L'Autre-Monde
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Épisode 43 – Le Philtre de Félicité – Partie 1

 

            Elenwë entrebâilla avec appréhension la porte de la chambre et y jeta un coup d’œil circonspect. La pièce baignait dans une lumière chaude et tamisée animant des ombres mouvantes et dansantes. À la lueur du feu ronronnant comme un félin assoupi dans l’âtre répondaient les flammes fragiles de quelques bougies éparses aux senteurs délicates de baies. Les statuettes d’ancêtres aux mines austères et rebutantes avaient disparus des étagères. La pierre nue ne supportait plus le poids de la multitude d’armes tranchantes ou hérissées de pointes l’encombrant habituellement. Le seul ornement encore en place, la tête d’un ours sanguinaire effrayant, n’usait plus de ses crocs démesurés que pour enserrer dans sa gueule une gerbe de roses écarlates.

Elenwë écarquilla les yeux, sciée. Un instant, elle craignit que son dernier rail de pistils ne l’ait précipité dans un trip bien glauque. Puis, elle songea qu’il était plus vraisemblable qu’elle se soit trompée d’étage et recula pour vérifier le décor du couloir. La silhouette bombée et familière juchée sur le lit dissipa ses derniers doutes. D’un pas prudent, l’Elfe s’engagea au milieu du chemin de roses répandues sur le sol, encore plus nombreuses que celles fourrées entre les mâchoires du grizzly. Celui-ci menait du seuil jusqu’au lit décoré de fougères et de brassées de feuillage sur lequel la couvait du regard Arzhiel dans une pose lascive, nu comme au premier jour, un ruban rose noué autour de sa bedaine.

 

- « Joyeux anniversaire de mariage, ma biche débauchée ! » roucoula-t-il en faisant tressauter ses pecs bouclés.

- « Joyeux anniversaire, ma craie grasse ! » répondit la sorcière stupéfaite, transportée de joie et gloussant comme une dinde à qui elle emprunta en sus la gestuelle excitée. « Vous y avez pensé ?! »

- « Il faut avouer que m’envoyer trois messagers par jour à ce sujet depuis la dernière lune a pas mal aidé », confessa le Nain. « Surtout au niveau du résumé des tourments encourus en cas d’oubli et longuement détaillés en post-scriptum. »

- « Vous n’allez pas feindre la syncope ou me sortir votre bassine spéciale retour de cuite dès que j’aurais tombé la robe ? » demanda néanmoins Elenwë avec suspicion.

- « J’ai bien pris votre potion anti-nausée », la rassura-t-il en tapotant amoureusement son bidon. « Vous pouvez même faire venir votre mère sans problème. Aucun risque de dégobillage intempestif en prévision. »

- « C’est la chose la plus belle que l’on m’ait dite cette année », déclara l’Elfe d’une voix émue.

 

La magicienne sautilla allégrement sur place, puis avança de sa démarche féline au milieu des roses. Son excitation fébrile s’évapora néanmoins un peu plus à chaque pas.

 

- « Vous auriez pu penser à enlever les épines », fit-elle remarquer en échouant sur le bord du lit en boitillant.

- « Ça m’a coûté la peau des yeux à faire venir, cette bouffe à biquettes, je vous signale. Si c’est juste pour la piétiner et m’en coller en pot-pourri dans les latrines après-demain, j’aurais eu meilleur compte de vous acheter des patins ! »

- « Ce n’est pas grave ! L’idée était merveilleuse et votre légère maladresse n’est pas exempte de charme. Ne gâchons pas cette délicieuse ambiance romantique, voulez-vous ? »

- « Je suis d’accord… surtout si ça peut nous permettre d’en finir plus vite…Mais qu’est-ce que vous avez à vous tortiller comme un clébard errant ? J’ai encore touché à rien ! »

- « Hum…Je ne sais pas…J’ai soudain de terribles et douloureuses démangeaisons…Par ma chevelure splendide, ça gratte, c’est horrible ! »

- « C’est pas une allergie à vos huiles essentielles à la con ? À force de vous en tartiner à longueur de temps, ce ne serait pas étonnant que vous chopiez la gale ou que vous attiriez les puces. Et puis avec votre teint plutôt ingrat, c’est pas comme si ça servait à grand-chose… »

- « Mais c’est le lit qui me gratte comme ça ! » s’exclama Elenwë, les bras et les jambes couverts de plaques et de boutons. « Mon tendre ahuri, ne me dites pas que vous avez décoré le lit avec des orties ?! »

