L'Autre-Monde
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Épisode 42 – L’Allié Orc

 

            Arzhiel touilla son épaisse purée avec sa louche en bois, cherchant à reconnaître les aliments indéfinissables qui la composaient, en vain. Le Nain jeta un coup d’œil circulaire pour inspecter l’auberge crasseuse dans laquelle il avait échoué par dépit la veille, tout en repoussant son bol qu’il soupçonnait contenir au moins deux légumes, peut-être mêmes verts. À la réflexion, le rade approchait plus du chenil que de l’établissement d’hôtellerie, tant au niveau de l’odeur de chien suant en imprégnant les murs que par l’omniprésence des touffes de poils au sol. Le cuisinier replet en peignoir mal fermé astiquait ses marmites en salivant sans lâcher son invité des yeux. Sa femme vidait des pigeons en alignant les têtes des volatiles devant elle, tournées dans sa direction. Des flopées de chiards tentaient sans répit de lui piquer ses bottes. Sales et déglingués, les clients rivalisaient de laideur et de rictus hostiles. Sans confort élémentaire, sans serveuse potable à pincer et sans décoration à voler, le troquet cauchemardesque n’invitait qu’à la fuite ou pire, la sobriété. Arzhiel se jura de ne pas en oublier l’emplacement pour une idée de rencard avec Elenwë.

L’idée arracha un sourire pâle au Nain, ce qu’il regretta aussitôt en ployant sous le poids des regards noirs ambiants. Il était le seul non-Humain du village et sûrement de toute la vallée, ce qui ne jouait pas en sa faveur pour passer inaperçu. De plus, il avait commis l’erreur de se faire encore plus remarquer par la faune locale en demandant des couverts pour manger. Le dingue. Dès que la pluie l’ayant jeté là cesserait, il soulagerait de sa présence ses hôtes passablement nerveux avant de se retrouver pieds nus et lynché.

 

- « Y a votre poche qui clignote, mon grand », lui fit remarquer son voisin de table aviné, l’arrachant brusquement à ses pensées.

 

            Arzhiel sursauta en sentant son flanc vibrer à intervalles réguliers et se précipita dehors pour se mettre à l’écart, suivi des yeux vitreux de la salle entière, y compris les borgnes. À l’abri des regards injectés de sang, il sortit de son sac un orbe translucide vibrant de magie, tapotant frénétiquement dessus pour l’actionner.

 

 - « Oui ?! Qu’est-ce que c’est ? » grommela-t-il d’un ton agacé tandis que les contours indistincts d’un visage se formaient au centre du globe de communication. « Camelote de magie étrangère qui ne marche jamais ! Il va s’arrêter de pulser ce boulet de berlon ou je le refourgue en presse-papier à la fête des mères ?! Mais quelle bouse ! C’est quoi cette grosse tâche ? On dirait un pet fuyant d’Elfe ou une trace de Gobelin catapulté direct sur une muraille ! Je…Sum Groor, c’est vous ? »

- « Arzhiel ? » répondit la voix caverneuse de l’Orc tandis que ses traits rugueux et puissants se dessinaient à la surface du cristal. « Je vous reçois pas top. Ça bouge pas mal, là. Vous savez que c’est interdit d’utiliser cet artefact en galopant, c’est dangereux. Vous m’entendez ?...Arzhiel ?...Oh, le vioque ! J’arrive pas à croire que cette demi-portion soit trop dépassée pour savoir utiliser un orbe de communication à notre époque ! »

- « Hé, je vous entends, le nomade aux cent forfaits ! C’est gentil de m’avoir sorti de la purée, mais je ne suis pas certain que les péquenots de la zone aient bien appréciés le coup de la boule de cristal option stroboscope. Je patauge en plein territoire de fidèles de l’Oracle, pour rappel, cher correspondant. La technologie, c’est comme l’éducation ou l’hygiène par ici, c’est vite classé surnaturel. Ces ploucs me reluquent davantage que leur sœur durant sa toilette annuelle et... »

- « Tout va bien, messire ? » s’enquit le tavernier en passant son nez porcin dehors. « Vous parlez tout seul ?! »

- « Euh…non, bien sûr, non ! Vous me prenez pour un taré ? Je parle à…mon ami imaginaire ! »

 

            L’Humain méfiant lui décocha un regard acéré qu’il voila prudemment d’un sourire cauteleux avant de refermer les pans de sa robe de chambre (à cause du froid), ainsi que la porte.

 

- « Génial, si ces culs terreux ne me destinent pas à leur hachis parmentier dominical, c’est que je finis la journée en me balançant au bout d’une corde pour sorcellerie. »

- « Dites-vous que pour un Nain, le lynchage est une manière originale de prendre de la hauteur, » piqua Sum Groor.

