L'Autre-Monde
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Épisode 34 - Le Choix des Dieux

 

            Réveillé en sursaut par la clameur assourdissante, Arzhiel bondit brutalement hors de sa couche et s'empara de sa hache, prêt à rejoindre ce qu'il prit pour une attaque sur le camp. Il lui fallut quelques secondes de flou pour comprendre que l'ennemi près de lui n'était que l'un des protecteurs de sa garde tranquillement occupé à repriser ses chaussettes. Le seigneur ensommeillé essuya la bave à son menton et détourna sa lame de la gorge du guerrier couturier. Ce dernier profita de ce sursis de vie pour délaisser son aiguille et éponger la tâche s'étalant à son entrejambe. Attiré par les éclats de voix, Arzhiel se dirigea d’un pas las en direction de l'attroupement visible au bord du campement. Svorn y houspillait Hjotra et Brandir tandis que Ségodin s’évertuait à établir un vain dialogue sous les regards curieux et amusés de nombreux soldats.

 

- « Laissez-moi les interroger à coups de rune d'incendie, la mémoire va leur revenir ! » rugissait rageusement le haut-prêtre, hors de lui. « Et même si je leur grille la cervelle par accident, ils ne sentiront même pas la différence ! »

- « De grâce, Svorn, ressaisissez-vous ! » protestait Ségodin en le retenant avec peine par les épaules. « Lâchez ce bâton ! Lâchez-le, vous dis-je ! Je n'embrasserai pas votre cause et...Ouch ! C’étaient mes dents, ça, langue de vipère ! »

- « Qu'est-ce que c'est que ce cirque, les pitres ?! » leur tomba dessus Arzhiel en éparpillant la foule de curieux en tirant indifféremment oreilles, moustaches ou élastiques de slip. « C’est pas fini ce barouf ?! Quand on est en campagne, on la ferme ! Vous croyez que j’ai laissé mon épouse au Karak pour quoi ? »

- « Vous ne comprenez pas, seigneur », vociféra Svorn, fulminant. « C’est encore la faute de ces deux dégénérés ! Ils ont déserté pour se rendre dans le patelin voisin en apprenant qu'on était à court de saucissons ! Ils ont non seulement réussi à paumer leurs deux poneys, mais vingt-trois autres en laissant la porte du corral ouvert ! On devrait leur casser les dents pour leur lèche-vitrine ! »

- « Mais on vous a ramené des marrons ! » lança gaiement Hjotra en tendant un panier plein qui souleva une vague de murmures enjoués auprès des spectateurs.

- « Lâchez-moi, sang impur d’Humain ! Lâchez-moi que je leur colle le mien de marron ! Pourquoi vous ne vous êtes pas fait trucider par une patrouille ?! »

- « C'est vrai que vous ne faites pas d'efforts », ironisa Arzhiel. « Ce qui s'est passé est très grave. Qui est responsable de cette rupture de sauciflards ?! »

- " Votre monture aussi s'est fait la malle », précisa Svorn. « Et c'était Grodi qui était chargé du stock de charcutaille... »

- " Rouflaquette s'est taillé ?! » s'affola Arzhiel, tandis que le dénommé Grodi commençait à être fouetté à la branche d’épineux par ses petits camarades. « Je devrais vous virer pour votre petite virée, duo de pots de chambre ! Vous avez pu voir combien étaient les troupes ennemies au moins pendant votre promenade ? »

- « Pour être honnête, quand les méchants nous ont croisés, on n’a pas pris le temps d’entamer un inventaire ! » avoua Brandir sans détour. « On a mis les voiles comme des religieuses. Heureusement que les poneys ont fait diversion. On s’est planqué dans les buissons tandis que les autres les coursaient, c’est là qu’on est tombé sur les marrons. Du coup, on n’a plus pensé aux courses et on est rentrés. »

- « Vous pouvez estimer leurs effectifs ? » insista le seigneur de guerre tandis que Svorn, retenu par Ségodin, donnait des coups de pieds dans le vide vers les deux éclaireurs gourmets. « Donnez-nous une fourchette au moins. »

 

            Hjotra et Brandir puisèrent docilement une fourchette parmi les couverts de leur sacoche.

 

- « Vous nous les rendrez rapidement ? » s'enquit Hjotra. « On déjeune dans pas longtemps. »

- « Sans dessert pour vous deux, ça vous apprendra à me la jouer marioles. Privés de flans les flâneurs ! ...Écoutez, ce qu'on vous demande, c'est un compte, c'est quand même pas compliqué ! »

- « Moi je connais Blanc-Flocon et les sept nains, si vous voulez », proposa Brandir.

