L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 35 - Promesse due

 

            Le sergent croyait dur comme mithril qu’il avait pu se hisser au poste prestigieux de Bâtonnier grâce à ses longues années d’expériences militaires, à son indéfectible loyauté envers le Karak et à son dévouement aveugle envers la justice. En vérité, pour le sélectionner, Arzhiel s’était surtout fié à son énorme nez rouge d’alcoolique patenté, aux cals éloquents sur ses mains de brute et à son regard de bœuf dénué de toute étincelle. D’authentiques qualités inestimables pour assurer le rôle de gifleur en chef lors des séances de justice. Le vétéran, reconnaissant d’avoir pu s’extirper de sa condition de videur pathologique de godets et de briseur de côtes, fixa son seigneur avec une l’impatience enthousiaste du chiot avant sa promenade. Il mima le signe de la feuille, de la pierre, puis du ciseau. Mais Arzhiel, sombre et renfrogné sur son trône, déclina les trois propositions, las des baffes, des mandales et des petits doigts tranchés.

 

- « Virez-lui son futal », se décida-t-il finalement.

- « Que signifie cette pantalonnade ?! » s’exclama l’ex-comptable, outré et cramponné à ses bretelles.

- « Vous avez sollicité ma clémence pour que je vous laisse continuer à travailler en m’assurant que le reste vous ferait une belle jambe. Je vous ai entendu : on part sur trois ans fermes de privation de falzar. Ça vous apprendra à taper dans les caisses, pauvre clampin. »

- « C’est scandaleux ! Je suis un notable au service de la cour ! Je ne mérite pas un tel traitement, c’est inadmissible ! Après tout ce …AHHH ! Mais lâchez-moi le slip, l’ivrogne ! »

- « Et je rajoute un an de port d’espadrilles obligatoire pour obstruction au défroquage », décréta le seigneur en échangeant discrètement quelques signes de pierre et de feuille à l’attention de son bâtonnier.

- « Mais je vais avoir l’air complètement con en culotte et espadrilles ! »

- « Ainsi les gens sauront à qui ils auront affaire. »

- « Quelle sévérité ! » commenta l’un des conseillers tandis que le nombrier était évacué au son de claquage de fesses et de début de pleurs.

- « Avec ce trafiquant d’esclaves du clan des Longue-Barbes qu’il a fait épiler à la pincette « histoire de se poiler » et le faux-monnayeur condamné à absorber son stock de pièces « par tous les orifices exploitables de son corps », c’est vrai que monseigneur me semble d’une humeur massacrante aujourd’hui », acquiesça son confrère.        

- « C’est étrange. Brandir et Hjotra ne peuvent en être à l’origine, ils sont en geôle depuis qu’ils ont encore incendiés la salle d’armes avec leur barbecue improvisé et ça remonte à quinze jours », énuméra le troisième ministre. « Ségodin est dans le coma, Svorn parti donner une conférence d’exorcisme « Si ça ne peut brûler, butez-le » à la cour du baron de la vallée voisine. Et Rugfid est à l’infirmerie. Les médecins analysent son cas. Il était tellement imbibé d’alcool que ses coupures se désinfectaient automatiquement hier au soir. Alchimistes et guérisseurs cherchent à fabriquer une potion de soins en extrayant son sang. »

- « Si les boulets sont hors-jeu, à cause de qui tire-t-il la tronche alors ? »

- « Par déduction, il ne reste plus que… »

- « Comment ça, c’était le dernier accusé ?! », ronchonna Arzhiel quand Rouge-Tarin se représenta à lui. « Y a pas de l’archivage à faire ou du courrier à graver ? Elle va me tomber sur le râble si je ne suis pas occupé ! »

- « Messire rencontrerait-il quelque contrariété avec sa chère moitié ? » interrogea prudemment l’un des conseillers.

- « Si c’était ma moitié, ça ferait longtemps que je me serais tranché en deux à la hachette ! C’est un vampire, une tique ! Que dis-je, une sangsue ! »

- « Encore à vous poursuivre de ses assiduités ? »

- « Elle me course le slip depuis trois jours pour me soumettre à son funeste projet, » se lamenta Arzhiel en triturant nerveusement sa barbe. « Elle ne recule devant aucune extrémité pour cela : compliments, marques d’attention, gloussements à mes blagues. Elle m’a même offert une dague dentelée tueuse d’Orcs et des sous-vêtements en mithril gravés à mon nom ! C’est vous dire si j’suis mal ! J’ai tenté de lui acheter un clébard pour faire diversion, mais ça a foiré. Bon, il était un peu galeux et n’avait que trois pattes, mais c’était l’intention ! Quand elle en aura assez de me faire mijoter, c’est sûr que je vais passer à la casserole… »

           

Le ton larmoyant, la voix déchirée et l’expression empreinte de la plus intense détresse arrachèrent une grimace de compassion affectée aux spectateurs. Les oreilles basses et les yeux humides, le fidèle bâtonnier tenta un timide câlin de soutien qui avorta malheureusement bien vite, interrompu par un vif uppercut. Le molosse s’écroula dans un jappement, la truffe directe aux pieds de son maître.

