L'Autre-Monde
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Épisode 45 – Le Héros Moribond

 

- « Alors vous, vous voyez une poule attachée au milieu d’un sentier paumé en rase campagne et non seulement, vous ne vous doutez de rien, mais en plus vous vous précipitez dessus ? En territoire ennemi, à deux pas du champ de bataille, y a rien qui vous a paru louche ? »

 

            Arzhiel témoigna de son impuissance et de son incompréhension d’un geste las pour ponctuer sa question. La paire de boulets parfaitement imperméable à ses remontrances lui rendit le même regard de veau, l’innocence en moins.

 

- « En vérité », réfléchit intensément Rugfid, « on a commencé à avoir des soupçons quand le filet est tombé du ciel et qu’une vingtaine d’Orcs a jailli des fourrés. Là, je me suis dit : quelque chose cloche. »

- « C’est vous la cloche ! »

- « Mais avant, que dalle. C’était salement tordu comme piège. »

- « C’est vous le tordu ! Pourquoi vous vous ruez sur une fichue poule ?! Vous avez cru déceler un signe de parenté ou votre copine vous a encore largué ? »

- « La poule a les yeux jaunes, seigneur », déclara Hjotra à voix basse, comme s’il révélait un terrible secret.

 

            Ce fut au tour d’Arzhiel, dérouté, de mimer le bovin.

 

- « Ben, les yeux jaunes, voyons ! On a cru à la poule aux yeux d’or. »

- « Non, c’est la poule aux œufs d’or, celle de la légende », rectifia Ségodin en se joignant au joyeux trio. « Les œufs, pas les yeux. »

- « Écoutez-le ! » l’appuya son chef en le désignant. « C’est un conte ! »

- « Vous n’êtes plus le baronnet médiocre d’un bled pourri ? »

- « Un comte, ça gère. Félicitations pour votre avancement, le grand ! »

- « C’est vraiment une super journée ! » s’enthousiasma Hjotra en ricanant. « Séraphin qui prend du galon, le chef qui tape des Orcs et nous qui trouvons une poule aux yeux jaunes qui pond des œufs en or ! »

- « C’est vrai que c’est drôlement bien fichu ces petites excursions de guerre », commenta Rugfid, impressionné. « Faudra féliciter le staff pour l’organisation. »

- « On devrait les livrer à la milice puisqu’ils paraissent tellement apprécier les poulets », suggéra Ségodin, blasé, à l’attention de son seigneur, découragé.

- « Ça leur rabattrait bien leur caquet une bonne plumée, c’est sûr ! » grommela ce dernier. « Vous avez eu du bol qu’on passe pas loin en poursuivant les fuyards du combat, mes poussins ! Sans nous pour vous sauver la peau, les Orcs auraient ajoutés deux beaux perdreaux à leur menu spécial volaille, ce soir ! D’ailleurs, vous foutiez quoi à l’opposé de la bataille, bande de poules mouillées ? »

- « On se promenait en attendant le début des festivités », avoua Hjotra en caressant affectueusement sa protégée. « On ne pensait pas que la bataille aurait lieu si tôt. Vous aviez dit à la nouvelle lune, ça nous a embrouillés. »

- « Perso, je croyais que c’était le nom d’un cabaret travesti », reconnut l’explorateur.

- « La nouvelle lune, c’était hier soir », signala Ségodin.

- « Sérieux, toutes les nuits, c’est une autre lune que celle d’avant ? »

- « Admettez que vous auriez pu être plus précis, cousin », renchérit Rugfid. « On a failli dîner avec des Orcs ! Mais on ne vous en veut pas. On a sauvé la pondeuse, on va être riches ! »

 

            Arzhiel se massa les tempes, fut tenté par la distribution d’une bonne mine dans celles de ses deux lieutenants, mais renonça, bien décidé à ne pas laisser ces deux zouaves gâcher sa victoire.

 

- « La nature peut décidément se montrer bien cruelle parfois », soupira Ségodin, compatissant, en observant les deux compères ricaner en surveillant l’arrière-train de leur poule dans l’attente impatiente de leur premier versement.

- « Allez dire ça aux quiches d’en face qui ont eu des engins comme ces deux-là en adversaires et qu’ont pas été foutu de remporter le combat ! »

- « Seigneur ! » héla un guerrier au loin, lancé en pleine course, à un kilomètre et demi à l’heure environ. « Un message urgent vient d’être transmis par runes. Il faut que vous veniez ! »

- « Pourquoi je dois me déplacer ? C’est pas Svorn qui est chargé des communications ? »

- « Si, monseigneur. Mais il refuse de vous parler. Il vous en veut parce qu’il croit que vous avez organisé exprès cette bataille le jour de son anniversaire pour que personne n’ait le temps de le lui souhaiter. Il boude dans son coin et n’est même pas venu allumer les bûchers d’anniversaire qu’on lui a préparé avec les copains. Dire qu’on a galéré pour garder des ennemis en vie pour la cérémonie-surprise de crucifixion ! »

- « Ah, mince alors ! » ironisa Arzhiel. « J’ai oublié de suspendre une guerre mondiale et apocalyptique pour ce jour bien précis ! Je suis impardonnable. Espérons qu’il fasse moins la tronche en apprenant qu’on a trouvé une poule magique. »

- « Hé, euh non ! » protesta vertement Hjotra. « C’est la nôtre. Il n’a qu’à s’en trouver une ! »

 

            L’ingénieur s’éloigna en courant après avoir été mis en fuite à coup de gravier par son patron à la patience un soupçon émoussée. Le seigneur suivit le messager à travers le champ de bataille parsemé des cadavres de la tribu fidèle à l’Oracle jusqu’à rejoindre un prêtre agenouillé, les yeux clos, en pleine concentration, un marteau et un burin en main.

