L'Autre-Monde
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Épisode 39 – La Flamme

 

            Ségodin se racla plusieurs fois la gorge, mais le bruit de la cascade sous laquelle Arzhiel se lavait en sifflotant couvrit ceux du chevalier. Ce dernier, impatient, finit par s’avancer jusqu’à entrer dans le champ de vision de son seigneur. Le Nain surpris sursauta, lâcha son savon taillé en forme de chopine, glissa dessus et échoua en bombe au fond du lac souterrain adjacent. Désappointé par ce contretemps fâcheux, Ségodin s’empressa de le hisser hors de l’eau, non sans lui arracher quelques bouts de barbe au passage.

 

- « Ça ne vous suffit pas de venir me reluquer sous la douche, il faut encore que vous me balanciez à la baille ?! » vociféra Arzhiel en se débattant. « Et virez vos pattes de la bête, grand taré ! C’est quoi votre problème ? C’est personnel, hein ?! »

- « Que monseigneur me pardonne, mais je ne pouvais contenir davantage mon excitation ! » soupira d’agacement Ségodin en recouvrant son chef hébété avec une serviette éponge. « Non, posez ce rocher, ce n’est pas ce que vous croyez ! Je suis à bout, messire ! Je ne parviens plus à brider mon ardent désir pour Dame Elenwë ! Je dois atteindre son cœur ! »

- « C’est bien ce que je dis, vous êtes vraiment à la ramasse, mon pauvre. Et d’un, je me secoue de vos états d’âme comme de mon premier poil. Et de deux...Mais où sont les servantes ?! »

- « Je les ai congédiées pour pouvoir nous garantir un peu d’intimité », lui rétorqua le jeune homme en le frictionnant énergiquement.

 

            Vigoureusement tripoté, Arzhiel arma son coup de poing avant que les mains de son vassal ne s'attardent aux endroits stratégiques, mais dut se rendre à l'évidence. D’une part, l’Humain ne manquait étonnamment ni ne doigté, ni d’habilité, sans pêcher par une mollesse excessive et suspecte. D’autre part, esseulé par la perte de ses domestiques, le Nain ne disposait pas de meilleure option pour se sécher et se vêtir. On ne s’élevait pas dans la hiérarchie politique à coups de manigances, de pistons et de tabassages de rivaux pour s’abaisser à s’habiller tout seul une fois parvenu au sommet quand même !

 

- « Et de deux ? » le relança Ségodin en le faisant s'asseoir pour mieux lui limer les orteils.

- « Et de deux...Et de deux, vous pensez vraiment que venir pleurer auprès de son mari est le meilleur moyen de séduire Elenwë ? »

- « Vous trouvez que mon approche manque de logique, c’est ça ? », crut deviner Ségodin en travaillant d'arrache-pied.

- « Dison que le terme couillon résume en effet ma pensée… »

- « Tous les autres se gaussent de moi quand j’aborde la question. Ils m'insultent, me jettent des cailloux, essayent de m'estourbir avec leurs masses...C'est de la camaraderie joviale, j’en conviens. Mais Hjotra m’a quand même menacé avec son putois hier. Malgré leur témoignage quotidien d’affection à mon égard, vos semblables ne sont que des rustres insensibles. Vous, en revanche, je vous sais familier des choses de l’amour. »

- « Vous savez, si j’avais le choix, je préfèrerais une malédiction. Le résultat est souvent le même d’ailleurs : la chaude-pisse…Je vais choisir les chaussettes en poils de campanules, je vous prie. »

- « Non, mais sérieusement ! » supplia le chevalier en l’aidant ensuite à enfiler son caleçon long. « Comment séduit-on chez les Nains ? »

- « Vous avez vu nos touches ? On paye, on enivre, on ment. Pourquoi, y a d’autres moyens chez les Humains ? »

- « Il me semble, oui », répondit le chevalier en s’efforçant de conserver un sourire ne trahissant pas trop sa stupeur. « Vous, personnellement, comment vous y prenez-vous ? »

- « J’ai une phrase magique infaillible. Écoutez bien : « bonjour, je suis le seigneur du Karak. Ma chambre est là. T’es partie et magne-toi avant que ça refroidisse. » »

 

            Arzhiel souligna son affirmation d’un fier hochement de tête et se délecta de l’expression déconfite de son lieutenant dérouté. Ségodin dissipa sa gêne et son trouble en terminant d’enfiler la tenue d’Arzhiel, puis médita ses sages paroles le temps de lui brosser la barbe.

