L'Autre-Monde
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Épisode 38 – L’Enfer c’est les Autres

 

- « Non, mais allez-y, je suis toujours ravi d’être interrompu en plein milieu du conseil de guerre par une discussion théologique. En plus, comme il doit être question d’un sujet complètement abstrait, c’est donc forcément vital, prioritaire et urgent en comparaison de la bataille à venir. Alors, bien sûr que je suspends la séance ! Regardez, hop ! Je remballe mes cartes et mes figurines, on improvisera le déploiement des unités une fois sur place, ça rajoutera du piment à la purge qu’on va se faire administrer. Les rapports des espions sur les troupes ennemies, c’est corbeille. De toute façon, ils sont toujours faux de quelques zéros. Les ordres de la stratégie, une jolie boulette. Personne n’écoute ou ne pige le code des drapeaux de toute manière. Les appels de détresse de nos avant-postes assiégés, je les mets sous la pile avec le reste. Au cul du paquet, ils seront au chaud. Voilàààà ! Je suis prêt pour le fantastique débat spirituel à venir. Qu’est-ce qu’on fait ? On commence par une prière d’une plombe pour s’ambiancer ou on attaque direct, comme nos adversaires dans quelques jours, par un passionnant échange sur les écrits de Saint-Doux et Saint-Patoche ? »

 

            Arzhiel nettoya son bout de table désormais vide de larges gestes exagérés avant de se rejeter au fond de son siège en croisant les bras. Conformément aux récentes directives des Archanges, le seigneur, bien que dégouté, avait du accorder une autorité supplémentaire à son représentant de culte. Relativement fier de son intervention, Svorn recoiffa une mèche imaginaire en soutenant le regard ombragé de contrariété de son chef. Autour d’eux, un silence embarrassant s’instaura que Hjotra désamorça fort heureusement bien vite de ses bruits de bouche tout en jouant avec les figurines de bataillons échouées jusqu’à lui.

 

- « Malgré tout le respect que je dois à votre seigneurie », commença le haut-prêtre en se raclant la gorge pour mieux étouffer un rire nerveux, « je me dois de rappeler à cette noble assemblée les prérogatives dont jouissent désormais les représentants divins de notre alliance. J’ai donc le droit, et le devoir, d’user de mon nouveau pouvoir si nécessaire. Monseigneur, un commentaire ? »

- « Oui : je vous crotte. »

- « Ahem…Je…le note. » (Le haut-prêtre se leva et se tourna vers ses pairs). « Je me permets de prendre la parole afin de vous entretenir de mes études concernant la croyance entretenue par le culte de nos ennemis : l’enfer », clama-t-il d’un ton solennel et hautain à la tablée amorphe. « La peur spirituelle de ce lieu promis aux âmes faibles entretient une dévotion et un fanatisme extrêmes qui…Oui, Hjotra, une question ? »

- « Non, une remarque », répondit l’ingénieur en baissant le doigt. « Je vous crotte aussi. »

- « Contentez-vous d’imiter vos sœurs lors de leur première nuit avec leur petit copain hebdomadaire : fermez-la, ne bougez pas et tâchez de rester éveillé », grommela le prêtre pendant qu’Arzhiel bâillait à s’en décrocher la mâchoire. « Hé ! Mais dites-le si ce que je raconte vous fait chier ! »

- « Ça me fait chier », admit le seigneur sans ambages. « On vous voit venir à dix bornes avec vos grosses sandales, mon pauvre. Je lis en vous comme dans un parchemin déroulé ! Vous allez encore essayer de nous enrhumer avec un sermon boiteux comme quoi si on ne se rend pas au temple trois fois par jour en y laissant la moitié de notre pognon, on va se manger des calamités, des catastrophes, des maléfices et des Elfes. »

- « Sérieux, des Elfes ?! » sursauta Rugfid, affolé. « On peut payer en plusieurs fois ?! J’ai paumé quasi toute ma solde en pariant sur les combats de boxe, catégorie lépreux. »

- « De suite la méfiance et les accusations ! » s’offusqua Svorn, vexé. « Puisque je me pèle le fondement à vous expliquer que c’est un concept humain ! Ça ne vient pas de moi, c’est des potes à l’autre blonde là ! »

- « Je ne suis pas blond, je suis châtain clair », rétorqua aussi sec Ségodin.