 

- « C’est Graf qui remplace Svorn » expliqua le soldat en désignant le graveur de runes subalterne.

- « Bouh ! » s’écria gaiement Rugfid en reconnaissant son ami de beuverie. « T’es laid, Graf ! »

 

            Arzhiel frappait son cousin avec une main d’Orc tranchée trainant là lorsque Graf entra subitement en transe et se mit à graver machinalement et frénétiquement une suite de runes sur une longue pierre plate. Quand il eut terminé de retranscrire son message télépathique, il se pencha sur la roche et la lut.

 

- « Ça vient du second bataillon, seigneur. Ils vous informent que Brandir a été gravement blessé et qu’il risque de mourir à tout moment. Ils demandent votre autorisation pour l’achever au plus vite. Selon eux, l’odeur de la blessure, je cite, refoule méchamment. »

- « Brandir mourant ?! Harnachez mon poney, je veux le pourrir avant qu’il claque. Je voudrais bien savoir comment cette mauvaise herbe a réussi à se faire fumer alors que je l’avais collé de corvée de polissage d’armures au campement. »

 

            Un fois hissé sur son obèse monture dans un spectacle navrant d’absence totale de motricité basique et de talent pour l’équitation, Arzhiel galopa en direction de son camp de base. Ses sentinelles lui indiquèrent un fossé à l’écart où Brandir avait été jeté. Les fesses mâchées par sa piètre cavalcade, il se rendit sur place d’une démarche hâtive quoique chaloupée. Retrouver le champion gisant à demi-enseveli au milieu de la végétation ne fut pas très difficile, tant la puanteur de pied frelaté intenable qu’il dégageait le trahissait.

 

- « Barrez-vous, je n’ai plus de monnaie ! » râla le guerrier en entendant du bruit.

- « Pas grave, je me rembourserai en vous sucrant une partie de votre solde à votre insu, comme d’hab. »

- « Seigneur, c’est vous ?...Je craignais que ce soit un renard venu me chiquer la viande. »

- « Rassurez-vous, je n’ai pas aussi mauvais goût. Oh, mon salaud ! Ouvrez les fenêtres ! Je savais que n’aviez pas bon fond, mais là, ça me rappelle la fois où vous aviez confondu le digestif de fin de repas avec la purge pour chevaux ! »

 

            Par curiosité malsaine et besoin de détails imagés pour dégoûter plus tard Elenwë de son récit, Arzhiel s’approcha pour examiner l’état de son champion dedans jusqu’au cou.

    

- « Seigneur ?! » bredouilla le berserk, livide et ensanglanté, en le voyant faire. « Je vais y passer ? »

- « C’est-à-dire que si vous aviez prévu une course de fond demain, c’est plutôt mal engagé pour le podium», répondit Arzhiel, une fougère dans chaque narine. « Qu’est-ce qui vous a déchiré comme ça ?! »

- « Un troll sauvage, une vraie baraque, con et vicieux comme un lundi…Je m’étais endormi au campement et il fouillait le chariot à boustifaille. C’est son odeur qui m’a réveillé…Je croyais que les gars me faisaient une blague…Ça sentait un peu comme les draps de Svorn, en moins rance…On s’est frités et j’ai pris cher. »

- « Un troll clodo ? Ça vient de là l’odeur ? »

- « Non…Pendant le combat, j’ai visé ses noix…C’est ce qui l’a mis en fuite…Sauf que le coup l’a fait vomir…j’étais dessous…Les autres m’ont balancé dans les buissons à cause de la puanteur…Ils tombaient tous dans les pommes…Seigneur ! Je vais caner, je le sais, j’arrive plus à bouger mes orteils. »

- « Oups, désolé, c’est parce que je marche dessus, ça doit jouer un peu. »

- « Vous direz à ma mère que je l’aime, hein ? »

- « Votre mère ? Le charclo vous a cogné le crâne ? Votre mère est morte au siècle dernier et vous ne pouviez pas la saquer. Vous étiez à un concours de fléchettes le jour de ses funérailles ! »

- « J’ai fini second », marmonna Brandir, nostalgique, en crachant du sang. « J’ai gagné un cache-oreilles en fourrure de taupe et des sous-verres de Naines nues. C’était vraiment une super journée… »

- « Pouah, ça cocotte ! » lança Hjotra en sortant des fourrés, sa poule dans les bras. « Svorn a dormi dans le coin ? »

- « Vous m’avez suivi, vous ? » l’apostropha Arzhiel en cherchant machinalement un projectile à portée.

