L'Autre-Monde
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Épisode 41 – La Pierre Enchantée

 

            Les membres de l’état-major du Karak n’étaient pas encore descendus de leurs poneys qu’ils furent prestement convoqués à rendre compte à leur seigneur. C’est donc fourbus et crottés, et de mauvaise grâce, qu’ils pénétrèrent dans la salle du banquet où Arzhiel, seul à table, achevait de s’empiffrer au milieu des plats vidés en quantité industrielle. Affamé, Hjotra tenta une approche sur le flanc pour s’emparer d’un reste de clafoutis. Une louchée de compotes de pomme en pleine poire le renvoya s’aligner en rang d’oignon.

 

- « Notre chariot de ravitaillement a sombré au fond d’une crevasse suite à une tentative de créneau…téméraire mais hasardeuse », justifia Ségodin en décochant un regard assassin en direction de l’ingénieur. « Nous n’avons rien avalé depuis deux jours et je n’ai même pas pu me peigner depuis hier. Peut-être serait-il plus respectueux envers le protocole que nous revenions plus tard, restaurés et présentables. Nos rechanges se trouvaient aussi dans ce chariot… »

- « Non, bien sûr », leur répondit Arzhiel, le nez baignant dans sa pinte. « Vos traces de pas boueuses sur le carrelage feront la nouille aux larbins qui ont perdu mes pantoufles favorites. Et comme cette feignasse de bouffon s’est absentée pour cause de décès, j’ai besoin d’un divertissement pour mon repas. Vous restez là. »

 

Le seigneur se redressa pour libérer un rot assourdissant et daigna enfin accorder toute son attention à ses champions, les jaugeant d’un air faussement enjoué, mais véritablement contrarié.

 

- « Alors, cette bataille ? Vous vous êtes bien dégourdis les pattes ? Ici, on n’a pas vraiment eu le temps de s’ennuyer pendant que trois armées de l’Oracle nous assiégeaient. On a légèrement morflés en attendant votre renfort, je ne vous le cache pas. Mais rassurez-vous, les survivants vont bien. »

- « Nous avons vaillamment affronté l’ennemi Drow et arraché une victoire historique, monseigneur ! » trompeta Ségodin en bombant le torse.

- « Sans doute parce que la cité était privée de la majorité de ses défenseurs. Leur matriarche m’avait expédié un émissaire exigeant ma reddition accompagnée de la promesse de baiser le pied de ma nouvelle reine en gage de soumission. Je le lui ai retourné avec une caisse de vin elfique chargé au philtre d’amour d’Elenwë, version dose de cheval. Aux dernières nouvelles, la fana des bisous plantaires courait encore la campagne, coursée par la moitié de ses soldats remontés à bloc. Comme le combat contre les trop moches et les buveurs de flotte n’a pas du vous retenir bien longtemps, je présume que vous êtes tombés sur des embouteillages ? »

- « Le chemin était en pente », expliqua Svorn. « Et on a dû faire demi-tour en cours de route en s’apercevant qu’on avait confondu les réserves de munitions avec celles des cotillons. À notre décharge, l’écriture sur le bon de livraison était déplorable. »

- « Oui, oui, je connais les détails, l’espion que je vous avais collé aux miches m’a tout raconté », soupira Arzhiel, maussade. « Passons les âneries et les boulettes usuelles. Pourquoi les armes de siège sont revenues deux jours avant le reste des troupes ? »

- « Moi je sais ! » s’exclama Hjotra en levant bien haut le doigt pour répondre, trépignant d’excitation à l’idée d’être interrogé. « C’est parce qu’elles n’ont pas participé à l’assaut. »

- « Et pourquoi donc ? » questionna Arzhiel avec un sourire crispé, le poing tremblant.

- « La faute à ces démoniaques Elfes noirs », maugréa Svorn. « Ils comptaient quelques magos dans leur taudis. Leur sorcellerie diabolique a donné naissance à un redoutable sortilège ! Nous avons dû ordonner aux béliers de partir pour les épargner. »

- « Un sort ? Lequel ? Calamité des Ténèbres ? Nuage de Mort ? Incendie Supérieur ? »

- « Vol de Moineaux », déclara le haut-prêtre avec aplomb.

