L'Autre-Monde
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Épisode 46 – Le Cœur des Nains

 

            Le groupe de rescapés se rua en catastrophe à l’intérieur de la salle des gardes, les armures en lambeaux, des rictus similaires d’effroi gravés sur les traits, à bout de forces et d’espoirs. L’incessante clameur remontant du tunnel les poursuivit de lugubres échos jusqu’à ce qu’Arzhiel s’empresse de refermer la lourde porte de ce maigre refuge, leur offrant ainsi un bref répit. Autour de lui, accablés de frayeur et d’épuisement, les survivants, si peu nombreux, échangeaient des regards hagards, pétris de peur.

 

- « Tout le monde est là ? » s’enquit-il, les traits tirés et tendus.

- « Brandir s’est fait avoir », lui apprit Ségodin d’un air affecté. « Il est retourné sur ses pas pour récupérer un morceau de fromage perdu dans sa course et elles lui sont tombées dessus…Il n’a rien pu faire…Je n’ai pas pu l’aider, j’étais occupé à me recoiffer mais…j’ai tout vu…C’était horrible ! »

- « Non, c’est pas possible ! » craqua Hjotra, choqué. « On a paumé le fromage ?! »

- « Nous sommes condamnés », déclara Svorn d’un ton tranchant. « Après seulement deux jours de lutte acharnée, nous ne sommes plus qu’une poignée et le Karak est tombé entre leurs mains avides et perfides. Notre défaite cinglante est la volonté des dieux. Pour le salut de nos âmes, il faut les honorer avec un sacrifice. Ça tombe bien, j’ai justement ma mallette à instruments de torture portable sur moi. Que pensez-vous de Ségodin ? On lui fait la complète : fouet, brûlures, sévices et pendaison ? C’est pas un Nain, c’est que du bonus, ça ne mange pas de pain. »

- « Surtout sans fromage… » pleurnicha Hjotra.

- « Moi je pense que dans le doute, il vaut mieux fourguer aux dieux leur plus fidèle bonimenteur », se défendit Ségodin, vexé. « On leur livre Svorn. Non seulement il est idéalement qualifié pour ce poste mais en plus, c’est le plus vieux, il nous ralentit. On est gagnant sur toute la ligne. »

- « Et le poing à la ligne, vous voulez y postuler ? S’il vous pète un genou, le vieux casse-pieds, on verra qui traînera la patte. »

- « Non, mais vous ne trouvez pas que ça part déjà assez en sucette comme ça ? » les sépara Arzhiel en rouspétant. « Gardons la tête froide, même les écervelés. On a une sale invasion sur les bras, alors serrons-nous les coudes ! Il est essentiel de rester solidaires. Attention ! Elles enfoncent la porte ! »

 

            Des dizaines de mains crochues s’abattirent avec fracas contre le battant, joignant au concert des soupirs et des cris aigus d’excitation les gémissements plaintifs des gonds mis à mal. Le bois ploya en craquant sous la poussée furieuse de la horde impitoyable. Les premières brèches exhalèrent les parfums capiteux et les effluves musqués mêlés à l’odeur des corps échaudés par la chasse et la proximité des proies acculées. Dans un grand vacarme, la porte céda soudainement et les poursuivantes les plus acharnées s’engouffrèrent sauvagement sous les regards épouvantés des fuyards. Avant d’être entièrement submergés, ces derniers détalèrent à toute vitesse dans la plus parfaite confusion. Arzhiel fit diversion en fauchant et jetant Rugfid en arrière. Le malheureux fut happé par la masse et disparut en jappant.

 

- « Si c’est ça votre esprit de solidarité », commenta Ségodin en sprintant, « je n’ai pas hâte de vous voir céder à la panique ! »

- « Inutile d’être désobligeant. Vous étiez déjà en seconde position sur ma liste des potentiels sacrifiés.

- « La honte ! » se moqua Hjotra en riant. « Plus mal placé que Svorn ou moi, c’est vraiment la lose ! »

- « Elles gagnent du terrain ! » glapit l’espion en hoquetant de peur.

