L'Autre-Monde
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Épisode 36 - La Montagne Gelée

 

            Guidé par les volutes tourbillonnantes de fumée s’échappant de l’entrée puis happées par les bourrasques cinglantes, Arzhiel se dirigea vers la grotte escarpée et y pénétra en boitant. Brandir, Rugfid et Ségodin se trouvaient à l’intérieur, réunis autour d’un feu des plus douillets, bavardant paisiblement tout en faisant griller un peu de charcuterie. Ils n’accordèrent qu’un regard à peine curieux à leur seigneur écharpé avant de retourner à leur grillade et leurs ragots. Couvert de morsures et de griffures, la barbe souillée, maculé de sang et de neige boueuse, Arzhiel traîna péniblement son corps meurtri à l’abri du vent cruel. Une autre chaleur que celle du feu monta inexorablement en lui.

 

- « Vous me voyez ravi de constater que ma diversion avec les loups vous a épargné quelque tracas », marmonna-t-il en serrant les dents. « Naïvement, à me retrouver brusquement seul face à cette meute, je n’ai pu m’empêcher d’imaginer le pire à votre sujet. »

- « Non, non », le rassura placidement Rugfid, la bouche pleine de saucisses et de champignons braisés. « On va bien. »

- « Mais, bande de charlots, vous n’avez pas l’impression que votre rôle en tant qu’escorte est de protéger votre chef ?! »

- « Comment voulez-vous qu’on fasse si vous ne suivez pas le mouvement quand on se carapate ? » rétorqua Brandir en haussant les épaules, agacé. « Vous avez de la chance qu’on fasse partie de l’élite. On allait justement partir à votre recherche dès que la dernière tournée de barbaque serait pliée. Vous voulez du cidre ? »

- « Si je n’avais pas perdu autant de sang, c’est la vôtre de bidoche que je plierais, ahuri ! Oh ! J’ai pas dit non pour le cidre, envoyez ! Ségodin, au rapport et j’espère pour vous que les nouvelles sont…Hé, y a des lardons aussi ?! Terrible ! »

- « Il y a fort à parier que nous ayons découvert l’entrée de la tanière du « monstre » terrorisant les villageois pendant que vous traîniez avec la faune locale », l’informa le chevalier d’un ton condescendant, enorgueilli par le fait de ne pas être, pour une fois, le premier à se faire défoncer lors d’une mission. « Ma foi, il ne nous reste plus qu’à le traquer, rendre justice et rapporter sa tête aux bonnes gens. »

- « Ceux-là aussi ! » protesta Brandir en luttant à la fourchette avec son seigneur pour la dernière saucisse. « Faut vraiment être Humain pour nous tirer de l’hibernation à cause d’un feu follet cinglé ou d’un loup-garou mal luné ! Pourquoi c’est à nous de nous farcir le boulot de garde-chasse déjà ? »

- « Hormis le serment de protection que nous devons honorer envers nos sujets et vassaux, vous voulez dire ? Parce que c’est notre noble devoir sacré de protéger l’innocent et le faible de la vilenie de… »

- « Ce sont nos principaux fournisseurs de marmelade aux myrtilles et de sauce aux airelles », le coupa Arzhiel en enfournant triomphalement sa prise sous l’œil humide de son champion.

- « Sérieux ?! » s’exclama Rugfid en bondissant sur ses pieds. « Alors, en route ! Allons poutrer du mob ! Pour la justice et les airelles ! »

- « Non, mais attendez ! » gémit Arzhiel. « Je commence à peine la collation ! J’ai la dalle, moi ! »

- « Fallait pas glander dehors à jouer aussi », rétorqua sèchement Brandir en ramassant son paquetage à la suite des autres.

 

            Le groupe de héros quitta le réconfort du bivouac improvisé pour s’enfoncer dans les tunnels sombres et glacés à la recherche du mystérieux monstre. Ils marchèrent longtemps dans les ténèbres poisseuses qui engloutissaient jusqu’au bruit de leurs pas ou leur souffle, les menant toujours plus profondément vers le cœur perdu de la montagne. Mais ni l’oppressante sensation d’abandon ni la fatigue cuisante ne vinrent entamer leur inflexible détermination à poursuivre la créature mettant en péril leur précieux approvisionnement en confiture.

