L'Autre-Monde
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Épisode 40 – L’Oracle

 

Un valet octogénaire, mais qui paraissait plus jeune d’au moins dix minutes que son véritable âge, mena le trio de visiteurs jusqu’à leur chambre avant de repartir en débitant des politesses obséquieuses. Arzhiel et Brandir inspectèrent la pièce d’architecture humaine d’un œil critique, soupirant de détresse devant la piètre qualité de la pierre et la grossièreté de la taille. Quand ils eurent terminé de mesurer chaque dalle sous l’œil perplexe de Ségodin, ils posèrent enfin leurs paquetages.

 

- « Le voyage m’a vidé ! » lâcha Arzhiel en se vautrant pesamment sur sa couche. « Je me demande si les Humains ont inventé la bière ? Je leur taperai bien…Hé ! Où vous allez comme ça tous les deux ?! »

- « Au tripot », répondit Brandir. « J’en ai repéré un au bas de la rue. »

- « Moi je vais au bordel », admit Ségodin.

- « Mais certainement pas ! Vous attendrez vos vacances en famille pour faire la tournée des bouges ! Je vous rappelle que nous sommes une délégation diplomatique officielle. Brandir, en tant que garde du corps, vous êtes censé me suivre comme mon…Oooooh, mais ne changez pas de futal pendant que je vous parle, vous voulez qu’on finisse aveugles ?! »

- « Dites », intervint Ségodin, déçu. « Pourquoi je devais venir déjà ? »

- « Parce que j’apprécie votre compagnie. Non, je déconne. C’est juste que ça en jette d’avoir son Humain domestique en voyage. »

 

            Le bruit de coups à la porte étouffa les râlements vexés du chevalier. Un Humain en robe de cérémonie, chauve, décrépi, mais au regard vif et perçant, salua fraîchement le trio, sans dissimuler sa surprise.

 

- « Vous êtes des Archanges ? » interrogea-t-il, sceptique.

- « Si vous nous imaginiez la quéquette à l’air à jouer de la lyre le cul vissé sur un nuage, vous allez être déçu, » lui rétorqua Arzhiel. « Navré de ne pas correspondre à vos fantasmes, la momie, mais les faucheurs d’âmes sont rarement recrutés sur leurs physiques d’éphèbes. Maintenant, si vous n’avez pas de pichet de mousse sur vous, n’hésitez pas à vous casser. »

- « Je suis le maître des lieux », se présenta le vieil homme d’un ton doucereux. « Je vous souhaite la bienvenue chez moi, messires. C’est un …honneur d’héberger des suivants de Dame Shalimar et Maître Énigma. Je serai votre hôte durant votre séjour. Puis-je connaître le motif de votre venue ? »

- « Ben, vous nous avez invité pour le truc là…une sorte de gueuleton-débat d’idées, le grand conseil des bourges de la région…mais si, vous savez, le séminaire cabaret et thalasso à propos du machin avec la fin du monde. »

- « L’apparition de l’Oracle et sa prophétie de destruction », chuchota Ségodin, écarlate de gêne.

- « Mais la cession s’est achevée la semaine dernière », informa le vieillard surpris.

- « C’est mort pour les danseuses en string », commenta amèrement Brandir en remontant sa braguette. « Le coup dur… »

- « Qu’est-ce qui vous a mis en retard comme cela ? »

- « Qui sait ? » lança ironiquement Ségodin. « Peut-être le rythme de marche à cinq kilomètres maxi par jour, en pente et le vent dans le dos. »

- « C’est sûr que les Nains ne sont pas faits pour la course », intervint Brandir en haussant les épaules. « Ça se voit direct au physique, comme on voit que les Humains ne sont pas faits pour la guerre. »

- « Ou le sexe », ajouta Arzhiel en adressant un coup d’œil fugace au chevalier.

- « Hum, je comprends », reprit l’hôte. « Ce n’est pas si grave. Je peux vous entretenir personnellement de l’Oracle, même si le conseil est dispersé. Dès demain si vous le voulez. »

- « Maintenant qu’on est là, allons-y gaiement », acquiesça Arzhiel. « Va pour demain. Et n’oubliez pas les bières cette fois. J’ai rien contre vous, mais je connais les Humains. J’ai déjà eu des entretiens avec Ségodin et parfois (souvent), c’est chiant. Donc en prévision. »

 

            Le Nain referma la porte sur le visage médusé du vieil homme avant que celui-ci ne puisse rétorquer. Le temps qu’il se retourne, Brandir et Ségodin s’étaient échappés par la fenêtre.

