L'Autre-Monde
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Épisode 32 – La Nouvelle Rune

 

 

            Arzhiel avisa la main tendue par réflexe par Hjotra, le sourcil haussé, avant de lui coller un gros vent accompagné d'un bref rire tranchant en le dépassant. Sans se démonter, l'ingénieur rengaina sa pince et s'inclina en un large geste d’invitation pour inciter son seigneur à examiner comme promis son atelier. Ce dernier s'exécuta sans se faire prier.

Il ne cacha guère son désarroi à la vue du coin ouest aménagé en enclos à ovins habilement installé entre les béliers et les catapultes. Un mélange de curiosité et de perplexité s'imprima sur ses traits rudes devant la montagne de détritus au centre de la pièce servant de toboggan aux rongeurs. Une singulière collection de statues à l’effigie de Naines populaires, fabriquées avec des pièces de rechanges et des munitions, attira autant son attention que sa main vers son gourdin de poche. Enfin, il lui fallut encore de longues secondes de réflexion pour identifier l'étrange piste sinuant entre les piles de bordel ambiant comme le fameux circuit de courses de chiens et de putois dont parlaient tant les soldats.

 

- « Est-ce que le terme « rangement » a la même signification sur votre planète que celle dans ma langue maternelle ? »

- « Vous dîtes ça à cause des cages renversées là-bas ?" ricana Hjotra d’un air complice. « Oh, c’est rien, c’est juste mes mygales et mon couple de scorpions qui sont partis se dégourdir les pattes. Ils font ça tout le temps. Soyez sans crainte pour eux, ils reviennent toujours après leur troisième victime. »

 

            Arzhiel n’écoutait pas, occupé à essayer de libérer sa botte collée à une flaque de vomi séché particulièrement tenace dans laquelle s’étaient déjà empêtrés un écureuil visiblement désabusé, une roue de baliste, un pipo, deux fourchettes et un crâne d’Orc.

 

- « À votre grimace, je sais ce que vous vous dites », poursuivit le mécanicien d'un air chiffonné en s'essuyant les mains. « Ça va carrément mieux claquer quand vous aurez lâché le pognon pour les travaux d'agrandissement. »

- « En parlant de claque et d'argent, vous n'oublierez pas de reverser au Karak la taxe des paris sur les courses d'animaux. »

- « Seigneur ! Seigneeeeeeuuur ! SEIGNEUR !!! » retentit une voix depuis l’escalier.

- « Vous pouvez parler plus fort, je vous prie ? »

- « Seigneur ! » répéta Svorn en déboulant au pas de course, faisant détaler une file de canetons se rendant à la mare artificielle.

- « Merde, vous souriez ? » s'exclama Arzhiel en dévisageant nerveusement l’ecclésiastique. « Il se passe quelque chose de grave ?! »

 

            Le haut prêtre affichait effectivement un large sourire qui fit frissonner les deux autres Nains présents. Svorn n’avait souri que deux fois dans sa vie : le jour de son premier bûcher et celui où Brandir était tombé dans sa fosse aux mille poisons en tentant de battre son record de vitesse de tour du Karak à cloche-pied. Incapable de se départir de son rictus sadique, le pontife essuya longuement la sueur perlant à son crâne dégarni à l'aide d'un mouchoir brodé de petites potences.

 

- « J’ai été béni par les dieux ! » clama-t-il une fois ciré en s’adressant au plafond d’un air mystique. « J’ai entendu Leurs paroles durant mon sommeil. »

- « Qu’est-ce qu’il raconte ? » murmura Hjotra, inquiet, en suivant le regard oblique du prêtre.

- « J'ai l'impression qu'il a des problèmes de nuisance avec ses voisins du dessus. »

- « Suivez-moi, seigneur. Je dois vous montrer mon œuvre ! Mon don du ciel ! »

- « Comment ça, dans votre caverne ? C'est-à-dire que je ne suis pas sûr d'avoir tous mes vaccins à jour... »

 

             En transe et trop euphorique pour relever le sarcasme, Svorn repartait déjà en trépignant d’impatience. À contrecœur, Arzhiel lui emboîta le pas, forcé pour cela d'abandonner sur place sa botte engluée.

