L'Autre-Monde
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Épisode 33 - Le Jugement des Armes

 

            Hjotra promenait paisiblement son chevreau en laisse dans un couloir du Karak lorsqu’il reçut un gland sur la tête. Perplexe, l’ingénieur fixa le plafond en pierre sans comprendre avant qu’une main ne le tire brusquement en arrière, à l’abri dans une salle isolée.

 

- « Dame Elenwë ? Faîtes gaffe, ça pleut des glands dans le couloir. »

- « C’est vous le gland, casse-noisettes ! » murmura l’Elfe visiblement agitée. « Ravissante votre nouvelle petite amie. »

- « C'est pas ma copine, c'est une biquette » répondit naïvement le Nain en surveillant quand même le plafond d'un air soupçonneux. « Vous n'avez jamais vu de chèvre avant ? »

- « Dans ce Karak, tous les jours...J’ai besoin de votre aide. Mon époux attend dans la salle à côté.  Il faut absolument que vous me filiez un coup de main ! »

- « Avec plaisir ! Depuis le temps que j'attends ça ! Brandir va être trop jaloux, hihi ! Je peux viser le visage s'il vous plait ?! »

- « Vous vous fourrez le doigt dans l'œil si vous pensez pouvoir lever impunément la main sur moi, j'en mets la mienne au feu », prévint la sorcière en faisant danser les flammes sous son nez. « Maintenant, fermez votre bouche et fixez la mienne. J’ai organisé un duel avec mon époux pour régler un différend qui nous oppose. Chacun amène un champion et ils se tapent sur la gueule en notre nom. Celui qui gagne donne raison à celui qu’il représente. Arrêtez de regarder en l’air ! Vous avez suivi un peu ? Ouais, d’accord, vous n'avez même pas démarré…Pourquoi a-t-il fallu que le premier nabot qui passe dans ce couloir soit le pire minus du Karak ?! Je suis décidément maudite avec ce peuple. »

- « Vous savez que j’arrive à bouger mes oreilles toutes seules ? Et même séparément ? »

- « Vous allez vous battre pour moi contre Brandir, le champion choisi par Arzhiel », insista patiemment la sorcière. « J’avais prévu d’invoquer un élémentaire végétal avec une graine enchantée, mais l’une de vos stupides bestioles m’a bouffé mon stock. C’est donc un juste retour des choses que vous m’assistiez. Vous comprenez ? »

- « D'accord, je vois. Par contre, vous pouvez me laisser tranquille ? » demanda abruptement le Nain en reculant vers la porte.

- « Vous allez boire cette potion que je gardais pour un usage…personnel. Ça va vous donner l’apparence de quelqu’un d’autre, peut-être même d’une créature singulière. Une fois la fiole vidée, vous nous rejoindrez à côté et vous bourrez la tronche à l’autre débile. J’ai maudit sa hache, ça devrait être du gâteau, même pour un mou du bulbe comme vous. Vous gagnez, donc je gagne et hop, on n’en parle plus. Personne ne saura jamais que vous avez fumé votre pote, ça restera entre vous, biquette et moi. »

- « Pourquoi je ferai un truc pareil ? » rechigna Hjotra en observant avec méfiance la mixture verdâtre tendue par l’enchanteresse.

- « D’abord par révérence envers ma noble personne. Ensuite parce que sinon je vous pulvérise. »

- « Et Ségodin ? Il adorerait se faire avoiner pour vous. »

- « Certainement, mais il n’est malencontreusement pas dispo. Je l’ai envoyé prélever des moustaches de manticore avant-hier pour une de mes incantations et il ne sortira du coma que dans deux semaines, d'après le guérisseur. Maintenant, cul sec ! »

- « Le mot magique ? » ronchonna l’ingénieur.

- « MAGNEZ ! » gronda Elenwë avant de sortir de la salle.

- « Ça va être quoi cette fois comme saloperie forestière ? » demanda Arzhiel en voyant son épouse revenir. « Un rosier mal taillé ? Un saule pleureur dépressif ? Un lièvre sous champis ? Ségodin en béquilles ? »

- « Gardez vos sarcasmes pour cette nuit », rétorqua Elenwë d’un air dédaigneux. « Ils combleront mieux le silence suivant notre fabuleuse minute d’ébats mensuels que vos piteuses excuses habituelles. »

- « Une minute par mois ? » réfléchit Arzhiel. « Mince alors, ça fait presque un quart d’heure par an avec une Elfe… ! Je deviens pervers ou quoi ? »

 

Sa réflexion fut interrompue par l'arrivée impromptue d'un Orc massif passant timidement sa trogne patibulaire par l’entrebâillement de la porte. Son mufle hérissé de défenses recourbées impressionnantes se plissa en une grimace peu engageante pour mieux souligner sa circonspection. Un seul de ses regards de tueur-né, sauvage au sang de guerrier ancestral, suffit à ébranler l'assemblée des Nains figés.

 

- « C’est ici pipi ? » demanda-t-il de sa voix gutturale.

- « Ah, un comique ! » se rassura Arzhiel. « Ça tombe bien, on en manquait dernièrement. Vas-y entre, mon brave. Tu iras pipi après t’être fait pourrir, d’accord ? Hum, sympa le style débraillé avec pagne aux giclures douteuses et piercing aux mamelons. On se croirait dans une after organisée par votre village d’origine, ma sirène échouée. Donnez-lui une arme, qu’on en termine. Y en a qui sont à une minute près ici. »

 

            Elenwë afficha une grimace en observant son « champion » dans la peau d’un Orc, torturée à l’idée que cet idiot de Hjotra risquait de tout flanquer par terre, en plus de ses petits besoins, avec ses remarques toujours pertinentes.