- « Ségodin ! » appela fermement Arzhiel. « Vous qui vouliez être un héros, je crois que l’occasion approche à grands pas. Donc, avant de vous faire becqueter la brioche pour nous sauver les miches, rendez-moi la dernière potion de soins. Y a une de ces dégénérées qui m’a mordu le mollet. »

- « Nous n’avons plus de potion », avoua timidement le chevalier. « J’ai utilisé la dernière quand l’une de ces sauvageonnes a tiré avec barbarie ma délicate chevelure de ses doigts boudinés et certainement malpropres. »

- « Passez-moi la mallette à torture, Svorn… »

- « Loin de moi l’idée de vous soustraire à l’ébouriffant plaisir de voir le chauve dégarnir l’échevelé, seigneur », se permit l’espion en jetant des coups d’œil nerveux par-dessus son épaule, « mais ne pensez-vous pas que nous investirions mieux cette succincte avance en filant comme des Elfes ? Aie ! Mais pourquoi vous me frappez, le nigaud ? »

- « Je ne comprends pas quand vous parlez », grommela Hjotra, largué. « Du coup, ça m’énerve, je tape. »

- « Il suggérait juste qu’on décroche du Karak avant de se faire tous déplumer le croupion par ces harpies », traduisit Svorn en aiguisant ses tenailles. 

- « Hors de question de s’enfuir ! », déclara Arzhiel avec vigueur et passion. « Nous sommes les fils de la pierre et l’honneur nous commande de combattre au mépris des risques. Plus de retraite dorénavant ! Et je ne dis pas ça à cause de l’âge de Svorn. »

- « Même pas un léger repli stratégique en couinant et en pleurant ? » tenta Ségodin.

- « Non, on arrête de fuir ou de s’entretuer comme des Humains face à un truc qu’ils ne comprennent pas, comme les maths, la vie ou un autre Humain. En plus, vu le nombre et la frénésie de ces furies et vu comme on est des brêles en athlétisme, elles nous auront tôt ou tard. Il faut riposter. »

- « Comment ? » interrogea l’espion. « Vous avez un plan dans lequel on est pas tous ex-æquo sur votre liste ? »

- « On frappe au cœur ! » s’enflamma le seigneur. « On débusque leur reine, celle qui dirige la meute, et on la pourrit. Pour cela, nous devons pénétrer son domaine et je vous avertis que dans cet antre, le péril est à la hauteur du Nain qui le tente ! »

- « Ouille ! Mais pourquoi vous me frappez, vous, encore ?! »

- « J’ai rien pigé au plan et je ne peux pas le taper, c’est mon patron. »

 

 Guidé par leur chef déterminé à vaincre ou pire, à faire confiance à ses ultimes boulets, le groupe de courageux résistants s’enfonça dans un réseau isolé et soigneusement évité du Karak. Bientôt, l’horreur s’infiltra dans leur cœur comme ils traversaient des tunnels tapissés de mousse, des grottes emplies de végétations luxuriantes, d’épais fourrés et même parfois de fleurs multicolores. Cet environnement étranger, donc hostile par définition, mit les nerfs des enfants de la montagne à rude épreuve. Sans parler de leur transit.

 

- « On y est ! » annonça finalement Arzhiel après une éprouvante marche forestière. « Où est Hjotra ? »

- « C’est la vue des fleurs et tout ça », répondit piteusement l’espion. « Il ne se sent pas bien du tout. Il est là-bas avec sa pioche de poche. Il mine un peu de caillasse pour se détendre. »

- « On fera sans lui, comme d’hab’ ! Gare, voilà l’ennemie ! »

- « L’équipe des bras-cassés vient vérifier dans mes jardins si elle a la main-verte ? » s’étonna Elenwë en approchant. « Que me vaut l’honneur de vous voir dégobiller sur mes plates-bandes ? »

- « Désolé », fit Hjotra en s’essuyant la bouche.

- « Ne faites pas l’innocente, ma princesse au petit poids ! C’est quoi ce boxon ? Elles nous traquent depuis deux jours entiers, c’est le chaos au Karak ! Un bordel aussi magnifiquement surnaturel, vous y êtes forcément pour quelque chose ! Qu’est-ce que vous nous avez encore cuisiné ?! »

- « On s’en fout, on la crame ! » s’emporta Svorn. « Attrapez-la ! »

- « Il me faut obéir, ma dame ! » gémit Ségodin en s’avançant. « Et tant pis si par accident, je vous arrache malencontreusement votre corsage et… »

 

            Un double éclair lumineux changea le chevalier en chat franchement laid et le prêtre en perruche rosâtre. Il ne fallut qu’une seconde à l’un pour prendre l’autre en chasse dans un déluge de plumes.

 

- « Vous disiez, mon tonneau percé ? » reprit la sorcière en soufflant la fumée de ses doigts fins.