 

- « Brandir ? » murmura Arzhiel après des heures de marche silencieuse. « Vous avez retiré vos pompes ? Ça sent la charogne pesteuse clamsée au soleil une semaine ou pire, la toge de Svorn de la veille. »

- « Non, seigneur. La puanteur vient du mur de glace poilu devant. »

- « Le quoi de quoi ? Allez, c’est bon. J’ai pigé. C’est moi qui porte le cidre désormais ! »

- « Je ne vous souhaite point la bienvenue dans mon antre », fit une voix rocailleuse et inconnue. « Vous serait-il possible de cesser de me frotter le mollet, je vous prie ? »

 

            Les Nains brandirent nerveusement leurs lanternes et firent face à un géant des glaces assis en tailleur à l’intersection de plusieurs tunnels. Du givre recouvrait sa peau pâle et sa longue chevelure argentée. Ses yeux d’un bleu délavé étaient sévèrement rivés sur les quatre intrus tandis que ses énormes mains jouaient avec une massue de cristal de la taille d’un arbre. La rencontre imprévue avec le titan des neiges jeta un froid dans les rangs des Nains, transis et un peu refroidis dans leur élan.

 

- « Ça va le faire », se la joua Brandir. « Il est seul et on est quatre…C’est une belle proie ! Et ses orteils sont justes ma-gni-fiques ! » 

- « Attaquer un géant des glaces ?! Vous êtes givré ? », le tança Arzhiel en frissonnant.

- « Salutations, brave géant ! » lança Ségodin d’un ton affable. « Pardonnez cette intrusion et ce tripotage intempestif par mon camarade visiblement aussi myope que débile. Nous sommes à la recherche du monstre sévissant sur les terres des gens de la vallée et se cachant au sein de cette montagne. Détiendriez-vous des informations à son sujet ? »

- « Non, mais c’est moi qui suis myope et débile, hein », marmonna Brandir.

- « Ségodin ! Pauvre cloche ! On ne vous a pas sonné ! » grogna Arzhiel. « Faut-il être aussi demeuré pour ne pas comprendre que le monstre c’est l… »

- « C’est lui », répondit aimablement le géant en montrant une épaisse fourrure passée à sa taille. « Un ours-démon particulièrement belliqueux que je n’ai su résonner lorsqu’il s’est réfugié dans mes souterrains. Était-ce un ami à vous ? »

- « Ah ? Hein, euh ouais ! C’était un pote. Mais là ça va, on est rassuré, il va bien donc on repart. Navré du dérangement et pour…les besoins dont on a sillonné les tunnels. C’était les saucisses. L’altitude a du nous bousiller les intestins…»

- « Et puis c’est pas comme si l’odeur risquait de le gêner », fit habilement remarquer Rugfid en se pinçant le nez.

- « Bien, bien, bien… On va filocher, nous…Merci pour tout ! Prenez pas froid ! Sympa d’avoir brisé la glace. Gardons le contact pour ne pas geler nos rapports. On se taille, j’ai plus de jeux de mots et sa massue me regarde méchamment. »

- « Attendez ! » tonna la voix puissante du géant tandis que le groupe s’esquivait. « Vous me voyez bien embarrassé, mais en tant que gardien de ce domaine, je me dois de soumettre ses intrus à une épreuve. N’ayez crainte, ce n’est qu’une énigme. Si vous répondez juste, vous pourrez repartir. Sinon…Dites, vos barbes, ça vous tient bien chaud ? »

- «  Une épreuve d’intelligence à mes boulets ? » soupira Arzhiel, désabusé. « Écoutez, cap’tain Igloo, je serai sincèrement ravi de participer à votre quizz, imaginant sans mal comment vous devez grave vous faire chier le reste de l’année dans votre trou. Mais entre-nous, je ne vous cache pas que l’idée de claquer connement ici dans une quête pour sauver vingt ploucs consanguins me botte moyen. Surtout si ma bidoche va ensuite achalander votre frigo à cause d’une question d’histoire-géo. D’autant plus qu’à la base, je suis juste là pour esquiver les bisous mouillés de mon laideron d’épouse entre deux saillies unilatéralement consentantes. Donc, lâchez-nous la nouille et laissez-nous rentrer chez maman, d’accord ? »

 

            Le géant demeura de glace face à l’émouvante plaidoirie. Il tendit sa main gigantesque pour détacher une stalactite du plafond et la mâchouilla en plusieurs bouchées croustillantes. Arzhiel et les siens s’assirent calmement devant lui, attendant sagement l’énoncé. Satisfait, le maître des galeries adopta une pose affectée, s’éclaircit la gorge et bomba le torse, puis parla d’un ton lyrique de conséquence.

