L'Autre-Monde
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Épisode 37 – La Rentrée des Clashes

Lancé dans sa course éperdue et apeurée, Arzhiel manqua de peu de perdre l'équilibre en dévalant un large escalier sculpté aux armoiries de son clan. Les tunnels ouvragés du Karak défilèrent sous ses pas empressés en un véritable dédale bercé d'une douce pénombre. Le cœur cognant à tout rompre, le fuyard jeta un coup d'œil fugace par-dessus son épaule. Sa poursuivante ne semblait pas en vue, mais il n'en fut que peu rassérénée, familier de sa cruauté pugnace et de son appétit pour la chasse. Le seigneur traversa une nouvelle salle déserte résonnant de l'écho déformé de son intrusion parmi la forêt de piliers s'y dressant orgueilleusement. Il s'immobilisa en vue de son objectif. Les ongles acérés se plantant dans ses épaules le rivèrent sur place, écharpant ses derniers espoirs de liberté.

- « Mon petit est devenu un grand maintenant ! » hulula Elenwë, émue aux larmes, en contemplant le Nain dans sa tenue de rentrée flambant neuve.

- « N'empêche qu'on n'est pas bien en avance avec vos délires vestimentaires », râla ce dernier. « C'était obligé le short et la marinière ? J'ai l'air d'un aguicheur de matelots en goguette entre deux petites véroles... »

- « C'est sûr qu'on aurait pu parfaire l'ensemble avec ce charmant béret à pompons trop chou si vous ne l'aviez pas "accidentellement" perdu dans cette crevasse remplie de lave. »

- « Les rafales de vent souterrain, c’est traitre, c’est bien connu, » ironisa Arzhiel avec une moue affectée exagérée. « Tant pis, je vais être obligé de conserver un peu d’amour-propre. C’est ballot, hein… »

- « Il était où votre amour-propre quand vous avez acheté ce cartable ridicule ? »

            Sentant la menace sous-jacente, Arzhiel étreignit précautionneusement son sac à l'effigie du Capt'ain Quenotte, seul compromis qu'il avait réussi à arracher à son intraitable épouse perchée. Le couple approcha du cercle de runes où patientaient quatre sorciers des roches tuant le temps en capturant des fées invisibles à l'aide de leurs tablettes de pierre enchantées. Il fallut encore attendre que les joueurs terminent d'attraper un Racaillasse et un Gronyx récalcitrants avant que le rituel de téléportation ne soit entamé. Elenwë profita du répit pour répéter ses dernières consignes.

- « Personne ici ne souhaite que je sois convoquée à cause de votre mauvais caractère dès le premier jour, n'est-ce pas, ma patate germée ? » demanda-t-elle en recoiffant nerveusement son mari. « Pas de bagarre, d'insulte ou de coup de pioche sur vos petits camarades. Et vous essayez de vous faire au moins un copain. »

- « Arrêtez de me tripoter la raie, ma morue dessalée, je suis déjà bien assez en nage ! » protesta le Nain en défendant farouchement ses mèches ratissées. « Je vous rappelle que je ne pars pas en pique-nique avec vos amies de l’école de sorcellerie. Ça limite d’autant les risques de distribution de bourre-pifs entre le fromage et le dessert. C’est une réunion officielle entre alliés de ma guilde. Bon, c’est vrai qu’il risque d'y avoir des Orcs et des Elfes, donc, dans le doute, je ne vous promets rien. Mais je tâcherai d'être discret si je dois casser un nez décoré à l'os de louveteau ou ficher le feu à un falzar en feuilles mortes. Allez, je filoche. À plus dans l’humus ! »

- « Votre sandwich à la graisse d'ours et aux rognons de chamois est dans votre boîte à goûter ! » sanglota l'enchanteresse, submergée par l'émotion de cette touchante séparation. « Je vous ai mis votre marteau et votre burin dans la poche de devant en cas de coup de blues. Envoyez-moi un pigeon à la récré pour me dire comment ça se passe, d'accord ? »

            La sorcière fondit à la fois en larmes et dans les bras de son époux guettant fiévreusement une occasion de se barrer. Ce dernier mit à profit un éclair magique plus bruyant que les autres pour s'extraire de l'étreinte suffocante des deux seins entre lesquels il était pris en étau, puis bondit jusqu'à la faille salvatrice apparue. Le sortilège de déplacement instantané le happa brutalement dans une fine fumée de poils cramés. L’instant suivant, il se retrouvait à des centaines de lieues du Karak, nez à nez avec un vieillard Drow aussi hideux qu’un rapace constipé et véhiculant une piquante odeur d’andouillette. Arzhiel arrangea sa raie tandis que l’Elfe noir examinait d’un air perplexe ses habits de mousse.