- « Bon, vous vouliez quoi, le mangeur de limaces? Me montrer votre collection de pagnes printemps-été ou me taper la pièce pour vous acheter un nouveau tambour ? Et éloignez votre groin, je l’ai en gros plan, c’est à peu près aussi pire que les fesses de ma femme. »

- « Ce qui est bien avec vous », commenta l’Orc d’un ton détaché, « c’est qu’on n’a pas besoin d’un mot de passe, on vous reconnaît tout de suite à votre bonne humeur naturelle. Je vous appelle pour vous signaler que l’assaut est terminé. »

- «  L’assaut ? Quel assaut ? »

- «  Celui contre la Confrérie des Cendres, le noyau dur de l’Oracle. Sölmir n’arrivait pas à nous en débarrasser alors on les a piégés en capturant et en livrant vos troupes pour les appâter. La rumeur de votre désertion aidant, on a pu les déchirer copieusement. Ils n’ont pas fait long feu les cendreux ! »

- « Que…quoi ?! Hein ? J’ai rien gravé ce que vous avez bavé. On a saboté votre calumet ou quoi ? C’est quoi cette histoire de désertion ? Sölmir m’a envoyé en mission spéciale pour…Par le verre à dents du Patriarche, vous m’avez jonglé et manipulé ?! »

- « Faut bien que vous vous rendiez utile durant cette guerre », se justifia Sum Groor. « Mais là c’est bon, vous pouvez suspendre la balade bucolique et rentrer maintenant. »

- « La balade ?! Les campagnes ravagées par la peste et peuplées de brigands et de gueux décérébrés, c’est vrai que c’est un lieu idéal de promenade ! Je trouvais ça louche aussi que Sölmir m’assure que cette mission d’infiltration en territoire ennemi était à la portée du premier manche venu. Il m’a endormi en jouant sur ma fierté... Enfin, considérons le bon côté des choses, la virée pluvieuse dans le terroir des consanguins aura au moins permis de mettre cinquante bornes entre les vapeurs d’Elenwë et moi… Sinon, cette bataille alors ? »

- « La confrérie des Cendres a bien mordu la poussière ! » clama Sum Groor avec un aboiement fier, quoiqu’un peu cabot. « Dans le détail, c’est un peu technique pour un suceur de cailloux, mais sachez que notre stratégie de contournement et de jonctions à trois armées était assez élaborée pour que même vos boulets échouent à tout faire rater. Le temps qu’ils percutent la feinte et reconnaissent leurs alliés, la victoire était totale. C’était il y a trois jours et ils ne tapent quasiment plus sur mes soldats. Là, on est sur le chemin du retour. »

- « Félicitations. Et…euh…mon état-major ? Vous avez pu le gérer ? »

- « Puisque vous abordez le sujet », fit l’Orc d’un air chagriné en baissant le ton. « Bon, ce sont des montagnards. On sent que l’altitude et le manque d’oxygénation n’ont pas stoppé que leur croissance. Il a fallu deux trolls, une muselière et une demi-barrique d’eau-de-feu pour maîtriser votre berserk. Il a tenté de m’énucléer à la petite cuillère quatorze fois d’affilée. Gros problème de sociabilité celui-là, je vous conseille de consulter. Il a des amis ?! »

- « Dites à vos cousins d’arrêter de squatter et de pisser dans nos tunnels toutes les deux saisons et on élèvera des poètes et des décorateurs d’intérieur. En attendant, le berserk reste le meilleur moyen de régler les problèmes de voisinages avec vos tribus. Et ça nous coûte moins cher que vous distribuer des couches. »

 

            Arzhiel remarqua une demi-douzaine de visages agglutinés contre les carreaux sales et trouva fort à-propos de poursuivre cette conversation un peu plus loin de la taverne. L’allée séparant la porcherie des écuries du palefrenier se flagellant aux ronces lui parut le meilleur compromis de toute la charmante bourgade.

 

- « Le pari était tout de même couillu », reprit-il entre deux giboulées glacées. « Brandir est le plus perché, mais il n’est pas le seul de mes lieutenants à détester les Orcs. Vous avez du bol que personne ne vous ait fait sauter la carafe ! »

- « Les brimades, les insultes, le verre pilé dans mes bottes, le poison dans ma viande et les trente-deux mygales dans mon armure, on s’habitue », répondit laconiquement Sum Groor. « J’ai survécu à quatre guerres et autant de belles-mères, c’est pas pour me faire trucider par quelques nabots chafouins et hostiles. »

- « Et puis, c’est pas comme s’ils étaient doués et malins non plus », concéda Arzhiel d’un ton désolé.