            Le lendemain, le propriétaire des lieux mena ses invités dans une riche et vaste pièce où il les fit asseoir dans de vaporeux poufs et une chaise, Brandir ayant écharpé son pouf à la hache en manquant se noyer dedans. Patiemment, passionnément, longuement, l’homme devisa de l’Oracle, être divin venu déclarer une guerre générale en vue d’éradiquer les peuples et clans corrompus, vils, impénitents et pernicieux. Sa mission sacrée était claire : les batailles à venir devaient semer la mort et la destruction afin qu’un monde meilleur puisse renaître et s’épanouir, abreuvé du sang des vaincus pour nourrir les descendants des vainqueurs, nécessairement élus des instances célestes.

 

- « Quelque détail semble vous chiffonner, seigneur Arzhiel ? » demanda-t-il une fois son discours achevé. « Vous paraissez troublé. »

- « C’est votre déjeuner, c’était vraiment infâme. C’était quoi ? Du cygne au miel ? C’est sûr que vous allez rester tout osseux si vous ne bouffez que des piafs ! Sans vouloir critiquer, ce n’est pas mon genre, c’est comme votre bière. Vous me ferez penser à vous vendre la recette. Ce serait dommage que vous soyez un jour tabassé par un invité qui a du goût. À part ça, votre histoire me travaille. Je ne me souviens pas que le Patriarche nous ait parlé d’une apocalypse à venir… »

- « Vous pouvez parler à votre dieu ?! »

- « Il ne répond pas souvent », tempéra Brandir. « Svorn dit qu’il a honte de nous, mais je ne suis pas aussi pessimiste. Je crois qu’il s’en fout, tout simplement. »

- « En tout cas, il avait prévenu pour l’épidémie de variole, le tremblement de terre et le jour où Elenwë voulait un marmot, » nuança Arzhiel. « Les pires catastrophes, quoi. Il est certain de son coup votre pote Horace ? »

- « Oracle », rectifia Ségodin en toussotant.

- « Attendez ! » sursauta le vieillard, effaré. « Il est d’essence divine quand même. Il fait de la lumière, son contact est brûlant, il nous guide dans les Ténèbres… »

- « Une vraie tête d’ampoule », murmura Arzhiel, sans toutefois provoquer la moindre hilarité en retour. « C’est curieux tout de même…Cette guerre, ça va se passer comment ? »

- « Les incroyants crèvent. On massacre leur famille, leurs amis, leurs villes et leurs chiens. »

- « Les chiens aussi ? » s’exclama Brandir. « On a bien fait de ne pas emmener Hjotra. Il nous aurait fichu la honte en chialant. »

 

            Ségodin coula un regard pesant au berserk mâchouillant bruyamment une aile de cygne, des plumes fichées au miel parsemant sa barbe.

 

- « Et si on n’écoute pas ses « divines » paroles ? » questionna Arzhiel, étrangement sérieux.

- « On crève. Notre famille, nos amis, nos villes, tout y passe. L’Oracle crame tout. »

- « C’est un programme concis, mais qui a l’avantage d’exclure tout malentendu…Admettons, une alliance pacifique ou neutre refuse le combat, sans toutefois s’opposer à votre croisade. »

- « C’est chaud pour elle », répondit franchement le vieillard, un peu excité. « On la crève avec sa famille, ses amis… »

- « Oui, c’est bon, j’ai saisi le concept. »

- « …Les fidèles seront récompensés à chaque fois qu’ils buttero…qu’ils terrasseront un vil ennemi hérétique ! Et y a un bonus si on les torture en place publique en plus ! »

- « C’est quoi comme récompense ? » interrogea Arzhiel, curieux mais méfiant.