- « Si pourquoi ? Après le viol boursier des roses, j’ai rectifié le tir en tapant dans du plus modeste. C’est urticant les orties, vous pensez ? Après tout, qu’est-ce que j’en sais, moi ? Vous avez exigé des plantes en déco, vous n’avez pas précisé du non-picotant. J’ai une tronche d’expert en salade et herbage ? »

- « Par la grâce des nymphes ! » gémit l’Elfe en se soulageant au sort de soins. « Si je ne vous savais pas aussi rustre, j’aurais pensé que vous l’auriez fait exprès ! »

- « Par les grasses nymphos ! Vous vouliez une soirée romantique et ça critique ! J’ai juste une guerre mondiale sur les bras, moi ! J’ai dû détricoter tout mon planning pour vous caser entre deux batailles capitales alors ne commencez pas à chouiner ! »

- « Je chouine, mossieur le seigneur de guerre, parce qu’il faut vous menacer d’une malédiction ou d’une diète pour obtenir un quart d’heure en amoureux ! »

- « Un quart d’heure ?! » s’étouffa Arzhiel. « Mais vous aviez prévu un repas en plus ou il faut qu’on fasse ça plusieurs fois ? »

 

            Elenwë inspira à fond et tâcha de se montrer diplomate et compréhensive.

 

- « Ne nous disputons pas, c’est ridicule. Essayons de profiter de ce moment assez rare où nous sommes ensemble sans être interrompu par des importuns. »

- « Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. »

- « Votre cristal de communication est en train de sonner », répondit sombrement la sorcière en indiquant l’artefact clignotant sur la table de nuit. « Sûrement encore votre copain Orc qui veut vous échanger sa fameuse recette de cordon bleu à base de chien ou trois de ses filles en échange de vos cottes de mithril. »

- « Mais bougre de croqueur de hérissons, éleveur de tiques, buveur d’eau ! » explosa Arzhiel en allumant son orbe. « Vous comptez me lâcher la natte un jour prochain avec vos offres pourries ou il faut que je vous expédie chez maman un trio de casseurs de rotules sodomites pour parlementer ?! Peigne-cul ! »

- « Bien le bonsoir… » déclara Shalimar d’un ton glacé.

- « C’est qui cette pouf en cuir ? » demanda Elenwë d’un ton plein de venin.

- « C’est ma chef d’alliance ! » fit Arzhiel, tout affolé, en cachant l’orbe de sa main. « Mollo sur les tacles une seconde ! Elle peut me virer ou pire, réduire ma solde, si on la vexe trop. Heureusement que vous n’avez pas balancé sur hanches de clarinette ou sinon… »

- « Je vous signale que j’entends tout ! Arzhiel, réunissez vos troupes immédiatement et partez sur-le-champ… »

 

            Elenwë, déterminée à sauver son quart d’heure d’amour coûte que coûte, arracha le cristal des mains de son époux et, réagissant instinctivement, le colla sous les fesses velues du Nain.

 

- « …C’est un affrontement décisif pour la guilde et vous…AHHHH ! Mes yeux ! MES YEUX ! Par tous les dieux !!!! »

 

            Elenwë envoya bouler l’artefact dans le couloir et retourna à ses primes affaires. Arzhiel tenta de protester, mais elle l’amadoua facilement de caresses coquines sur ses pieds frétillants. Elle allait enchaîner avec une étreinte passionnée scellant définitivement l’issue de cette soirée d’amour quand elle se figea brusquement en plein élan.

 

- « Snif…Snif ? C’est quoi encore cette puanteur ? Vous avez quatre secondes pour me jurer que votre appareil digestif n’y est pour rien ou je vous change en pourceau que j’offre à Hjotra pour lutter contre ses terreurs nocturnes ! »

- « Quoi ? Snif ? C’est vrai que ça refoule méchant, mais ce n’est pas mon odeur, ça. La mienne attaque moins la gorge. Mais ?! Mais ça vient d’en dessous le lit ! Vous avez stocké votre crème épilatoire sous le pageot ? »

 

            Le couple éberlué se pencha et sursauta en découvrant l’espion allongé sous le lit, fraichement débarrassé de ses chaussettes, les doigts de pieds en éventail. L’intrus assoupi ne sortit de sa cachette qu’au second sortilège de foudre.