- « Euh…c’est au sujet des Naines du Karak », balbutia Arzhiel en utilisant l’espion comme bouclier. « On rentre de bataille, y a une semaine et là, paf ! Elles nous tombent sur le poil, chaudes comme des fours à mithril. C’est l’orgie durant des jours dans tous les coins. Même Ségodin avait du succès, c’était surréaliste. Mais elles sont devenues insatiables. Elles en voulaient toujours plus. Ça nous a un peu surpris surtout que d’habitude, on ne prend que des vestes. Maintenant elles nous chassent comme du gibier ! Ce sont des bêtes sauvages, aussi hystériques que vous dans une échoppe de chaussures ! Mes gars vont crever au labeur pour les satisfaire si ça continue. Comme je me disais que, quand même, ça puait pas mal la magie bien perchée et vicelarde, on se demandait, si par hasard, vous ne seriez pas à l’origine du…foutoir. »

- « Naturellement, c’est moi. Un petit charme elfique pour débrider vos copines. Je ne l’avais pas utilisé depuis mes jeunes années à l’école de magie. Un vrai atout pour garantir l’ambiance lors des soirées étudiantes et…bref…Vous râliez parce que la populace diminuait à cause de la guerre. J’ai un peu « décoincé » vos femmes pour faire grimper la natalité. Vous êtes venus pour m’en remercier, n’est-ce pas ? »

- « Non, mais ça dépasse les borgnes ! » grogna Hjotra, très remonté. « Vous ne vous mouchez pas avec le dos de la cuillère, madame ! On ne peut même plus faire un pas dans ce Karak sans se faire déchirer les guenilles par des boudins encore plus désespérées et en manque que Ségodin ! Nous ne sommes pas de la viande ! On a aussi des sentiments ! Vous vous rendez compte ? Et le charme subtil de la drague de taverne du samedi soir entre deux tournées de mauvaise bière et un baratin boiteux pour finir dans l’arrière-salle à limer une pocharde dont on ignore le nom ? C’est l’amour que vous assassinez, madame ! »

- « Taré, mais pas dénué de vérité », commenta Arzhiel après un silence gênant. « Ma douce planche à pain, je vous conjure de mettre fin à votre sortilège. C’est vrai que c’était fiesta durant quelques temps, mais là c’est plus vivable, faut arrêter le tir. On ne va pas aller batailler avec la peau sur les os et des cernes comme les vôtres au réveil, quoi ! »

- « J’imagine qu’il ne fallait pas s’attendre à de la gratitude, non plus, » soupira Elenwë en donnant un coup de pied au matou mateur qui se glissait sous sa jupe. « J’accepte de lever l’enchantement si vous me faîtes un compliment, mon ourson mal léché. Prouvez-moi que vous avez un cœur, comme votre roi de la bleuette le prétend. »

- « C’est notre chance, seigneur ! » s’enthousiasma l’espion, barré dans un massif. « Allez-y ! »

- « C’est-à-dire…un compliment…Euh, comment…Qu’est-ce que vous entendez par compliment en fait ? »

- « Dites-moi une chose gentille. Sincère si possible, mais faut pas croire aux fées, non plus. »

- « Euh…Alors…une chose gentille…Voyons….Mais arrêtez de me regarder tous, vous me fichez la pression ! Laissez-moi réfléchir…Un compliment… »

- « On sent tout de suite la force d’une affection spontanée et naturelle », commenta le métis, dépité.

- « La ferme ! Si vous croyez que c’est facile aussi ! C’est une Elfe que j’ai déjà vue toute nue, je vous signale. »

- « Dites-lui qu’elle est belle comme le premier rayon de l’aurore. »

- « Ma langue va pourrir si je sors une connerie pareille ! »

- « On a aussi des sentiments », se moqua Elenwë dans son coin.

- « Euh, bon… Ma pudeur m’empêche de dévoiler mes sentiments devant des étrangers. »

- « Votre pudeur, mes royales fesses, oui ! Vous êtes le premier à montrer les vôtres durant les soirées ! »

- « Peut-être bien, mais là, j’ai pas d’alcool pour soutenir et je vous avoue que je n’ai pas beaucoup bossé mon romantisme récemment ! »

- « Vous n’avez rien trouvé, c’est ça ? » chuchota l’espion, atterré.

- « Quelle surprise », s’attrista la sorcière en levant les yeux au ciel. « Arzhiel, venez tout de suite m’embrasser ou je vous change en marguerite sur le parterre que votre ingénieur poète est en train « d’arroser ». »

- « Haha ! » s’écria Arzhiel, triomphant. « On la tient. Elle n’a pas exigé que je sois conscient pour ça ! Vous, assommez-moi et frottez ensuite ma pomme sur la sienne. Et c’est gagné ! »

- « Tiens », s’étonna Hjotra une seconde après qu’un sort de transformation ait éclairé la caverne. « Elle est bien laide cette fleur-là avec ses poils partout. Hum…Je suis sûr qu’elle doit avoir soif, hihihi ! »