- « C’est Ségodin qui vous a suivi. Je l’ai accompagné pour le gonfler, j’ai rien de mieux à faire en attendant mon œuf. Il est là-bas, il vous fait dire qu’il s’excuse, qu’il vous aime bien, mais que quand même, il préfère vous attendre plus loin. Bigre, Brandir, vous avez une pire face, gros. C’est l’alcool de lutin ? »

- « Vous ne voyez pas ses tripes dépasser ? » le tança Rugfid en débarquant également. « Même en éclusant toute leur cuvée, les lutins n’y sont pour rien. Il est en train de clamser le copain, c’est net ! »

- « Ah bravo, le tact ! » applaudit Arzhiel. « C’est pas parce que cet idiot n’a pas de cervelle qu’il n’a pas de cœur ! C’est son meilleur ami, quand même. Le seul à qui il n’a pas piqué la compagne, ni couché avec la mère, je vous rappelle. C’est quand même un signe. Regardez le boulot, il pleure à présent ! Reprenez-vous Hjotra, c’est une mort noble au combat. »

- « Vous ne comprenez pas ! sanglota l’ingénieur larmoyant. « Il ne peut pas mourir ! Comment on va faire pour notre duo de claquettes à la fête de la ventrèche la semaine prochaine ?! »

- « C’est…affligeant », déclara Arzhiel d’une voix piteuse. « Enfin, l’important, Brandir, c’est que vous aurez fini par l’obtenir votre mort au combat. »

- « Un toast ! » cria Rugfid en rajoutant au passage un peu de terre sur le Nain moribond. « On se fait un apéro ? Enfin, dès que plus personne n’aura envie de dégobiller. »

- « Bientôt le banquet aux côtés des ancêtres, des héros du clan et des dieux, ça le fait ! »

- « Y aura des brioches fourrées au banquet ? » questionna l’intéressé.

- « Je demanderai aux âmes qui bossent là-bas comme grouillots lors de ma prochaine méditation », répondit Svorn en arrivant à son tour.

- « Tiens le graveur en grève ! Vous ne faisiez pas la gueule, vous ? » interrogea Arzhiel.

- « Je viens juste porter un message au mort…enfin, à Brandir », l’ignora le prêtre. « Le tavernier vous fait dire qu’il vous interdit de mourir avant d’avoir réglé votre ardoise…Il m’entend, là ou il est dans les vapes, le toxique ? »

- « Oh, une valkyrie chauve ! » marmonna Brandir en fixant Svorn. « Emporte-moi, laideron ailée ! N’aie crainte, j’ai l’habitude d’être alpagué par les thons de fin de soirée ! »

- « Apparemment, il a encore tous ses esprits », commenta Arzhiel tandis que Svorn repartait en râlant. « Brandir ! Brandir ? Attendez une seconde avant de décoller vers votre buffet gratuit. Vous vous souvenez pourquoi je vous avais puni de bataille ce matin ? »

- « Parce que j’ai cassé la mâchoire de la sœur de Hjotra… »

- « Juste avant notre rencard, ouais. Trois semaines que je la travaillais au corps la petite et maintenant, tout ce qui peut passer ses lèvres, c’est une paille. Pourquoi vous avez fait ça ? Et ne me promenez pas avec votre histoire de crise de somnambulisme. »

- « Pour un jambon… » marmonna le berserk d’une voix pâteuse. « Dame Elenwë paye bien. »

- « C’est tout ce que je voulais savoir », acquiesça Arzhiel, à peine surpris, avant de se détourner. « C’est bon, vous pouvez claquer maintenant. »

 

            Le seigneur de guerre quitta les lieux emboucanés, atteint par les premiers vertiges et la gorge piquante. Ségodin s’approcha de lui, planqué derrière son éventail.

 

- « Il va tous nous manquer, sauf à sa famille, aux victimes de ses bizutages, à ses collègues et la communauté féminine du Karak, » compatit le chevalier. «  Vous pensez que c’est encore un peu prématuré de déposer sa candidature au poste de champion officiel ? »

- « Ne vous inquiétez pas, Brandir n’a pas encore fini de nous les briser. Il est recouvert de fiel de troll. C’est en train de cautériser et de soigner ses blessures et il va s’en tirer d’ici demain. Ce charlot a réussi à se faire poutrer par la seule créature au monde au pouvoir de régénération absolu. »

- « Ah, flûte ! Enfin…c’est une bonne nouvelle…Ils le savent là-bas ? »

 

            Ségodin désigna le groupe enfumé dont le mourant qui suppliait pour avoir un dernier câlin, la poule « magique » lui picorant le nez, Svorn qui lui faisait les poches, Rugfid fêtant ça, un broc à la main et Hjotra qui répétait tout seul son numéro de claquettes dans son coin.

 

- « Non, mais il est bien comme ça », répondit Arzhiel. « Au moins son odeur éloignera les bêtes cette nuit, on sera peinards. »