 

- « Navré pour l’odeur, je voulais me mettre à l’aise, » s’excusa platement le parasite en rampant. « Maintenant ça sent le poil cramé, mais là c’est votre faute, fallait pas viser les parties intimes. Joli votre ruban sur le bide, patron. »

- « Un de vos tarés de soldats sous notre lit conjugal ! » hurla Elenwë, furieuse. « C’en est trop ! Je m’en vais ! Ouch ! Saloperie de roses ! Je vais devenir folle ! Il me faut quelqu’un à rosser pour me calmer ! Où est Ségodin ?! »

- « Vous avez une raison valable de vous planquer sous mon plumard ou c’est simplement par envie subite de lapidation aux tisons ardents ? » demanda Arzhiel, intrigué, tandis que sa femme cherchait sa cravache.

- « Il me fallait une cachette qui claque, monseigneur », avoua l’espion mal à l’aise.

- «  Pour la claque, c’est bon, c’est gagné. Pour la cachette, par contre, c’est aussi râpé que vos miches sur la chaise du bourreau dans une heure ou deux. »

- « Détrompez-vous, habituellement, c’est une excellente cachette. J’y suis peinard puisque vous ne vous y rendez jamais quand Dame Elenwë est là. Et elle-même ne vous y attend plus depuis qu’elle passe ses soirées chez son professeur de menuet et…»

 

            Un nouvel éclair fouetta le sang-mêlé, l’envoya fumer au milieu des fougères. Elenwë, rouge pivoine, rengaina son index, se recoiffa, toussota, puis se précipita dehors en appelant Ségodin. Arzhiel haussa les épaules et réveilla son espion à l’aide de la claque promise et de la cire fondue d’un photophore versée dans le pantalon.

 

- « Mais une cachette pour quoi ?! Oh !…Vous, vous avez fait une boulette ! »

- « Pardon, seigneur. C’est le philtre de Félicité rapporté avec le dernier butin et que vous m’aviez chargé de surveiller. Rugfid était persuadé que c’était de la liqueur de dryade et que je ne voulais pas lui en donner. Il a fait diversion en imitant le hennissement du cheval blessé dans le couloir. Rétrospectivement, j’avoue que je n’aurais pas dû me faire avoir. Un cheval au trentième sous-sol dans une galerie d’un mètre sur deux, c’était louche. J’ai été voir quand même, dans le doute, et quand je suis revenu à mon poste, Rugfid avait vidé la jarre… »

- « La jarre entière ?! Retenez-moi par le ruban, je vais tourner de l’œil. Vous savez combien il faut de décennies à un alchimiste pour fabriquer un godet de cette potion ?! Elle rend plus veinard qu’un cocu, insensible aux sorts, aux maladies, aux blessures, aux malédictions et elle soigne les quintes de toux ! Je la gardais sous le coude pour la guerre au cas où les choses tourneraient au vilain, c’est-à-dire pour après-demain. Par les bourses du Patriarche, c’était trop de bol de tomber sur pareil trésor aussi ! »

- « Pas un bol, messire, une jarre. »

- « Vous essayez de faire de l’humour ? »

- « Euh…oui, désolé. Posez ce fléau d’armes, je vais me rendre tout de suite auprès du bourreau. Puis-je récupérer mes bottes avant cela ? »

- « Non, il reste encore plein de roses à piétiner, mon vieux. Vous voulez des draps aux orties aussi ? Ça caille dans les oubliettes. »

- « Allégerez-vous ma peine si je vous révèle l’endroit où se terre votre infâme cousin alcoolique ? »

- « À la taverne du Bouc, c’est ça ? »

 

            L’espion baissa tristement la tête en ramassant les draps et quitta la chambre en se débattant avec son épineux problème de roses, escorté par Arzhiel et son lourd fléau.

 

- « Si monseigneur veut mon avis », se permit-il, parvenu dans le couloir clopin-clopant, « je lui déconseille de se rendre dans les bas quartiers vêtu d’un seul ruban et le sifflet à l’air. Je crains que votre autorité n’en pâtisse quelque peu et que la milice ne vous ramasse pour tapinage. De plus, la grosse Lulu risque de croire que vous faîtes de la concurrence à ses filles sur son territoire et peut se montrer belliqueuse. »

 

            Arzhiel, perdu dans ses réflexions, fit taire son agent double zéro en lui fourrant machinalement son ruban dans la bouche avant de lui claquer la porte au nez. C’est quand il aperçut son tas de vêtements changés en cendres par le dernier jet intempestif de foudre qu’il commença à réaliser à quel point la soirée initialement pénible allait de surcroît se révéler longue, chiante et fraîche.