- « Proutz, c’est ça ? »

- « Mon nom est Virtz », rectifia le chambellan de Shalimar d’un ton glacé. « La réunion des Archanges a déjà débuté. Vous êtes en retard. Et vous avez du rose à lèvres sur le front. »

- « Merci, vieux ! » ricana Arzhiel en se frottant de manière exagéré pour dérider le serviteur à la mine sévère. « Les bonnes femmes ! Vous savez ce que c’est ! Enfin…si vous vous souvenez de votre jeunesse, le siècle dernier… »

- « Une tenue correcte est exigée durant les séances. Pourquoi portez-vous un déguisement de carnaval ? »

- « Quoi ? C'est pas le costume traditionnel de votre pays ?! Je plaisante, n’allez pas claquer sur le dallage pour une crise de rire. » Du masque de marbre arboré par le Drow émanait le froid d’un caveau. « La vérité, c'est que j'avais prévu de me faire défoncer à la récré pour faire connaissance avec les plus balèzes. Donnez-moi une minute, même si ça représente une part majeure de ce qu’il vous reste à vivre, le temps que j’enfile une liquette plus seyante. »

            Arzhiel revêtit un haubert de mailles en mithril coûtant une véritable fortune et invita le chambellan à lui en claquer cinq. Virtz, chaleureux comme une banquise, lui tourna le dos sans un mot. Il l’escorta à travers les galeries du quartier général des Archanges de la Mort jusqu’à un bureau retiré où patientait un autre cancre, un Orc tout en muscles et en crocs, piteusement assis sur un minuscule tabouret.

- « Classe la culotte courte », commenta-t-il quand Virtz les laissa seuls.

- « Classe le tatouage plein de fautes », répondit Arzhiel sur le même ton égal.

- « À une époque, ma tribu chassait les Nains des collines. On coupait les pieds des captifs et on organisait des courses. Les perdants étaient sacrifiés, les vainqueurs, vendus comme galériens. C’était la poilade. »

- « C’était avant ou après que l’épidémie de syphilis transmise par les chèvres ne décime votre peuple ? » s’enquit innocemment le Nain, faisant glousser l’Orc. « Vous êtes là pour quoi ? Moi je suis arrivé en retard, mal coiffé et sans pantalon. »

- « Un Drow gaulé comme une crevette m’a piqué ma gomme en classe. Je l’ai giflé et il est un peu mort. Je m’appelle Sum Groor, Faucheur des Steppes de l’Antilope Frétillante. »

- « Arzhiel. Je viens du Karak près de la montagne en forme de nibard de trollesse. »

            Les deux punis demeurèrent isolés dans leur cagibi jusqu’au retour du truculent Virtz, aussi joyeux que le lendemain de son veuvage. Le chambellan au charme naturel de fossoyeur les mena jusqu’à un large amphithéâtre bondé où l’ensemble des membres de la redoutable alliance des Archanges de la Mort put faire leur connaissance dans un silence de plomb. Arzhiel repéra les chefs de la guilde, Énigma, Sölmir et Shalimar aux places d’honneur. Pour détendre l’atmosphère, le Nain multiplia les clins d’œil déplacés à l’attention de la matriarche. Il se retrouva ainsi à l’écart avec Sum Groor, lui-même ciblé par d’incessants jets de gomme de la part d’un groupe de Drows rancuniers.

- « Le bon côté des choses, c’est que personne ne votera pour nous à l’élection de délégué de classe », positiva-t-il.

            Sum Groor émit un rire guttural et puissant. Lui et Arzhiel se rapprochèrent encore un peu plus de la porte sous les murmures réprobateurs. Rien ne semblait vouloir extirper cette affreuse journée du bourbier d’ennui et de malaise dans laquelle elle semblait se vautrer avec conviction. Les palabres assommantes et les envolées politiques de la matinée confinèrent au pénible haut-de-gamme. Les échanges stériles et agités finirent heureusement par devenir franchement houleux quand Shalimar évoqua l’hégémonie menaçante d’un nouveau conquérant à deux doigts de déclencher un bordel mondial d’une rare qualité. Une partie virulente des Archanges bataillait pour rejoindre la guerre au côté de cet Oracle tandis que la Drow appelait à un tantinet moins d’enthousiasme envers ce prometteur dictateur.

- « Furoncle au fion », déclara subitement Sum Groor en émergeant de sa sieste.

- « Pâques aux tisons ? » tenta Arzhiel.

- « C’est une expression de mon bled », précisa l’Orc en désignant le groupe d’agitateurs de son ongle crochu. « C’est comme ça qu’on désigne les traitres et les corrompus. Vous voyez la clique pomponnée qui braille ? Eux, ils roulent pour l’Oracle. »

            Songeur, Arzhiel suivit le débat d’un air distrait tandis que son collègue laissa le sommeil les porter poussivement jusqu’à la pause déjeuner. Le Nain trouva un semblant de réconfort dans les rognons préparés par son épouse qui se dissipa bien vite quand un messager vint le déranger entre deux boulettes graisseuses. Par curiosité malsaine, le seigneur accepta de suivre l’émissaire jusqu’à une pièce retirée où bavardait un groupe aux allures de conspirateurs. Il ne fut guère surpris d’y retrouver la majorité des soutiens de l’Oracle.

- « Il vous manquait un joueur pour une partie de balle au prisonnier ? » demanda le Nain, son sandwich à la main.