- « Une horde impitoyable de piafs atteints de diarrhée ! » détailla Hjotra avec terreur. « Impossible d’avancer sans qu’ils me pourrissent les engins. Obligés de faire demi-tour. Le nettoyage  me coûte bonbon à l’Oliphant Bleu après ! »  

- « Je…je ne peux rien répondre à ça », murmura Arzhiel, désabusé.

- « Ah, vous voyez ! » lança Hjotra aux autres. « Je vous l’avais dit qu’il comprendrait. Tout de suite « ouais, tu vas te faire salader et gniagniagnia ». Mauvaises langues ! »

- « Non, je ne vais pas vous engueuler. Par contre, vous irez voir le bourreau, je crois qu’il a fabriqué un nouveau prototype de fouet à lacérations multidirectionnelles et il cherchait des cobayes pour le tester. Sinon, pour le butin ? »

- « Regardez ce trésor prodigieux ! » s’exclama Ségodin en défilant fièrement. « On en a braqué une centaine comme ça ! »

- « C’est quoi ? Des tabliers de cuisine ? Des laids napperons ? »

- « Euh, des cuirasses, seigneur…Ce sont des armures drows… »

- « Attendez, laissez-moi percuter. Nous fabriquons des cottes de mithril plus résistantes que l’acier et vous me ramenez des vestes de cuir miteuses ? C’est de la provocation ? Ou alors c’est une commande expresse de votre club de fétichistes du samedi soir ?! »

- « Je ne vois pas de quoi vous voulez parler », balbutia le chevalier, livide. « Moi, dans un tel club ?! C’est aberrant. En plus, ils n’ont pas voulu reconduire ma licence cette année. »

- « Je m’en vais vous le faire tanner le vôtre de cuir ! Allez, zou, au bourreau vous aussi ! Vous avez ramené autre chose ? De potable, j’entends ? »

- « Un artefact magique, monseigneur », s’empressa d’intervenir Svorn. « Je l’ai moi-même choisi parmi les possessions de la matriarche feu-au-derche pour vous l’offrir. C’est écrit dessus « pierre enchantée ». »

- « Vous savez lire le drow, vous ? »

- « J’ai des notions. Je suis un sage et un érudit. Et mes parents m’avaient offert une esclave Drow pour mes cent ans. J’en ai été très…proche jusqu’à ce qu’elle meure accidentellement d’une trentaine de coups de piolets un jour où elle avait souri à un autre que moi. Assez de sentimentalisme. Pour revenir à la pierre, le seul hic, c’est qu’on ne sait pas encore à quoi elle sert, ni comment activer son pouvoir. Mais monseigneur saura apprécier ma loyauté et ma sagesse au milieu de cette débilité ambiante. »

- « Un caillou magique inutilisable ? Vous avez raison. Si je devais punir tous les débiles du Karak, on ne s’en sortirait pas. Bon, dégagez que je digère. Tiens, au fait ! Où sont Rugfid, Brandir et l’éclaireur ? »

- « Capturés », répondit Hjotra en se curant paisiblement le nez. « L’éclaireur s’est vautré en fuyant à cause de sa jambe de bois et de son gâtisme avancé, entraînant Brandir dans sa chute. Rugfid, je crois qu’il était fin plein. Il n’a pas suivi le mouvement. Les gardes les ont expédiés aux mines de charbon. »

 

            La pierre enchantée s’envola des mains d’Arzhiel et percuta rudement l’ingénieur.

 

- « Je pense avoir trouvé une utilité pour la caillasse », décréta le seigneur tandis que Hjotra titubait, la langue tirée, le front en sang. « Tant pis pour la sieste. On retourne chez les Drows chercher les trois autres patates ! »

- « Une telle solidarité est si poignante ! » s’enflamma Ségodin. « Nous volons au secours de nos compagnons prisonniers ! Quelle noblesse de votre part, seigneur ! »

- « Exactement. Je ne laisserai personne d’autre châtier mes boulets avant moi ! »

 

            L’armée naine se remit en marche après une rapide préparation et une installation improvisée de parapluies sur les engins de guerre. Arzhiel déploya le gros de ses troupes pour simuler un siège afin d’occuper les défenseurs encore vivants et épargnés par les ravages de l’amour alcoolisé. En parallèle, il prit la tête de l’expédition de secours et opta pour un assaut rapide et furtif, s’engageant avec quelques soldats dans des tunnels isolés menant aux mines des Elfes noirs.