 

- « C’est bien urbain de vous entrainer sur vos larbins, mais je vous rappelle que j’ai l’exclusivité sur les effusions, le sang et les évanouissements », lança Elenwë en apparaissant sur le seuil de la salle du trône.

- « Quand on parle de la louve… » soupira Arzhiel en piétinant son sergent bavant sur ses chaussures. « Alors, ma fontaine vaseuse, on se la coule douce ? »

 

            Le sourire félin de la sorcière dévoila de plus en plus de crocs à mesure qu’elle remontait la longue salle sous les regards apeurés des ministres et des courtisans glandant sur place en attendant l’heure de l’apéro.

 

- « Si vous faîtes allusion à ma récente infection urinaire, ma patate chaude, rassurez-vous, tout est rentré dans l’ordre. Mon état de santé, comme votre maîtresse à l’hygiène douteuse désormais nonne au couvent des Vieilles-Filles Aigries. Il vous faudra trouver mieux comme diversion. »

- « Nonne ?! Vous abusez ! Et je ne parle pas que de moi. C’était la meilleure tripière du Karak et une sœur de Hjotra. »

- « Et un obstacle de taille, genre barrique, entre vous, moi et la parentalité. »

- « Parentalité ?! » s’écrièrent les conseillers, entre effroi et stupeur. « Euh…Bien ! Il se fait tard. On ne va pas vous déranger plus longtemps…On vous laisse, les amoureux…Ne faîtes pas de bêti…Enfin, faîtes ce que vous voulez, mais par pitié, ne nous racontez rien ! »

 

            Un éclair illumina la pénombre de la pièce, changeant le trio en belettes tandis qu’Elenwë se plantait face au trône, l’œil et le sortilège pétillants.

 

- « Contemplez la pureté de ma magie aujourd’hui ! » clama-t-elle avec fougue à l’attention de son mari pétrifié. « C’est signe que je suis en période idéale de floraison. Il ne vous reste plus qu’à ensemencer et bien arroser tout ça et la nature fera éclore la plus belle fleur de cette montagne ! »

- « Je ne suis pas trop d’humeur à jardiner », avoua Arzhiel d’un ton boudeur.

- « Le râteau n’est pas une option, inutile de faire votre bêcheuse. Vous avez promis, c’est non-négociable. Je ne vous demande même pas de vous appliquer ou d’y prendre plaisir… »

- « Manquerait plus que ça ! »

- « ...mais ne me forcez pas à prendre les choses en main moi-même ! Je dispose d’outils bien assez persuasifs pour vous faire entendre raison. »

 

            L’Elfe imita un ciseau avec ses doigts en fixant d’un œil sadique son époux terrifié. Cette fois, il n’était pas question d’auriculaire.

 

- « Vous n’y couperez pas ! À la besogne ! »

- « Bon, alors, c’est pas que je ne veux pas, hein. Moi, ça me botterait vachement, remuer le terreau, planter la graine, tout ça…Oups, pardon, j’ai eu un renvoi un peu raide, là. Frottez au sang de licorne, la tâche partira. Mais enfin, le hic, c’est que vous êtes Elfe et moi Nain. Si, si, regardez vos miches toutes plates que je ne touche pas les mains levées. Un enfant ?! C’est du délire ! Les dieux déclenchent des guerres de religion à partir de différences sur les fringues ou les coupes de cheveux. Alors avec un mouflet métis, ils ne vont pas se faire prier pour intervenir ! Et je n’aborde même pas le sujet familial. J’ai réussi à négocier avec les miens un simple bannissement avec exécution à vue en cas d’approche du Karak de mes vieux à moins de cinquante bornes. Mais on est passé à deux doigts de la croisade contre le camp de roulottes en roseaux et de parcours d’accrobranche qui vous servait de village natal. Sérieux, un mioche ? J’ai moins de chance d’entrainer mes cousins dans une guerre mondiale en allant poser ma pêche sur leurs paillassons ! »

 

            Un nouvel éclair s’abattit violemment sur le trône d’Arzhiel, réduisant le siège royal en poussières et jetant le Nain apeuré à terre dans une pluie de poussière et de débris.