- « Le plus pénible, c’était Porn. »

- « Porn ? Qui c’est ça ? Vous avez recruté des extras ? »

- « Non, j’ai du mal avec les noms indigènes, pardon. Le chauve hystérique au corbeau déjanté et qui sent le fossé vaseux. Il ne m’adresse la parole que pour me promettre le bûcher huit fois par jour et m’appelle « coït du démon », « primate dénaturé» ou « face de fion ». »

- « Svorn », reconnut facilement Arzhiel. « Faut pas vous vexer, il est très taquin. Un jour il a fait un procès d’inquisition à un ver de terre qui lui coupait la route. Il disait que c’était un signe démoniaque. Faut prendre ça à la rigolade, comme quand il a choisi comme châtiment du ver d’être dévoré par Hjotra. On sait se marrer aussi, nous les Nains ! »

- « …, si vous le dîtes », consentit le guerrier en se grattant les cicatrices. « Bref, à part ces deux relous, dans l’ensemble, ils suivent. À leur rythme, mais ils suivent. Je me suis endormi deux fois debout en essayant de marcher à leur vitesse. Quand je raconterai ça à mes quarante-huit gamins, on va bien rire. Les Orcs aussi se marrent. »

- « Il parait même qu’ils ont une âme, dingue, non ? Au final, tout se déroule bien alors ? »

- « C’est ce que je croyais jusque là. On a combattu côte à côte, en fin, côte à genou. On a remporté la bataille ensemble, on a pillé, brûlé, tué. Du pur bonheur. Par contre, là, je ne les calcule pas. Ils font tous davantage la gueule qu’à l’aller où ils étaient persuadés de finir en slibard sur le marché aux esclaves ou enchainés à casser des cailloux. Même Yo le Tas avec qui j’avais sympathisé en lui prêtant mon serpent refuse de me parler. »

- « C’est Hjotra… » corrigea Arzhiel. « Si je l’ignorais, jamais je ne devinerais que vous n’avez pas été à l’école. Mais sérieux, ils boudent tous ? »

- « Tous au complet. Je ne comprends pas. »

- « Comment ça tous au complet ? »

- « Ah oui, je vous ai pas dit. Mais je n’ai pas eu une seule perte ! Y en a bien un qui s’est intoxiqué en lavant ma gamelle, deux ou trois comas éthyliques standards et une chute grave du haut de la première marche d’un escalier. Mais pas un mort au combat. »

- « PAS UN SEUL ?! » hurla Arzhiel, furieux. « Vous me gaulez mes p’tits gars pour aller à la castagne et vous n’êtes même pas capable d’en faire claquer une dizaine ?! C’est quoi la prochaine étape pour nous humilier ? Un défilé costumé ? Un flashmob sur la place du marché ? Une manifestation pacifiste ?! »

- « Y a un détail que je devrais connaître, gras double poilu ? » grommela Sum Groor.

- « La plus grande fierté d’un Nain est de mourir au combat ! Voyons, c’est l’évidence même pourtant ! On va batailler avec l’ardent désir de se prendre un coup d’épée dans la tronche ou une flèche dans le bide ! Sinon, c’est la honte, et après c’est galère pour être reconnu des dieux comme un brave. Mais vous apprenez quoi à la guerre ?! »

- « Naïvement, on essaie de vaincre ou de survivre, nous. »

- « Bah, cherchez pas si même les Humains se moquent de vous, alors ! Tsss, survivre à la guerre. C’est pas étonnant que ce monde parte en sucette. Y a vraiment des gens bizarres ! »

- « Les différences culturelles, c’est parfois fou », médita Sum Groor en léchant un bâtonnet couvert de fourmis engluées dans du miel. « Je comprends mieux maintenant pourquoi ça râle plus dans les rangs que dans un groupe d’invités à un baptême. Détendez-vous la couenne, vieux, je vais tout arranger. Je connais l’emplacement de l’antre d’une bestiole géante bien dégueu sur le trajet. Aucune chance d’en réchapper, carnage assuré et raid parfaitement inutile. Ça vous met des étoiles dans les yeux ou pas ? »

- « Vous feriez ça pour nous ?! » s’exclama Arzhiel d’une voix blanche, ému aux larmes. « Vous êtes un vrai ami, face de charnier ! Je retire ce que j’ai dit sur vous à mon dernier entretien avec les Archanges, vous n’êtes pas complètement un poids mort pour l’alliance. Promis, un vrai massacre, hein ? »

- « Ce sera avec le plus grand plaisir », sourit l’Orc de tous ses crocs. « Je vous raconterai tout. J’avais enlevé un scribe pour mon quatre heures, mais il va servir à tout noter. À ce soir ! »

 

            La boule de cristal s’éteignit, laissant Arzhiel tout rêveur. D’un pas léger, il regagna l’auberge sans remarquer les hommes réunis devant, brandissant des pelles, des bêches, des torches et une corde à nœud coulissant. Le Nain fut touché par le nombre de participants malgré la pluie intense. C’est avec reconnaissance et presque un peu de culpabilité qu’il se hissa sur un rocher proche puis alluma la bande entière à la rune d’éclair. Lorsque le sol détrempé et grésillant d’électricité fut de nouveau praticable, il enjamba les cadavres fumants pour rentrer dans le bâtiment.

 

- « Fais tourner les godets, tavernier ! » lança-t-il vivement et avec enthousiasme. « Tournée générale en l’honneur de mes garçons et des Orcs sympatoches ! Tiens, y a plus personne au comptoir ? Pas grave, ne vous dérangez pas. Je vais me servir moi-même. C’est chouette comme séjour finalement… »