 

- « Du bel ouvrage », dut constater Arzhiel à la fin, mirant son reflet dans l’eau en rendant à Ségodin son fil dentaire usagé.

- « Merci, monseigneur. »

- « On ne parlera jamais à personne de cet entretien, n’est-ce pas ? »

- « Jamais, monseigneur. »

- « Fort bien. Barrez-vous maintenant. »

 

Le jeune homme s’inclina et obtempéra, toujours songeur. Perdu dans ses pensées et marchant d’un pas hagard à travers les tunnels, il tomba nez à nez avec Elenwë au détour d’un couloir.

 

- « Ma dame, mes honneurs », balbutia-t-il, rouge d’embarras.

- « Tiens, vous venez du lac aux ablutions ? D’habitude, ce sont les servantes encore bien roulées et de moins de soixante ans qui en sortent quand mon époux s’y rend… »

- « Euh…Je venais quérir auprès de lui un conseil…militaire. »

- « Militaire ? Vous avez changé de branche ?...Je vous taquine, c’est une plaisanterie. Ne faîtes pas cette tête, on dirait le père supérieur la fois où l’un de mes seins s’est accidentellement fait la malle hors de mon décolleté lors d’une vente de charité pour son ordre. »

- « Quoi ?! Mais c’était quand ça ?! »

- « Vous n’avez pas connu. Papy moine a monté une échoppe de broderie de sous-vêtements féminins depuis. Une inexplicable et singulière reconversion, mais après tout, les Nains sont assez bizarres….Êtes-vous fiévreux ? Vous avez le teint…sanguin. Je dois avoir une décoction au frais au labo qui devrait pouvoir vous soulager ça. »

- « Avec grand plaisir ! Puis-je me proposer de vous y escorter ? » fit Ségodin, bondissant sur l’occasion.

- « Vous comptez me sauter dessus dès que nous serons seuls et isolés ? » questionna subitement l’Elfe d’un air suspicieux.

- « Grands Dieux, non ! Je suis un gentilhomme ! Loin de moi l’idée même de… »

- « Houlà, mais vous paraissez sérieux en plus ! », s’étonna la sorcière, visiblement intriguée. « Vous commencez à m’inquiéter, mon ami. Vous n’êtes pas dans votre état habituel. À tous les coups, vous nous couvez quelque chose. Allons-y. Votre absence de lubricité dans le regard tend à me rendre nerveuse. »

 

            Ségodin, frétillant de bonheur mais résolu à brider ses pulsions en faveur de plus nobles sentiments, accompagna Elenwë d’un pas rendu fébrile par l’idée de lui déclarer son ardente passion. Il l’arrêta donc dans la caverne aux Mille Étoiles, magnifiquement enveloppée dans un écrin de stalagmites luisant de minerais brillants dont elle tirait son nom et son atmosphère enchanteresse. Puis, il se lança.

 

- « Dame Elenwë ! Je dois vous confier un terrible secret ! »

- « Vraiment ?! » s’exclama vivement l’Elfe, l’œil pétillant. « Et bien, moi, j’ai appris que le tenancier de la taverne léchait tous les matins une pierre gravée par Svorn, persuadé que ça stopperait sa calvitie ! Et la femme du maître-baliste, celui qui pousse un cri de canard à la fin de ses phrases, elle joue aux dès avec les gardes de la tour sud. Il parait qu’elle a perdu toute sa dot et qu’elle a donné deux de ses gamins en gage. Remarquez, elle a pu se débarrasser de son aîné, le petit roux laid comme un porcelet galeux continuellement suivi par une escadrille de mouches à bouse. D’après la rumeur, il aurait volé l’œil de verre de son grand-père durant son sommeil pour se payer du tabac à chiquer et un piercing aux bourses. Je me demande cependant bien qui paierait pour récupérer un œil de verre usagé…Bref, on parlait de quoi déjà ? »

- « Euh…d’un secret, je crois », murmura le chevalier, désarçonné.