- « Tout de suite, ça fait carrément plus viril, c’est clair », lui lança Brandir. « Respect. »

- « Moi, je suis roux », déclara Rugfid, un peu inquiet. « Jusque là, c’est vrai que c’était un atout pour lever de la pimbêche un peu cruche au bal des apprenties-sorcières, mais j’espère que ça ne va pas m’envoyer en enfer avec la communauté blondasse de Ségodin ! »

- « Je ne suis pas blond ! »

- « Mais je ne vous ai jamais parlé de tignasse ! » s’agaça Svorn.

- « En même temps, avec votre crâne en fesse de gigolo, c’est comme parler de mes frangines, » tacla Hjotra, « vous n’êtes pas vraiment équipé pour être crédible. »

- « Moi qui hésitais à sécher le conseil pour pioncer », se marra Brandir, « je ne regrette vraiment pas d’avoir écourté mon tour de garde. Ça sarcle pire qu’un repas de famille ! »

- « C’est poil de carotte qui nous hérisse à couper les cheveux en quatre ! » se plaignit Ségodin.

- « S’il est de mauvais poil, le blondinet, je peux aussi lui proposer une couleur ! Le pif rouge sang par exemple ! »

- « Je ne suis pas blond !!! »

- « Vous ne trouvez pas que c’est chaud pour un graveur de runes sur pierres de ne plus avoir un seul poil sur le caillou ? » questionna Hjotra en fixant Svorn.

- « Surtout quand il se pointe comme un cheveu sur la soupe et prend racine », rajouta Arzhiel.

- « Est-ce qu’on peut se recentrer sur le sujet, je vous prie ? » soupira le haut-prêtre, à deux doigts de s’arracher les cheveux.

- « Quoi, l’enfer ? Je sais pas pour vous, mais moi, je nage en plein dedans… »

- « Ce que j’essaye de vous dire à propos de ces nouvelles croyances, c’est que les Humains pensent qu’ils risquent la damnation…Arrêtez de jouer avec ces foutues figurines !...en se basant sur une liste de sept pêchés capitaux. Je vais les énumérer un par un…»

- « C’est quoi la finalité ? » soupira Arzhiel d’un air las en construisant un Karak avec ses parchemins. « Je veux dire, à part tous nous endormir ? »

- « Tenter de savoir si une saloperie de folklore exotique est susceptible de contaminer notre peuple, auquel cas on risque de se retrouver avec une guerre civile en plus d’une guerre de religion. Hors de question que je finisse au chomdu parce que mon culte aura cédé des parts de marché à un concurrent agressif composé de blondes pétochardes et superstitieuses ! »

- « JE NE SUIS PAS BLOND ! »

- « Ça vous va comme finalité ? » grommela nerveusement Svorn à son seigneur qui lui répondit avec flegme à l’aide du croquis rapide d’une crotte. « Le premier pêché de la liste est la luxure. »

- « Me regardez pas », s’alarma Brandir, « je saurai ni l’écrire, ni l’épeler, ni l’expliquer. »

- « C’est Ségodin qu’il regarde, crétin », lança Arzhiel. « Allez, blondy, en enfer. Oh, faîtes pas l’effarouché, vous avez le trou de serrure de la porte de ma chambre tatoué sur l’œil droit. Même Elenwë, aussi tordue que vous sur le sujet, a sa dose de vous savoir sur le palier pendant nos pirouettes. Moi, je m’en fiche. Ça me donne un prétexte valable pour pas la toucher. »

- « L’orgueil », poursuivit Svorn.

- « Je crois que les dieux nous ont préservé de ce genre de déviance en nous limitant au mètre cinquante  », commenta Rugfid à voix basse.

 

            Les Nains acquiescèrent d’un semblable mouvement de tête grave, et un poil piteux.