- « Et moi, Peau d’Orc et le conte de la princesse Drow Sang-Dryön », ajouta Hjotra avec entrain, fier de savoir répondre à une question de ce drôle de quizz.

- « Et je parie qu’ils peuvent continuer comme ça durant des heures », commenta Arzhiel en se grattant la barbe, partagé entre désarroi et admiration.

- « C’est votre faute tout ça ! » ronchonna Svorn, boudant dans les bras de Ségodin, comme une poupée très laide serrée contre sa poitrine. « Vous persistez à garder ces deux trous noirs dans votre état-major ! Pas étonnant que les dieux nous en mettent plein la tronche ! On ne les fait pas vraiment passer pour des idoles ! »

- « Parce que vous croyez que ça m’éclate leurs sketches au quotidien ? Je vous rappelle que ce sont vos potos les dieux qui me les ont refourgués, Joyeux et Simplet ! Alors en tant que leur porte-parole, vous feriez mieux de vous taire. »

- « Seigneur, je peux le lâcher, là ? » quémanda Ségodin avec peine. « Il fait son poids l’animal et en plus, il gesticule tout le temps. Et je ne vous raconte pas l’odeur à cette distance… »

- « Va renifler les chausses de la démone Elfe, mécréant blond ! » rétorqua Svorn en lui envoyant son talon dans l’entrejambe. « J’exige une épreuve pour éprouver la foi et la valeur si bien dissimulée de ces deux corniauds ! Imposons-leur un test devant les dieux pour vérifier s’ils sont dignes de leur rang ou si on peut les expédier récurer les étables ! Quoique je ne sois même pas certain qu’ils soient qualifiés pour ça... »

 

            Le prêtre courroucé tendit un index tremblotant vers Hjotra et Brandir qui n’écoutaient pas un mot, trop occupés à jouer à se bombarder de marrons en ricanant bêtement.

 

- « Vous êtes trop intolérant », temporisa Arzhiel, diplomate. « Ils ne sont pas complètement inutiles ! L'un est notre meilleur guerrier, en tête du concours d'éventration depuis trois mois. L'autre...l'autre a plein de sœurs...Certes, ce sont deux ânes bâtés qui ont merdouillé avec les canassons, mais à leur décharge, ils ont pris une initiative pour gérer une grave crise alimentaire, ils ont réussi à dénicher l’ennemi et aussi à lui échapper. Même s’ils n’ont pas pu estimer leur nombre, c’est déjà pas mal, non ? »

- « En plus, ce ne sera bientôt plus une information importante », couina Ségodin d’une voix brisée en fixant la lisière des arbres, aux limites du campement. « Apparemment, nos adversaires ont suivi Hjotra et Brandir et ils débarquent en force. »

- «  La bonne nouvelle », commenta Arzhiel, blasé, pendant que l'alerte était donnée dans la plus grande confusion, « c'est qu'ils ont rattrapé nos poneys. La mauvaise, c'est que maintenant, ils disposent d'une cavalerie. »

 

            Les assaillants jaillirent des sous-bois par vagues compactes déferlant férocement à travers les rangs des Nains pris de court. Comme pour fournir une excuse légitime à Hjotra et Brandir, les effectifs des attaquants se révélèrent trop élevés pour être chiffrés. Terrible et sanguinaire, l'assaut manqua de décimer les défenseurs-campeurs submergés, lorsque la tente aux provisions fut sauvagement incendiée. L'acte infâmant déclencha une furieuse riposte permettant à Arzhiel et aux siens de reprendre le dessus pour finalement repousser leurs agresseurs. Le dernier ennemi trop lent à fuir s’effondrait à peine dans un râle d’agonie que Svorn traçait déjà le cercle rituel de l’épreuve promise dans la terre maculée de sang.

 

- « Dites », l’interrompit Arzhiel, à bout de souffle et de force, « ça urge vraiment à la minute votre machin là ? En tant que sage en jupette et sandales, vous ne devriez pas vous occuper des blessés d'abord ? »

- « Je m’en tamponne le coquillard », répondit le haut prêtre agacé en écartant du pied les mourants pour tracer ses inscriptions le long du cercle. « Je veux gicler ces deux nazes avant le déjeuner ! »

- « Puisque je vous répète que le carreau dans le fion, c’était un accident ! Brandir se servait d’une arbalète pour la première fois ! »

 

            Svorn se contenta d’un grommellement hostile et alla chercher sa réserve de runes gravées sur pierre en boitillant méchamment, la main sur sa fesse ensanglantée. Peu après, les candidats aux postes de lieutenants bientôt vacants, ainsi que Hjotra et Brandir, se retrouvaient au milieu du cercle d’invocation délimité par des piles de runes entassées par pelletées.