 

- « Depuis quand redoutez-vous l’ire de votre clan ou la malédiction des dieux ? La dernière fois que vous avez mis les pieds dans un temple, c’était torché à l’hydromel de druides lors des funérailles de votre aïeule. Vous avez brisé le dentier de papy d’un coup de boule, traité votre oncle de mignon à Gobelins et dansé sur l’autel, vêtu de ma seule petite culotte. »

- « Ah oui, celle en fougère ! Je me souviens ! Sacrée cuvée…Ces druides se sapaient comme des trimards, mais se déchiraient avec brio. »

- « Ne venez donc pas me la raconter avec votre peur du jugement du ciel ou de la rancune de votre gang de poilus après ça. Mais puisque vous êtes soudain si pieux, allons-nous coucher ! »

 

            Elenwë referma ses griffes sur la peau du cou de son époux impuissant, mais pas pour longtemps.

 

- « Arrêtez, mante religieuse impie ! » couina Arzhiel, traîné par sa femme et qui se défendit en la frappant avec l’une des belettes saisie au passage. « Vautour niqué ! Succube en bois ! »

- « Si je n’appréciais pas tant vos petites insultes excitantes durant nos ébats, je vous jetterais volontiers un sort de Langue de bois. Saviez-vous que dans ma jeunesse, un seigneur de haut rang a proposé à mon père la moitié de son domaine sylvestre pour simplement danser avec moi ? »

- « Ne vous vengez pas sur moi si votre peuple est dégénéré et aveugle ! J’y suis pour rien ! »

- « AU BOULOT ! » rugit Elenwë en jetant son époux au travers de leur lit, une fois arrivés dans leur chambre. « Haut-le-cœur ! Et mettez-y un peu de conviction cette fois ! Ce qui implique de ne pas s’endormir avant ou pendant, ne pas casser la croûte durant et ne pas s’évanouir. Vous pouvez continuer à mordre cependant, ce n’est pas forcément désagréable. »

- « Vous êtes le démon », pleurnicha Arzhiel, recroquevillé sur lui-même.

- « Cessez donc de geindre, on dirait un Nain, ça pète l’ambiance », fit l’enchanteresse en mirant son reflet dans un miroir. « Suis-je si repoussante ? Regardez cette taille fine et cette fraîcheur de rose. Sincèrement, vous me donnez cent ans ? »

- « Je vous en ai déjà donné cinquante, voyez le résultat ! Des larmes, des menaces, et pire, de l’amour ! »

 

            Elenwë ôta sa robe et s’avança sensuellement en tâchant d’ignorer les sanglots nerveux de son amant. Elle s’étendit près de lui et lui caressa tendrement la joue pour le rassurer. Arzhiel ne lui prêta aucune attention, prostré en position fœtale et chantonnant une comptine de son enfance pour ne pas perdre connaissance.

 

- « Ne sentez-vous pas votre cœur s’emballer quand je suis près de vous ? » susurra-t-elle.

- « C’est-à-dire que là, je sens plutôt que je l’ai au bord des lèvres. On peut accélérer, histoire d’en finir au plus vite ou j’entame le second couplet ? »

- « Bonjour le romantisme », soupira de lassitude la sorcière. « Il faut vraiment que je balaye cette distance entre nous, cette appréhension du corps d’une espèce étrangère, cette angoisse futile… »

- « En nain, on appelle ça du dégoût », murmura Arzhiel, cramponné fébrilement aux draps.

- « Cela me gêne quelque peu pour le principe, mais je vais devoir user sur vous de ma magie de métamorphose pour jouir, comme la vieille légende urbaine du même nom, d’un minimum de participation de votre part. »

- « Comme si vous pouviez encore davantage violenter mon intégrité physique ! C’est quoi le prochain palier d’humiliation à atteindre ? M’obliger à retirer mes chaussettes ? »

 

            Elenwë ne lui retourna comme réponse qu’un glacial sourire plein d’affection. Arzhiel fronça les sourcils tandis que la magicienne enchainait ses enchantements dont il avait horreur, notamment à cause des paillettes dorées qu’ils répandaient dans le lit, plus collantes et désagréables que des miettes. Lorsqu’elle eut terminé, il ne saisit pas tout de suite la nature du changement opéré jusqu’à ce qu’il aperçoive pour la première fois depuis trente ans la pointe de ses pieds, loin, très loin. Le Nain médusé tâtonna sa taille effilée, son buste svelte et athlétique, puis son visage fin, anguleux et parfaitement imberbe. Il ne hurla vraiment que lorsque ses doigts se refermèrent sur ses oreilles pointues d’Elfe tandis que ceux de sa femme l’empoignaient avec avidité.

 

- « Ah ? » fit Brandir, enfermé dans sa geôle deux étages plus bas, reconnaissant le timbre caractéristique de son seigneur. « On est déjà le dernier jour du mois ? »

- « Saleté d’obsédée Elfe », jura Hjotra dans la cellule à côté, occupé à jouer avec une belette apparemment égarée.