 

- « Euh, ensuite la paresse. »

- « La paresse ? » répéta Arzhiel. « Pioncer en hibernation une saison sur trois, ça compte ? »

- « On va dire que non », trancha Svorn, perplexe. « Si toutes les bestioles qui hibernent se retrouvent en enfer, ça doit être pire que la piaule de Hjotra, le zoo là-dessous. Je coche non…Quoi d’autre ? Après, j’ai la gourmandise. »

- « Ah, là, on a peut-être une touche ! » fit Arzhiel en fixant Brandir d’un regard noir. « Vous voyez où ça nous mène votre obsession pour le soufflet aux cèpes et la farandole d’abats sur lit de gélatine de porc ? À la guerre civile ! Ou pire : donner raison à Svorn. C’est ça que vous voulez, espèce d’inconscient ?! Vous avez plutôt intérêt à faire ceinture niveau boustifaille sinon je m’en vais vous remonter les bretelles, gras-triple !  »

- « M’en fous », ronchonna le guerrier que tout le monde raillait, « je préfère être un peu plus développé que la moyenne que blond. »

- « Qu’est-ce que ma superbe chevelure vient encore faire là-dedans ? » tiqua Ségodin. « Je vais être large, pas autant que votre tour de taille tout de même, mais je pardonne à votre jalousie. Je serais aussi aigri si j’avais votre tignasse en fourrure de rat à la place de ma magnifique crinière ! »

- « L’orgueil ! » s’écrièrent les Nains en chœur en désignant le chevalier.

- « Quelle race décadente et pervertie », persifla Svorn tandis que tout le monde éloignait sa chaise de Ségodin. « Je continue ma liste avec…la colère. » 

- « Cette fois c’est pour vous, mon vieux », lui signala Arzhiel d’un air moqueur. « Et double tarif pour Brandir avec ses furies sanguinaires. Au final, ça vous fera de la compagnie un visage familier pendant que vous rôtirez à la broche au pique-nique des démons. »

- « La colère, un pêché ? » grimaça le prêtre. « C’est n’importe quoi. Je ne vois pas le mal à passer ses nerfs sur une vieillarde esclave parce qu’elle a mal retouché votre robe de cérémonie à cause de son arthrite ! Ils sont vraiment bizarres ces Humains. »

- « Y a pas la mauvaise foi dans la liste ? » se défendit Ségodin, isolé à son bout de table.

- « Finalement, je dois reconnaitre que votre intervention a un côté distrayant, » glissa Arzhiel à son haut-prêtre manifestement vexé.

- «  En tant que religieux, mon office n’est pas là pour prêter à rire ! »

- « Pas volontairement », acquiesça le seigneur d’un air narquois.

- « Tiens, celui-là, je ne le cerne pas », enchaîna Svorn en maugréant. « L’envie. C’est bidon comme pêché. Vous avez envie de quoi, vous ? »

- « De faire pipi », informa Hjotra.

- « De manger des gencives de poney », saliva Brandir.

- « D’essayer la position de la brouette drow avec Dame Elenwë », avoua Ségodin sans détour.  

- « De me torcher à la bière jusqu’à en oublier mon nom », songea Rugfid, rêveur.

- « D’une rupture d’anévrisme qui mettrait fin à cette réunion… » marmonna Arzhiel, la tête enfouie sous un tas de papiers confidentiels.

- « Mouais », réfléchit Svorn, « je ne vois rien de bien méchant dans tout ça. Je le barre aussi celui-ci, il n’est pas raisonnable. Et le dernier…l’avarice ! »

 

            Les Nains échangèrent un regard perplexe qui n’échappa pas à Ségodin. Ce dernier tira de sa bourse un écu d’or qu’il lança au milieu de la table. La pièce n’avait pas fini de tourner sur elle-même que les cinq furieux se battaient violemment pour l’emporter. Fier de sa vengeance, le jeune homme recula sa chaise, croisa les bras sur sa poitrine et savoura le spectacle d’un air comblé. Ses mauvais penchants le convainquirent de dilapider toute sa bourse, pièce par pièce, juste pour prolonger un peu plus le plaisir.