- « Gardez-le pour vous alors ! J’ai une sainte horreur des commérages de basse-cour et des ragots répugnants, tenez-le vous pour dit ! »

 

            Elenwë reprit sa route et Ségodin, décontenancé, dut courir pour la rattraper. Parvenu aux pieds d’escaliers majestueux gravés dans la roche et décorés de piliers élancés et de fresques somptueuses, il tenta un nouvel essai.

 

- « Ma dame, je dois vous confier quelque chose ! C’est important ! C’est à propos de… »

- « Hé, Sopalin ! » beugla Rugfid en l’apercevant au loin. « Hé ho ! »

- « Mon nom est Ségodin, bougre de courtes-pattes ! » grogna le chevalier quand l’explorateur les eut rejoint, traînant par le bras Brandir, apparemment saoul comme cochon.

- « Votre intrusion est grossière et malvenue ! Votre présence importune nous incommode, à Dame Elenwë et moi-même. Veuillez quitter les lieux ! »

- « Genre, j’interromps quelque chose ! » gloussa Rugfid. « Vous alliez conclure ou bien ? »

 

            Le Nain partit d’un éclat de rire gras qui froissa néanmoins moins Ségodin que le léger ricanement cristallin qu’y joignit Elenwë, amusée par la boutade.

 

- « Il faut que vous voyez ça ! » fit gaiement l’explorateur en désignant Brandir qui ne tenait debout que par un heureux hasard de la gravité. « Il est épave là, mais grâce à ça, je me suis découvert un don génial ! Demandez-lui ce qu’il a fait hier soir. Allez-y ! »

 

            Ségodin voulut protester, mais Elenwë s’exécuta, sa curiosité apparemment piquée par l’enthousiasme de Rugfid. Le chevalier dépité garda le silence, comprenant que l’explorateur, bien parti pour les leur briser menu, ne les lâcherait de toute manière pas.

 

- « Gnneee..Mhier ? » bafouilla Brandir en titubant, diffusant de larges vapeurs d’alcool. « M’suis plo…palo…pelotonné la gueule… ‘vec les gnilles de foi… qui f’saient l’tapis… à la daverne du plouc… et...et…et apè… on a douss tissé zur la borde de Zorn ! …Ch’tait ‘achement fendard ! »

- « De quoi conduire un orthophoniste à la corde », commenta Ségodin, guère amusé.

- « Déjà qu’on ne percute pas grand-chose à ce qu’il raconte quand il est sobre », rajouta Elenwë, impressionnée, « là, c’est du haut de gamme. »

- « Exactement ! » s’esclaffa Rugfid. « Mon don, croyez-y bien ou pas, c’est que j’arrive à le traduire ! Je comprends le nain bourré ! Il a dit textuellement : je me suis pochtronné la gueule avec les filles de joie qui font le tapin à la taverne du bouc et après, on a tous pissé sur la porte de Svorn. C’était très divertissant ». C’est énorme, non ?! Il faut absolument que je montre ça au cousin Arzhiel ! C’est un coup à finir dans l’état-major ! »

- « Vous faites déjà partie de l’état-major, bourrique », lui rappela Ségodin, blasé.

