L'Autre-Monde
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Épisode 44 – Le Philtre de Félicité – Partie 2

 

            Après une course éprouvante, Ségodin parvint enfin à son but, en stress, les cheveux en bataille, des pièces de son armure plein les bras et son fourreau entre les dents. La galerie sud du sanctuaire située sous le Karak appartenait à l’une des parties les plus éloignées de la forteresse, épargnée par l’agitation du reste de la ville et idéale pour se perdre ou se faire chier un dimanche en famille. À la grande surprise du chevalier, les lieux semblaient aussi calmes et déserts que le reste du temps, là où le message l’ayant convoqué prétendait une affaire urgente et vitale. Ségodin pesta, fulminant après sa propre crédulité. À tous les coups, une bande de Nains farceurs dévalisait en ce moment même sa caverne, n’y laissant que des monceaux d’immondices et des propos insultants sur les parois à propos de ses cheveux. Encore une fois.

Sur le point de rentrer la mine basse, le jeune homme aperçut au loin un regroupement. Il trottina, son barda dans les bras. Arzhiel l’accueillit en surveillant son sablier, accompagné de Hjotra, Brandir et Rugfid. Les trois lieutenants semblaient fort désappointés d’avoir été dérangés durant leur partie de « Pose-Raoul » à la taverne du Bouc, mais Arzhiel balayait les ultimes protestations des saoulards de son autorité naturelle et de quelques baffes savamment administrées.

 

- « Vous avez mis le temps ! » commenta-t-il en renversant son sablier. « Néanmoins, vous avez pété Svorn. C’est donc lui qui sera de corvée d’excuses publiques au conseil des Archanges pour notre nouvelle absence au front. Tant mieux, ça m’arrange. Vous discourez comme une vioque qui bavasse dans la queue du poissonnier au marché. L’odeur en moins. Les copains piafs n’auront pas cette chance sur ce dernier point. »

- « Je suis venu dès que j’ai pu, monseigneur », haleta le jeune chevalier, sa poupée à l’effigie d’Elenwë mal dissimulée dans son pantalon de nuit. « Quelle est la nature du péril ? En quoi puis-je vous être utile ? »

- « Utile », répéta le Nain en s’esclaffant. « Excellent. J’adore votre humour. Tiens, vous boitez ? Vous vous êtes blessé ? »

- « Ah, euh…non, ce n’est rien. C’est votre épouse…et surtout sa cravache. C’était vivifiant et pas aussi déplaisant que le sang peut le laisser croire, si on ne tient pas compte des séquelles. Bref, que se passe-t-il ici ? »

- « Rugfid s’est enfilé la jarre de Félicité par accident ou débilité, allez savoir », expliqua Arzhiel, résigné. « Avant de le bannir pour trois mois, je vais tenter une expérience. Vous voyez ce tunnel isolé ? Il mène à une zone protégée de la montagne censée renfermer un antique et fameux trésor. Certainement une planque de l’ancien proprio en vue de ses beaux jours ou le débarras d’un dragon amnésique. C’est plein de pièges et ça fait vingt ans que j’essaie de la pill…de l’explorer. J’ai paumé pas mal de soldats là-dedans, c’est assez tendu. Donc je vais envoyer Rugfid. Avec les effets de la potion, il ne peut rien lui arriver. Si je me plante…ben, on n’aura plus besoin de le bannir. »

- « C’est astucieux, messire. Mais Brandir et Hjotra ? Vous vous collez un handicap ? »

 

            L’Humain désigna les deux alcoolos notoires en train de mesurer la taille du dernier vomi, chope et règle pliable homologuée à la main, afin de déterminer le vainqueur du soir.

 

- « Pas cette fois, l’étalon », ricana Arzhiel d’un air machiavélique. « Ce sont mes jokers. Ça fait six mois que je les entraîne comme des forcenés pour ce donjon. J’ai réaménagé le chemin vers les cuisines comme dans ce fichu tunnel de la mort. À force de tenter l’infiltration nocturne du garde-manger tous les soirs, même ces deux bourriques ont appris à éviter les pièges. Vous allez voir, c’est étonnant. Pathétique, mais étonnant. »

- « C’est drôlement retors », commenta Ségodin tandis qu’Arzhiel poussait le trio d’ivrognes dans la grotte. « Ils ont vraiment une chance ? »

- « Pas une, mais « la » chance ! Avec une jarre de philtre de Félicité dans les boyaux, il ne peut rien arriver à cet abruti. Il a encore plus de veine que les cuisses de ma femme. La preuve, ce siffleur de vinasse a réussi à trouver dix pièces d’or et une cuisse de poulet en venant ici. Les deux autres, c’est que du bonus ! »