 

- « Je suis le fil de… »

- « La montagne ! » s’écria vivement Brandir devant ses compagnons et le géant hébétés.

- « Comment, la montagne, taré ?! » implosa Arzhiel. « Mais il n’a pas aligné trois mots ! Comment vous pouvez savoir que c’est la montagne la solution ?! »

- « L’intuition ! » lâcha le guerrier avec aplomb. « Sûr que c’est la montagne. Il a parlé de fil. Le fil, c’est la corde, la corde c’est la chaîne, la chaîne montagneuse, voilà. Ahhhhhhh ! »

- « Monseigneur ! » intervint Ségodin. « Monseigneur, lâchez-le ! Vous allez abîmer sa barbe si vous l’étranglez et il semblerait que notre ami des glaces en ait bientôt l’usage. Et puis, sait-on jamais ? Peut-être était-ce la bonne réponse ? »

- « C’était ça ? » questionna le seigneur en desserrant une seconde son étreinte sur le cou de son champion.

- « Bah non », répondit le géant tout penaud. « La soluce, c’était la destinée. J’avais bricolé une allégorie sympa sur trois vers avec une chute géniale en plus ! Du coup, c’est mort. Et vous aussi, par la même occasion. »

- « C’est ennuyeux, y avait marché spécial abats et eau-de-vie au village de La Rondelle samedi prochain »,  ronchonna Rugfid, très ennuyé. « J’avais prévu de bien me mettre la race, c’est dommage. On ne peut pas avoir un second essai ? Même en vous laissant manger Ségodin en gage de bonne foi ? »

- « Mais trop pas ! Deux mois que je la bûchais mon énigme ! C’est vexant ! En plus, c’est un rituel sacré donc je suis obligé de tous vous buter. Rien de personnel, mais vous savez ce que c’est. La tradition, quoi. »

- « Commencez par moi dans ce cas ! » rugit Arzhiel en étranglant Brandir avec passion. « Ou par cette espèce de débris spatial ! »

 

            Le géant fronça ses larges sourcils encombrés de neige en observant ses visiteurs turbulents. Ceux-ci l’ignoraient désormais totalement, tout absorbés par le pugilat qu’ils se livraient par paires, seigneur écarlate contre berserker livide, Humain blond et Nain roux se rouant de bons coups. À bout de patience, il leva lentement son arme au-dessus du groupe lorsqu’une silhouette se détacha dans son dos. Le vieil explorateur, anciennement captif et amant de la sorcière des marais, fit son apparition en saluant l’assemblée.

 

- « C’est bon, mon grand, laisse, ce sont des amis à moi. Vous êtes venus me chercher, seigneur, c’est ça ? »

- « Qu’est-ce que vous foutez là, vous ?! » lâcha Arzhiel, ébahi. « Et le glaçon velu, c’est votre copain ? »

- « Oui, je me suis planqué ici quand j’ai rompu avec ma Zézette. On a fait connaissance et il m’a épargné et caché. En échange, je lui lime sa couche du givre du matin. Il a du mal à démarrer sinon. »

- « Vous avez quitté la vieille ? »

- « Oui, on n’arrêtait pas de se mettre des tirs. La magie du début s’était évanouie et même au lit, il n’y avait plus l’étincelle. Elle était trop possessive et d’une jalousie empoisonnante. Imaginez le nombre de vieux dossiers que peut sortir une ancêtre de cet âge-là ! De mon côté, j’avoue avoir regardé ses amies du cercle des sorcières. J’ai galoché une fois une fée des Infections Suppurantes durant une valse du diable un peu sulfureuse, je vous raconte pas le bal qu’elle m’a mis… »

- « Non, mais on s’en fout, c’est crade ! Enfin, je ne veux pas dire que le fait d’avoir mis en rogne une sorcière séculaire et vengeresse ne nous intéresse pas puisqu’on risque d’être rapidement et violemment concernés par vos dérapages. Mais là tout de suite, on se demande surtout si on vit ou on y passe ! »

- « Je ne peux rester insensible devant des retrouvailles aussi touchantes et une camaraderie si exemplaire », soupira le géant. « Non, je vous vanne. C’est surtout que je préfère savoir que c’est vous que Zézette changera en auberges à morpions quand elle remettra la serre sur son ex. Vous pouvez repartir. Filez ! »

- « Filez », hoqueta Brandir en se relevant. « Ça a un rapport avec l’énigme de la montagne ? »