fait repérer, je l’envoie en pension complète chez un allié Orc ! »

- « Je suis vachement excité », ricana Rugfid. « Je suis curieux de savoir comment un Nain a réussi à la séduire, la Glénys. Moi je lui ai offert un mille-pattes tigré, un burin tout neuf et un demi-pichet de vinasse, elle m’a tout envoyé en travers de la figure. »

- « C’est ça l’odeur de pinard ? » grimaça Ségodin en reculant.

- « Fermez-la ! Voilà quelqu’un ! C’est…Non, c’est bon, c’est que Hjotra. Ce benêt a encore dû se perdre dans les galeries en cherchant les latrines. »

- « Vous ne lui aviez pas donné un pot de chambre portable à cause de ça ? »

- « Si. Il l’a paumé aussi. »

- « Non, c’est moi qui le lui ai braqué », avoua Rugfid. « Il le gardait serré contre lui, je croyais que c’était précieux. C’est marrant, mon receleur me l’a aussi jeté sur la tronche. »

- « Ouais, je savais bien que ce n’était pas qu’une banale odeur de vin », se lamenta Ségodin.

- « Dîtes », les interrompit Svorn, « je ne suis pas expert en subtilités féminines, mais quand une Naine roule une pelle à un Nain en guise de salut, elle n’essaye pas de lui faire passer un message par hasard ? »

- « Par les cages à miel du Patriarche ! » s’étrangla Arzhiel. « C’est ce bougre d’atrophié du bulbe de Hjotra son fiancé ! »

- « Je croyais qu’il sortait avec une bergère dernièrement ! »

- « C’était la miss « croupe et pis » de l’an passé, mais ils ont rompu », les renseigna Ségodin. « Elle s’était rendue compte qu’il ne la fréquentait que pour ses bêtes. Me regardez pas comme ça, les seuls Nains qui acceptent de me parler à la taverne, ce sont les poivrots plein de ragots et trop saouls pour me reconnaître. »

- « Je suis vert et scié comme un sapin de Noël », balbutia Arzhiel en voyant les amants s’enlacer. « Rapprochons-nous, je ne sais pas ce qu’il peut lui raconter, mais ça doit valoir le détour. »

 

            Le groupe trottina discrètement vers le couple et trouva une cachette plus proche sans se faire remarquer, même quand l’espion voulut tenter la double roulade et se ramassa piteusement contre un rocher saillant. De leur position, ils purent tendre l’oreille, jouant des coudes pour mieux entendre.

 

- « Vous êtes si spirituel, messire Hjotra », gloussait Glénys.

- « Spirituel, ça a un rapport avec les alcools, non ? Vous dîtes ça à cause de mon haleine ? »

- « Hihi, grand sot, vous êtes impayable. Si sensé et plein d’humour ! »

- « La malheureuse a complètement perdu la raison », marmonna Arzhiel, dépité.

- « Dîtes-moi, mon bon », poursuivit timidement la jeune noble. « Quel est votre signe zodiacal ? »

- « Euh, mouette ou castor, je sais plus. En tout cas, c’est une bestiole volante. »

- « Arrêtez de prendre des notes, Ségodin ! Il débite les mêmes âneries que d’habitude, c’est Glénys qui doit être sous traitement ! »

- « Je ne suis pas d’accord », chuchota Svorn. « Sa débilité est carrément plus inspirée qu’à l’accoutumée. Il donne tout ce qu’il a, visiblement. »

- « J’aime beaucoup votre prénom, m’dame », déclara Hjotra en pinçant la bedaine de sa bonne amie. « Glénys, ça ressemble à génisse, c’est marrant. »

- « Quel boute-en-train ! » rit la jeune fille rougissante. « Je suis au fait de votre passion pour les animaux. C’est tellement…adorable un homme tendre qui aime les bêtes. »

- « Vous saviez que le cri du canard n’a pas d’écho ? J’ai fait l’expérience cette nuit avec mon ami Brandir. »

- « Mais c’est pas cette nuit que je les avais envoyés en patrouille ?! » râla Arzhiel.

- « C’est édifiant », soupira Ségodin. « L’amour rend aveugle, sourd et fortement dégénéré. Heureusement que je ne me comporte pas comme un crétin avec Dame Elenwë. »

 

            Les Nains se retournèrent vers l’Humain, la même expression compatissante et effrayée sur le visage. Plus loin, les deux amoureux s’embrassaient avec ferveur.

 

- « Qu’est-ce qu’on fait ? » demanda Svorn, dégoûté. « On s’en va ? Parce que là, j’avertis, je suis à deux doigts de leur jeter une rune de tonnerre et de me trancher les veines dans la foulée. »

- « Ouais, on file », acquiesça Rugfid, désolé. « Faut que je m’enivre sinon je vais faire des cauchemars. Quelqu’un a un litron sur lui ? Je l’échange contre un mille-pattes tigré encore neuf. »

- « Ce benêt m’a cassé le moral », admit Arzhiel. « Je me sens tellement désespéré que je crois que je vais aller faire l’amour à mon nelfette. »

- « Reprenez-vous, monseigneur ! » s’écria l’espion, affolé. « Le choc est certes terrible, mais ne cédez pas à la folie ! »

- « Je n’en reviens pas », marmonna Ségodin, troublé. « Quand je pense que le cri du canard ne produit pas d’écho… »

- « Arzhiel ! » hurla une voix perçante précédant l’apparition d’Elenwë furieuse. « Une heure que je vous cherche partout ! Vos pitres de conseillers m’apprennent que vous voulez baisser mon budget « plantes vertes » de 0,2% ?! Votre haine des Elfes vous a-t-elle privé de toute raison ?! Je me suis vue dans l’obligation d’ordonner au forgeron de fondre la masse d’armes héritée de votre père pour réparer cet outrage ! »

- « Dites, ma dent creuse », répondit placidement le Nain tandis que les siens battaient prudemment en retraite. « C’est quoi votre signe zodiacal déjà ? »

- « Comment ?! Mon signe ? Hé bien, c’est harpie pourquoi ? »

- « J’aime beaucoup les harpies. Leur sauvagerie carnassière et leur tempérament de feu qui les pousse à écharper leur prochain sont une source d’inspiration pour le modeste guerrier, époux et amant que je suis. Auriez-vous l’obligeance de m’aider à resserrer mon foulard, je vous prie ? »

- « Votre… ? Dieux de la mousse ! Vous avez suivi mon conseil ?! »

 

            Sidérée par cette attention imprévue doublée d’un compliment pas trop ironique, Elenwë en resta bouche bée. Elle chercha ses mots un instant avant de nouer maladroitement le foulard de son mari, déconcertée par cette situation inhabituelle. Ne pouvant plus ni le pourrir, ni le transformer en musaraigne, elle finit par glousser comme une enfant sans trop savoir pourquoi.

 

- « Désolée d’avoir crié, mon bon », souffla-t-elle, émue. « Votre masse n’a rien, bien sûr. Mais j’ai fait lapider deux de vos maîtresses en revanche. Vous ne m’en voulez pas trop, j’espère ? Je suis si facétieuse et impétueuse quand je suis stressée ! »

- « C’est ce qui fait votre charme. On s’esquive en amoureux ? J’ai besoin de réconfort. »

- « Ok, là, ça va trop loin dans le surnaturel », bloqua l’enchanteresse, médusée. « Le maître-guérisseur ne vous aurait pas prescrit un remède à base de champignons aux couleurs rigolotes par hasard ? »

- « C’est encore pire que ça : je viens d’apprendre une leçon de vie de Hjotra… »