 

- « Vous n’y êtes pas allé de main morte », fit remarquer Arzhiel devant les monticules impressionnants. « C’est vraiment nécessaire tout ça ? »

- « J’ai un peu forcé la dose », reconnut le prêtre toujours sensiblement remonté. « Mais comme ça, si ces deux mules, fléaux de poneys, sont protégées des dieux, ça va vite se voir ! Vous comptez m'en empêcher ? »

 

            Arzhiel marqua un temps d'hésitation avant de répondre.

 

- « Rouflaquette était mon favori », confia-t-il en alignant les runes à son tour.

 

            Une fois les préparatifs achevés et les postulants correctement emmurés, Svorn entama sans attendre son incantation. Les runes enchantées gorgées de pouvoir s’illuminant en écho à son ancestrale litanie sacrée formèrent une intense lumière aveuglante. Un hurlement bestial déchira le silence solennel imposé par la magie divine, saisissant de stupeur l'assemblée et interrompant les prises de pari. Lorsque la brûlante clarté s'estompa avant de lentement mourir, la silhouette effroyable d'un monstre colossal, cauchemardesque et fort laid, se découpa au milieu des volontaires interdits.

 

- « C’est quoi ça ?! » s’écria Arzhiel, aux abois. « On dirait Elenwë dépeignée et à court de liqueur de verveine ! »

- « Euh…je crois que c’est un démon du sixième cercle des enfers », balbutia Svorn, un peu gêné.

- « Un démon ?! C'est pas juste increvable ces bestiaux là ?! »

- « Non, attendez ! Je me trompe ! »

- « Oh, le sale coup de flippe ! Vous avez failli me faire caner sur place. C'est pas un démon, alors ? »

- « Si, mais du cinquième cercle, pas du sixième. J'avais pas vu les épines dorsales venimeuses et les griffes enflammées. »

- « Je ne sais pas ce qui me retient de vous balancer au centre du ring, hormis votre poids, votre odeur corporelle et la pensée de vous tripoter ! »

- « J’y ai mis toute ma réserve de runes aussi ! Fallait pas s’attendre à une invocation de hérissons furax ! »

- « Mais c’est normal que tous mes guerriers se fassent dézinguer ?! » protesta le seigneur en contemplant le carnage en cours à l'intérieur du cercle magique.

- « Ça doit venir du fait que le cornu peut lire dans les pensées, je dirais », répondit timidement Svorn en toussant. « Du coup, il connaît à l’avance ce que son adversaire mijote. Ça aide un peu. »

- « Vous voulez dire en plus de ses quatre quintaux, de ses jets de flammes dans les naseaux et de son invulnérabilité ?! Merde, avec la fumée des barbes cramées, je ne vois plus Brandir et Hjotra ! »

- « Y en a un à terre là, vautré sous le paquet de jambes et de têtes arrachées. Hjotra, euh, ah, il fait face au démon ! On ne s'en sort pas si mal au final. Comme ça, on va vérifier si les dieux veillent sur lui ! »

 

            Désarmé, immobile, l’ingénieur bravait en effet la bête diabolique en la fixant courageusement droit dans les yeux, défiant son sort. Curieusement, le démon enragé par son massacre se figea brusquement devant cet étrange adversaire. Visiblement troublé, puis franchement dérangé par ce qu’il lut dans l’esprit confus du Nain, il se dépouilla bientôt de son expression meurtrière qui vira à la détresse la plus poignante. Exploitant opportunément sa faiblesse temporaire, Brandir acheva ses souffrances en lui fichant vigoureusement sa hache dans le poitrail. La créature s’écroula pesamment dans une ultime flatulence empestant le soufre.

Le terrible combat trouva là son terme en un fort curieux dénouement laissant spectateurs et parieurs sans voix. Au milieu du cercle encore crépitant de magie ne restaient plus en vie que les deux comparses, l’un s’acharnant sur le cadavre du monstre, furieux d’avoir survécu, et l’autre s’étant endormi debout.

 

- « Pas possible… » balbutia Svorn, hébété devant cette scène. « L’épreuve…les dieux… »

- « Vous bilez pas, ça ne veut pas forcément dire que les dieux ont ces deux indécrottables tâches à la bonne », le consola Arzhiel avec une tape amicale, et gantée pour raison hygiénique, sur l’épaule. « Peut-être que c'est juste une manière de Leur part de vous faire comprendre qu'Ils vous détestent."

 

            Le seigneur faussement compatissant se détourna avec un sourire enjoué nourri par la soudaine et délicieuse expression abasourdie de son serviteur.