 

            Mais le linguiste ne l’écoutait plus, courant au loin sans se rendre compte que Brandir vomissait ses tripes en geyser sur son sillage, achevé par les saccades de la course. Ségodin tenta de reprendre le cours de sa prime conversation avec sa bien-aimée, mais il dut se résoudre à abandonner en écoutant débattre celle-ci de cette enrichissante découverte, fascinée par un don qu’elle jugea indispensable pour vivre dans une communauté de Nains. L’ambiance romantique définitivement ruinée par les relents de vomi saturant bientôt tout l’étage, le couple reprit son chemin en enjambant flaques et éclaboussures. Le chevalier transi et de plus en plus nerveux guetta une nouvelle occasion de s’épancher, sans succès. Les bavardages incessants et futiles de l’Elfe, un cortège de vieux naturistes en promenade, deux chiens errants s’accouplant ou un insistant vendeur de fleurs étranger à l’accent épouvantable furent autant d’obstacles réduisant à néant son projet. Torturé par une crampe familière insoutenable et à bout de patience, le jeune homme explosa en arrivant à destination, dans un vif émoi des plus chelous.

 

- « Douce Elenwë à la silhouette et la chute de reins sans pareilles ! »

- « Le gainage et les crudités finissent toujours par payer ! » se réjouit la sorcière flattée en tortillant des hanches.

- « Tendre Elenwë à la chevelure d’or scintillante comme le feu des étoiles ! »

- « C’est sûr que si vous laviez les vôtres plus souvent, vous seriez nettement moins jaloux, mon pauvre. »

- « Superbe Elenwë au visage gracieux et fin telle l’aube frémissante d’un jour d’été ! »

- « Je peux vous piquer la formule pour moucher Arzhiel ? Il prétend que j’ai un menton de travelo et un nez de taupe. »

- « Dame Elenwë ! Je dois absolument savoir si vous nourrissez quelque sentiment pour moi ! »

- « Qu’est-ce qui vous prend à la fin ? Vous tremblotez comme devant l’ennemi et vous n’avez même pas essayé de mater mon décolleté aujourd’hui. C’est la nourriture naine qui vous fait ça ? Moi aussi, vous savez, au début, j’ai eu du mal, ballonnements, aigreurs d’estomac, renvois. Tous ces champignons dès le petit déjeuner, c’est à vous coller une bonne chia… »

- « Répondez à ma question, ma dame ! » glapit fébrilement le jeune homme.

- « C’était quoi déjà ? Désolée, je fixais une tâche bizarre et rigolote sur votre front, je n’écoutais pas. »

- « Que ressentez-vous pour moi ? Car moi, je vous aime éperdument ! »

- « Ah, c’est ça ?! Mais il fallait le dire plus tôt, mon brave ! Moi aussi, je vous aime ! Vous m’êtes si distrayant quand vous tombez de cheval à la charge, quand les Nains déversent toute une fourmilière dans votre couche et que vous courez partout parce que vous êtes allergique, quand ivre, vous dansez sur les tables nu ou quand vous acceptez d’affronter un monstre qui vous expédie pour deux mois à l’infirmerie, juste pour que l’anecdote me tire de mon ennui.

     Vous m’êtes précieux, mon bon. Toujours d’accord pour partir en mission des jours entiers dans des domaines maudits ou périlleux chercher un ingrédient alchimique pour moi alors que je découvre le lendemain de votre départ que j’en ai une caisse en réserve. Le litre de sang que je vous ponctionne toutes les deux nuits dans votre sommeil m’est indispensable pour le philtre d’amour que je fais boire à Arzhiel à son insu. Et votre inflexible besoin de vous infiltrer dans mes quartiers, juste parce que vous savez que c’est sur les intrus que je réussis le mieux mes sorts de métamorphose animale.

Mon fidèle Ségodin, pour tout cela, sachez que je vous adore !...Vous prendrez garde, il y a une sorte de liquide clair qui sort de vos yeux. Vous avez des remontées gastriques douloureuses, en plus ? C’est plus grave que ce que je pensais. Pas de panique, j’ai une décoction d’herbes à chat radicale pour les maux de tripes. On se connaît bien, je vous fais un prix d’ami à cent pièces d’or, d’accord ? Et cul-sec ! Je ne voudrais pas que vos acidités altèrent la qualité de votre sang pour cette nuit !...Mais où allez-vous ?...Ségodin ? Attendez ! Mais ne partez pas comme ça, voyons ! Vous n’avez pas encore payé ! »