 

            Les yeux rendus pétillants par l’avarice, Arzhiel se frotta les mains et indiqua un miroir enchanté qui suivait la progression des chasseurs de trésor dans la zone piégée. En reconnaissant une configuration familière de tunnel, Brandir et Hjotra, titubant et braillant une seconde avant, se plaquèrent instinctivement contre les murs, brusquement agiles et silencieux. Rugfid avança tout droit en zigzagant d’un pas mal assuré et passa miraculeusement au milieu des piques qui jaillirent du sol. Dans son dos, ses acolytes bondissaient en tous sens, rampaient, roulaient et s’appuyaient l’un sur l’autre pour esquiver les pièges, lestes et motivés comme deux intermittents du spectacle en fin de droits.

 

- « C’est un miroir farceur, c’est ça ? » demanda Ségodin, hébété par le spectacle. « Une fois, j’ai vu Brandir s’entraver trois fois de suite sur une marche et c’était celle de sa propre chambre depuis trente-deux ans. »

- « Regardez-les cravacher encore plus que mon épouse sur votre popotin osseux ! Ce sont des warriors, mes petits ! L’astuce vient des jambons et des saucissons que je suspendais à ce niveau. La charcuterie naine ne trompe, ni ne déçoit jamais. »

 

            Le tunnel fit un coude et une énorme hache en balancier s’arracha du plafond pour fondre sur Rugfid qui se pencha juste avant afin de resserrer son lacet, évitant une mort brutale. Brandir et Hjotra glissèrent le long des murs sur la pointe des pieds, comptant machinalement jusqu’à cinq avant de changer de position et d’éviter les flammes jaillies des côtés. Tandis que les deux comparses virevoltaient à un rythme frénétique au milieu de l’incendie, Rugfid avait trouvé le seul espace épargné par les jets de feu et urinait en chantant gaiement, parfaitement inconscient de ce qui se passait autour de lui.

 

- « C’est un montage, c’est pas possible », balbutia Ségodin en suivant les cabrioles des boulets qui se faisaient à présent la courte échelle pour atteindre le levier annulant les pièges de feu.

- « Le pouvoir du pâté en croûte et de la marmelade aux myrtilles est trop souvent mésestimé », cita fièrement Arzhiel, larmoyant d’émotion.

- « Baste ! J’aperçois un malheureux englué et ligoté dans la toile de cette araignée géante, là ! Mais… il me semble familier. »

- « Vous croyez ? » répondit innocemment Arzhiel. « Vous devez confondre. Les Elfes, vous leur enfilez un collant et vous leur enlevez leurs chouchous, ils se ressemblent tous. »

- « Ma parole, c’est le professeur de danse de Dame Elenwë ! »

- « De menuet », précisa le Nain. « J’avais besoin d’un éclaireur et ça tombait bien, mes gardes sont tombés tout de suite sur lui en lançant un assaut à douze dans sa piaule. Il s’est rapidement porté volontaire au troisième coup de gourdin dans les côtes. Dommage qu’il ait mis moins d’entrain dans ce donjon qu’en rampant pour esquiver les matraques…Là, c’est sûr qu’avec une dose de poison débilitant d’arachnide dans la miche, ça va ralentir sur les entrechats. Il va vous manquer, à vous ? »

- « Pas vraiment », admit Ségodin, à peine jaloux. « Ce bellâtre a des mollets superbes, c’est très agaçant. En outre, j’avais cru comprendre que Dame Elenwë et lui étaient assez liés. »

- « Il avait réussi à l’embobiner et elle y était très attachée, » avisa le Nain en observant l’Elfe ligoté dans les fils.

- « Triste fin pour une amitié si bien ficelée. »

- « C’est le nœud du problème, il faut croire qu’il s’est « lacet ». »

 

            Les deux compagnons échangèrent un regard entendu et satisfait tandis que les vaillants aventuriers poursuivaient leur progression, abandonnant le maître des ballets dans sa toile. Le trio continua courageusement à travers les galeries parsemées des ossements de leurs prédécesseurs moins chanceux, traversant les chausse-trappes, les chutes de pierres, les gaz empoisonnés et les jets de projectiles divers avec panache, deux dans une chorégraphie fiévreusement étudiée et connaissant les traquenards sur le bout des doigts, le dernier faisant preuve d’une chance insolente. Rugfid découvrit en effet un passage secret en jetant nonchalamment son os de poulet dévoré en cours de route sur un bouton d’ouverture pourtant invisible. Le raccourci emprunté lui permit d’éviter maints obstacles périlleux et même de mettre la main sur tout un tas de secondes chaussettes perdues au fil des ans.