 

- « J’ai fait un rêve bizarre », déclara Hjotra en marchant aux côtés de son chef.

- « Moins fort, ils vous nous entendre. C’était plus bizarre que celui où vous étiez une statuette en plâtre dans un jardin humain à pousser une brouette ? »

- « Oui. Cette fois, je pouvais nous voir tous, tout le Karak, comme les pièces d’un jeu d’échec. Y avait une divinité un peu glauque qui nous dirigeait et décidait de nos batailles, de nos alliances, de notre menu. Il m’expliquait qu’on ne vivait pas vraiment, juste dans une grande illusion dont on n’avait pas conscience, afin que d’autres dieux aussi zarbes que lui puissent s’amuser. Et il portait le même nom que vous, sauf qu’en vérité, ce n’était pas son vrai nom non plus. J’ai pas tout pigé… »

- « Moi je pige surtout qu’il va vous falloir ralentir sur la consommation d’herbes à pipe, mon vieux. Baissez d’un ton avant qu’on se fasse repérer, on approche là. »

- « J’ai quand même appris quelque chose, une vérité éclatante et universelle. »

- « Chuuuut ! C’était quoi ? »

- « Les petites cuillères n’existent pas. Vous pensez que je deviens fou ? »

- « Non, c’est plus de la folie à votre niveau, c’est de la démence pure et dure. Écoutez, si je vous donne mon avis sur votre rêve, vous promettez de faire moins de bruit ? Bon, alors déjà, le coup de l’illusion du monde, c’est pas facile à avaler, mais bon, les dieux sont sacrément torchés parfois. Admettons. Par contre, je ne peux pas croire qu’il y ait un pauvre gars qui prenne plaisir à m’avoir comme avatar et à diriger une pareille troupe de bras cassés. Vous imaginez l’espèce de malade, sinon ? Sûrement un pervers. »

- « C’est vrai qu’il était louche, avec une dégaine improbable », réfléchit l’ingénieur. « Mais ça paraissait tellement réel… »

- « Fermez-la ! » grogna Arzhiel, en stress. « On est arrivés et ça grouille de sentinelles. Regardez ! Ils sont là ! Rugfid et Brandir se tapent sur la gueule pour un quignon de pain ! Allons-y pendant que les gardes sont trop occupés à parier sur le gagnant ! En avant ! »

- « …Un jour, la p’tite Lucette, tripote-moi la pioche avec les doigts. S’en allait à la fête, tripote-moi la pelle avec émoi… »

- « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! » s’écria Arzhiel, hébété.

- « C’est la pierre enchantée ! » s’exclama Svorn en la sortant de son paquetage.

- « …Lève la cuisse, voilà qu’ça glisse ! Lève la fesse, voilà qu’ça presse !... »

 

            Le vacarme assourdissant de la voix nasillarde chantant à tue-tête attira aussitôt l’attention des gardes qui découvrirent les intrus aussi ahuris qu’eux, figés en plein élan. Bien que peinant à couvrir le raffut de l’artefact, l’alerte fut donnée, déclenchant une mêlée des plus violentes malgré la joyeuseté des vers braillés.

 

- « Des notions de Drow, hein ? Un sage et un érudit, hein ? » grogna Arzhiel en prenant Svorn par l’épaule. « C’était pas plutôt « pierre à chanter » qu’il fallait lire au lieu de « pierre enchantée » ? Sympa de m’avoir ramené en cadeau un caillou qui débite des chansons paillardes ! Je vais avoir moi aussi une attention touchante à votre encontre. Très touchante ! »

 

            La dernière chose que Svorn aperçut après qu’Arzhiel lui ait aplati le crâne avec son bout de pierre festive fut le visage de Hjotra en gros plan, l’index sur les lèvres, l’intimant au silence alors qu’il agonisait en geignant.

 

- « …Berger, tu es cocu, ta femme s’en va cul-nu ! Berger, tu es cocu, pour moins de deux écus !… »

 

            Hjotra esquissa un pas de danse qu’il acheva en lançant discrètement son pied dans les côtes de Svorn inconscient. Un air stupide obsédant dans la tête, il courut ensuite rejoindre le combat en ricanant comme un bossu.