- « On gagne le droit de vivre un jour de plus. Allez raser un bourg de cent méprisables incroyants, vous gagnerez cent jours de vie. C’est intéressant non ? Là, on fait une offre exceptionnelle pour les premiers jours de lancement de la grande guerre, on vous donne un jour supplémentaire pour chaque tête de femme ou d’enfant ramenée ! Honnêtement, ça vaut le coup ! »

 

            Le vieil homme trépignait sur son fauteuil, la bave aux commissures des lèvres et un rictus dément qui se voulait sourire amical. L’exultation rendait son crâne si brillant de sueur que Brandir pouvait voir son reflet dedans et se faisait des grimaces dans son coin.

 

- « Vous nous rejoignez, seigneur des pierres ? » proposa fébrilement l’homme. « Ça tombe bien, j’avais justement préparé la semaine dernière les papiers d’adhésion et de fidélité sur trois siècles pour votre clan, que je sais impérieusement puissant. »

- « Mais l’encre n’est pas encore sèche… » remarqua Ségodin.

- « Tamponnez là, là et là. Je vous donnerai une carte vous octroyant une réduction sur les piloris et les vierges de fer achetés dans cette ville. »

- « J’hésite quand même un peu pour ne rien vous cacher », marmonna Arzhiel en reculant discrètement son pouf. « Juste une question. Mettons que je sois une divinité qui ai bûché des millénaires pour concevoir la vie, la voir s’épanouir, la guider, l’aimer et qu’au bout du compte, elle me tape sur les nerfs, un peu comme une épouse pour illustrer l’exemple. Ou un petit ami collégien dans votre cas. Je décide de l’annihiler pour faire un monde plus beau et tout le bastringue. Pourquoi j’aurais besoin d’envoyer un messager de mon propre gang pour demander à mes peuples de s’entretuer ? C’est risqué. Mon larbin peut foirer la mission, ne pas se faire comprendre, se faire buter, voire même en profiter pour me planter et occuper la place. Ses fidèles peuvent eux aussi se vautrer, souiller ou ridiculiser la cause, se faire emmancher par l’ennemi. Et quand bien même ils arriveraient à rouster leurs voisins, comment être sûr qu’ils ne vont pas en laisser échapper certains ? Bref, si j’étais un dieu bien remonté, pourquoi ne pas faire le boulot moi-même ? Une maladie, une pluie de météorites, une chanteuse à la mode bien tankée et sans talent, c’est pas les moyens qui manquent pour éclaircir le paysage. Ce serait plus propre, plus net, plus marrant et certainement mieux fait ! »

- « Où voulez-vous en venir ? » lâcha le vieillard en tiquant nerveusement.

- « Juste une pensée anodine. Si j’étais mal intentionné et puissant, mais pas autant qu’un dieu qui peut tout raser d’un claquement de doigt, je trouverais astucieux de monter les seigneurs les uns contre les autres pour ensuite achever les survivants affaiblis. »

- « Ça signifie que vous ne comptez pas rejoindre nos rangs, n’est-ce pas ?! » tonna le vieil homme, visiblement furieux. « Le doute envers l’Oracle n’est pas permis. Seule la totale coopération est tolérable. Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ! »

- « Il bosse pour la paix et la liberté votre bonhomme lampion, c’est bien ça ? » fit Arzhiel en se levant avec un sourire amusé.

- « Vous brûlerez dans les flammes de l’enfer que deviendra ce monde, impies, blasphémateurs, infidèles ! » hurla le vieillard en les chassant à coups de coussins.

- « Svorn, sortez de ce corps ! » cria Ségodin en riant comme un fou.

 

            Les invités quittèrent la pièce une fois que Brandir cessa de cogner et que le cadavre de leur hôte soit correctement planqué sous le tapis de la table basse. Ils regagnèrent leurs quartiers sans trainer avant que les gardes ne viennent se joindre à la fête.

- « Les Archanges avaient raison à propos de l’Oracle, ça va péter grave », confia Arzhiel. « J’ai bien fait de préparer les armées avant de partir. M’est d’avis qu’on ne devrait pas tarder à avoir une affluence de visiteurs au Karak, et pas que des touristes venus pour goûter nos crêpes et randonner en montagne. »

- « Sérieux, chef », demanda Brandir en frottant ses gants tachés de sang. « Vous pensez vraiment que son attrape-couillons de mission divine d’extermination va marcher avec certains ? »

- « La réponse est dans la question », répondit son chef en fourrant quelques décorations dans son sac, histoire de ramener des souvenirs.