            Ce n’est qu’au bout d’une heure de péripéties diverses que les aventuriers virtuoses arrivèrent finalement à la dernière épreuve. Arzhiel essuya son front rendu moite par la tension nerveuse dans la robe de chambre de Ségodin et agrippa le miroir à deux mains sous le coup de l’angoisse.

 

- « L’ultime gardien ! » s’écria-t-il au chevalier avec vigueur. « Il s’agit d’un visage géant gravé dans la pierre et qui protége l’accès au trésor. Il pose une énigme et n’ouvre qu’à la bonne réponse. On n’a jamais pu le passer. Une phrase comme ça risque de me refiler des aphtes, mais tant pis ! Rugfid est notre seul espoir ! »

- « Donc, on peut retourner se coucher… »

- « Ou les rejoindre », menaça le seigneur en surveillant activement son sablier. « Il faut qu’ils se hâtent, les effets du philtre de Félicité ne sont que temporaires et vont bientôt s’estomper ! »

- « C’est quoi comme énigme ? » interrogea Ségodin en bâillant.

- « Aucune idée. C’est en runique ancien. Ce cave de gardien ne connaît que ce langage. À l’époque, c’était pas encore une langue morte. On avait plein de bouquins pour traduire, mais tout a cramé quand Svorn a mis le feu à sa barbe dans la bibliothèque. Regardez ! Le visage s’ouvre et va parler ! »

 

            En effet, une face grossière de plusieurs mètres de haut émergea de la pierre et posa ses yeux de ténèbres miroitantes sur les intrus venus la défier. D’une voix profonde et assourdissante comme une avalanche de roches ponctuée de crissements sinistres, le masque géant récita un long chapelet de sons étranges et inconnus avant de se taire, semblant attendre une réponse de ses visiteurs. Arzhiel tremblait sous l’emprise du suspense, mais Brandir, Hjotra et Rugfid restaient impassibles, simplement ahuris. Les trois baroudeurs formèrent alors un rapide conciliabule discret, puis sortirent leurs gourdes, ôtèrent les bouchons en liège et les passèrent au feu de la lanterne.

 

- « Par les aisselles épilées du Patriarche, mais qu’est-ce qu’ils font ?! » gémit Arzhiel, aux cents coups.

- « Ce qu’ils savent faire le mieux : n’importe quoi. »

 

            Fin prêts, les trois Nains se tournèrent alors vers le visage et, armés de leurs bouchons noircis, commencèrent à recouvrir la paroi de dessins grotesques et d’inscriptions graveleuses. Le gardien millénaire, dépité et impuissant, se retrouva bientôt affublé d’une cicatrice de pirate, d’oreilles effilés d’Elfes, d’une moustache à bouclettes, de verrues d’Orcs et de dents du bonheur.

 

- « Mais ils sont débiles ?! » se lamenta Arzhiel, désespéré. « Et « va te faire encorner » ne s’écrit pas comme ça, idiot de Brandir ! »

- « Euh…Ce n’est pas « encorner » qu’il vient d’écrire… »

 

            Lorsque la tête de pierre perdit à son tour patience à force de se faire refaire le portrait, elle cessa de faire la gueule pour agonir de longues et incompréhensibles insultes les dégradeurs et ainsi, sauver un peu la face. Puis, elle battit en retraite à l’intérieur de la paroi pour mettre fin à cette séance d’humiliation, déclenchant l’ouverture de la salle au trésor. Les trois compagnons de beuverie, fiers de leur exploit, se ruèrent sur le coffre y reposant avant de faire paisiblement demi-tour au rythme d’une chanson grivoise.

 

- « Vous êtes des héros ! » les accueillit chaleureusement Arzhiel à leur retour. « Foncièrement débiles, mais des héros ! »

- « C’était l’idée de Rugfid, le coup des bouchons », reconnut Hjotra. « Moi je voulais enfoncer nos groles dans ses narines jusqu’à qu’il cède ou qu’il sasixphie…salsifie…saxophoniste…bref, qu’il s’étouffe, mais son idée était meilleure. »

- « C’est le pouvoir du philtre ça ! » jubila le seigneur euphorique. « D’ailleurs c’était ric-rac, les effets vont disparaître d’un moment à l’autre maintenant. C’est quoi le trésor au fait ? »

 

            Un bruit de verre brisé attira l’attention générale sur Rugfid qui venait de lâcher maladroitement la fiole découverte dans le sanctuaire.

 

- « Vous aviez raison, je crois que le philtre a cessé de faire effet », commenta Ségodin devant Arzhiel hébété, figé à la vue du butin détruit. « Hé, vous allez rire ! Le trésor, c’était une potion de Félicité, petit format ! »