 

- « Il est encore temps de céder avant que ce duel absurde ne vous humilie », ricana Arzhiel à l’oreille effilée de son épouse.

- « Votre guerrier va vous claquer entre les pattes comme vous claquerez entre les miennes ce soir ! » riposta l’Elfe d’une voix sensuelle qui fit aussitôt faner le sourire narquois de son mari.

- « Je vais vous faire ravaler votre sève, ma plante verte. Vous avez aussi peu de goût pour choisir vos champions que vos amants. Aligner un Orc face à un fou de guerre xénophobe, c'est subtil ! »

 

            La magicienne se garda de tout commentaire et parvint à garder contenance en se goinfrant d'une demi-framboise. Intérieurement, elle faisait néanmoins du jus.

 

- « Enlevez les chaînes et le bandeau à Brandir », ordonna Arzhiel en se tournant vers les trois dresseurs d'ours chargés de l'entrainement du berserker. « Regardez-le se mordre au sang, il est au top de sa forme ! Allez les danseuses, faîtes saigner la viande. »

 

            Brandir sombra dans une furie meurtrière dès que ses yeux se posèrent sur son adversaire ahuri. Sans même attendre le coup de sifflet de son seigneur jubilant, il se rua à l'attaque en hurlant sa rage. Mais sa hache décrivit une courbe étrange et alla se planter trois mètres derrière sa cible après une suite d'entrechats dignes d'un petit rat. Le champion stupéfait déploya des efforts colossaux pour diriger correctement son arme maudite, en vain, voltigeant et sautillant comme une ballerine. Rapidement lassé par le ballet offert, Arzhiel lâcha ses fanions pour encourager son lieutenant avec des jets agacés de demi-framboises. Troublé par les ronds de jambe et les soubresauts incompréhensibles de son adversaire, l'Orc finit à son tour par perdre son sang-froid et décida de faire couler celui de la valseuse. Dans le doute, il lui asséna un violent coup de masse sur le crâne.

 

- « Seigneur ! » gémit Brandir en vacillant. « Je suis atteint ! Je suis blessé !!! »

- « C’est rien, c’est la tête, c’est pas un point vital chez vous ! Retournez-y ! Vous vous êtes entraîné, non ? »

- « C’est vrai, seigneur ! J’ai même fait des abdos. Tâtez ! J’ai perdu un bourrelet, là. Attendez…Ah non, il est là, il s’était glissé entre deux autres. »

- « Vous ferez attention, mon crapaud baveux, » déclara Elenwë d’un ton détaché. « Votre vilaine grosse veine à la tempe est revenue. ».  

- « Brandir ! Bourrez-moi la race de ce clodo en slip de paille ou je vous inscris au cours d'art floral d'Elenwë pour le prochain trimestre ! »

 

            Agité d'un vif spasme de terreur, le fou de guerre laissa échapper un miaulement aigu qui se changea en rugissement hargneux lorsqu'il chargea avec entrain. Sous le regard hébété d'Elenwë, la tête de l'Orc décolla jusqu'au plafond où elle rebondit dans un bruit de fruit mûr éclaté. Alerté par le vacarme, Svorn pénétra dans la pièce au moment où la pomme cueillie à la hache chutait devant lui, éclaboussant ses pieds.

 

- « Non, mais c’est pas vrai ! » s’écria-t-il tandis que Brandir se hâtait d'enlever les bottes de sa victime pour récupérer ses orteils. « Un esclave tout neuf ! Je l’envoie pisser deux secondes et vous me le butez à la barbare ?! Et je sacrifie qui alors pour la fête des grands-mères, maintenant ?! Vous ne respectez vraiment rien ! »

 

            Furieux, le haut prêtre assomma Brandir d’un violent coup de bâton avant de traîner dehors le cadavre de l'Orc encore tremblotant. Hjotra le croisa sur le seuil et entra à son tour, sa chèvre près de lui, la potion de métamorphose encore pleine à la main.

 

- « Je crois pas que je vais le faire », confia-t-il tout penaud à Elenwë. « Je vous aime pas et en plus, j’ai pas fini la promenade de biquette. »

- « Qu’est-ce qu’il raconte, lui ? » tiqua Arzhiel. « Il picole de bon matin, maintenant ? »

- « Laissez-le braire », répondit Elenwë avec un sourire malicieux. « L'important, c'est que la victoire est mienne dans ce duel. »

- « Hein ? Vous aussi, vous avez piché ? Votre champion nomade n'ira plus bien loin désormais. Il a un peu perdu la tête au cas où vous n'auriez pas remarqué. »

- « Certes, mais il tressaillait encore pendant que le vôtre était inconscient et inerte. Techniquement, j’ai gagné ! Vous allez devoir honorer votre parole. »

- « Ah mais oui, mais non ! » protesta Arzhiel, brusquement pris de panique. « Vous pensez pas que je ne suis pas déjà assez mal vu par les dieux pour aller les chatouiller avec un truc pareil ?! On peut discuter, non ? Je fais pas ma radine, je vous paye la robe de votre choix si vous voulez. Même celle qui ressemble à une liquette de bohémienne après lavement ! Ou la jupe tapisserie de cabinet psychiatrique ? Avec le foulard motif gratin dauphinois mal digéré aussi ! La...»

 

            Les traits illuminés par une joie mutine, l’Elfe le fit taire en posant un index sur ses lèvres. Puis elle lui prit délicatement la main et la posa sur son propre ventre.

 

- « Alors, mon grumeau trop cuit », murmura-t-elle en agrandissant son sourire espiègle. « Vous préfèreriez un garçon ou une fille ? »