- « Si vous vous sentez l’âme d’un joueur, notre équipe recrute », lui répondit un Drow au regard torve. « Cette pisse-froid de Shalimar refuse d’engager les Archanges aux côtés de l’Oracle, ce qui risque de faire de nous tous les ennemis, et donc les victimes, de ce puissant seigneur de guerre. Nous savons qu’elle va faire procéder à un vote sur la question tout à l’heure. Nous détenons déjà la majorité, mais nous souhaitons nous assurer une victoire écrasante pour l’humilier. Êtes-vous avec nous ? »

- « Nous sommes au fait de vos rapports…conflictuels avec Shalimar et Sölmir », ajouta une Humaine adipeuse au menton flasque en plusieurs strates bien distinctes. « Et nous avons tous pu constater de quelle manière vous avez été traités avec votre compagnon Orc. »

- « J’ai merdé avec le protocole », admit Arzhiel en se grattant nonchalamment une fesse. « D’un autre côté, je me vois mal engager mon Karak dans un conflit majeur à cause d’un short. »

- « Sölmir est persuadé que cette guerre sera principalement religieuse. Il a exigé que chaque Archange cède une partie de son pouvoir avec son représentant du culte. »

- « Quoi ?! » glapit le Nain. « Refiler du pouvoir à Svorn ?! Plutôt tourner à la flotte tout un banquet ! »

- « Rangez-vous à nos côtés, maître de la montagne, » l’invita le Drow avec un sourire fourbe digne d’un collecteur d’impôts. « Serez-vous un partisan loyal de l’Oracle ? »

            Arzhiel tritura sa moustache, plongé dans ses réflexions. Il engloutit son reste de casse-dalle et tripota son petit burin pour trouver l’inspiration, sans toutefois parvenir à se décider. Haussant les épaules d’un air blasé, il se résigna donc à faire ce qu’il faisait le mieux.

- « Banco, les potos ! En revanche, aligner mes petits gars sur le champ de bataille aux côtés de monseigneur, là, habillé comme un toiletteur de caniches, ça ne va pas être possible. Navré, je suis nouveau et je ne connais pas encore les noms, je n’ai pas eu le trombinoscope. Oui, c’est de vous que je parle, à côté du mâcheur d’écorces en jupons de communiante et de Tatie Houblon ! »

            Les visages marqués par la stupeur se tournèrent d’un bloc en direction des deux Elfes ciblés et de la noble Humaine qui s’empressa de cacher son verre derrière son dos.

- « Quelle outrecuidance ! Je ne me laisserai pas insulter par un Nain en bermuda ! »

- « C’est un short », la corrigea Arzhiel avec détachement. « Pardonnez le ton familier, mais je pensais que vous me reconnaitriez. C’est pas la première fois que vous me voyez les quilles à l’air. La soirée sauna organisée par le club des Mères Seules Près de Chez Vous, ça ne vous dit rien ? Remarquez, vous étiez bien déchirée aussi, ma cochonne ! »

- « Qu’est-ce qu’il dit ?! » s’exclama le mari de l’aristocrate sidérée. « Tu connais ce Nain, Cunégonde ?! »

- « Vous vous oubliez, mon ami… » susurra méchamment L’Elfe Noir tandis que la dispute du couple gagnait en violence et donc, en intérêt. « Passe encore que vous égratigniez l’honneur pour le moins abstrait de deux fumeurs de fougères, mais Dame Cunégonde est une fervente alliée et une amie chère que je ne saurais vous laisser… »

- « Vous, vous avez batifolé avec la viande grasse ! » le coupa Arzhiel avec une familiarité complice exagérée. « En même temps, à force d’être reclus dans votre souterrain sinistre, j’imagine qu’une bourge expérimentée doit vous changer du troussage habituel de bergères kidnappées, hein, mon salaud ? »

            Le Drow estomaqué, les traits déformés par la colère, fonça sur le Nain gloussant en levant le poing. Il fut étalé à mi-chemin par un coup de besace (non, ce n’est pas un sac à main !) manié avec adresse par l’un des Elfes précédemment moqués. S’ensuivit une rixe pathétique qui dégénéra à travers tous les rangs de la faction belliciste dans un épisode fort chiche en gloire comme en prestige. Arzhiel manqua de peu de se faire lyncher et pire, voler son cartable Cap’tain Quenotte. Fort heureusement, Sum Groor se jeta dans la mêlée fraternelle au moment critique pour le sauver, alternant prises de catch et pas de danse festifs entre ses victimes savatées bien comme il faut. Après une courte lutte dans laquelle il fut vite dépassé, le Nain s’autorisa une fuite en rampant après s’être assuré au vu des pertes que le vote à venir avait retrouvé un équilibre plus acceptable.

- « Par la culotte fendue de la Déesse ! » rugit Shalimar en débarquant avec sa milice et en l’interceptant par la barbichette. « Qu’est-ce que vous avez encore fichu, espèce de boulet interstellaire ?! »

- « Elenwë va être trop fière de moi : je me suis fait un copain ! » articula le Nain désossé avant de s’évanouir après une violente toux de morve et de sang au nez de la matriarche médusée.