 

- « Est-ce que j'ai le temps de passer récupérer mon tablier ? » s'informa-t-il prudemment sur le chemin. « Parce que la dernière fois, la lavandière n'a pas réussi à ravoir les giclées de sang de vos esclaves et je me suis fait gronder. »

 

            Mais Svorn ne se dirigea pas en direction de ses quartiers. Il guida le seigneur circonspect jusqu’au milieu de la cour où était déjà rassemblé un groupe de curieux. Arzhiel se raidit en reconnaissant les fidèles du Patriarche parmi les plus dévots et donc les plus prompts à égorger au premier jeu de mot sur le culte, à la moindre vanne sur la calvitie de leur gourou ou même pour une simple question sur l'orientation de la mode printemps-été de leurs toges. Après un long et soporifique discours enflammé sur les vertus et les avantages de la religion en période d’obscurantisme, le haut prêtre brandit fièrement une pierre gravée devant les spectateurs ébahis.

 

- « Je suis le seul à trouver bizarre qu'on s'extasie tous devant un caillou ? » interrogea Arzhiel.

- « J’ai inventé une nouvelle rune, seigneur ! » s’écria triomphalement le prêtre en émoi.

- « Ah ? Je croyais que c’était un truc important... Et elle sert à quoi votre rune ? »

- « J’en sais rien », bougonna Svorn, vexé. « J’ai pas testé. Vous ne vous rendez pas compte de la découverte, mécré…messire ! Le pouvoir contenu dans cette pierre peut dépasser l’entendement et posséder une puissance jusque là insoupçonnée ! »

- « Du genre ? » s'enquit Arzhiel, par pure politesse.

- « Du genre à déchaîner les enfers ou engendrer un torrent furieux de lave ! Briser les cieux ! Déchirer la terre ! Arracher un millier d’âmes ! »

- « Soigner les cors aux pieds ? » proposa un passant, intrigué par l’attroupement. « Ce serait bien, j’en ai un salement douloureux. Je peux vous le montrer ? »

- « À choisir, je préfèrerais la version podologue, «  affirma Arzhiel. « Votre caillasse option apocalypse entre nos doigts boudinés de pauvres saucisses, c’est pas tip top comme cadeau de la part du Patron, vous admettrez. »

- « Vous crachez sur l’œuvre de votre dieu ?! » hurla Svorn comme un dément.

- « Vous n'avez pas mal à la gorge à la fin de la journée à beugler toutes les deux minutes ? En plus, ça sert à dalle, je ne suis pas assez près pour me prendre vos postillons. Allez, ça y est, vous tirez la tronche... Bon, comme vous n’allez pas me lâcher pendant une semaine sinon et qu'accessoirement, je sens la foule hostile se rapprocher et pas pour un câlin groupé, allez-y ! Je vous donne l'autorisation de tester votre découverte. Mais vous nettoyez après ! »

- « Je ferai part de votre…soutien au Patriarche », le remercia Svorn avec une certaine froideur que dissipa vite une excitation enfantine presque touchante. « Maintenant il me faut un cobaye pour tester. Il serait fort préjudiciable au Karak que le représentant officiel de son dieu soit blessé durant une expérience. Donc filez-moi Brandir ou l’espion ! »

 

            Arzhiel hésita un instant puis attrapa par le col son cousin Rugfid qui passait malheureusement dans le coin.

 

- « Je dois faire quoi ? » interrogea l’explorateur, peu rassuré.

- « Éviter de mettre du sang sur ma tunique quand vous exploserez », répondit Arzhiel avec gravité. « Je plaisante, faites pas cette tête, on dirait ma femme quand on doit se rendre à un repas dans ma famille. Allez là-bas et lisez à haute voix cette rune. Et si vous mourez, faites ça dignement. Sans gicler partout quoi. »

 

            Passablement anxieux, mais poussé au cul par le bâton insistant de Svorn, Rugfid rejoint l'autre bout de la cour sous les regards de la foule s'abritant par précaution sous des parapluies. Il revint en trottinant presque aussitôt.

 

- « Ce signe, ça se lit Ulf ou Ulhd ? »

- « Borg… » le renseigna Svorn avec un regard assassin. « Dites, l’école, ça vous rappelle vaguement un souvenir ? »

- « Ouais, c’est là où je cognais les futurs prêtres trop maigrichons pour devenir guerriers et trop tapettes pour refuser de porter mon cartable. »

- « Mouarf ! » s'esclaffa bruyamment Brandir, attiré à son tour par le monde. « Comment il vous a séché ! Trop la honte le coup de la tapette ! »

 

            La seconde suivante, Rugfid partait à l’infirmerie, expédié par un violent coup de bâton sur le crâne, et Brandir se retrouvait à sa place, la pierre gravée du nouveau symbole entre les mains.

 

- « C’est par là-bas que ça se passe, mon gros », le tança Svorn en indiquant l’endroit où ses fidèles installaient des bâches.

- « Et pas dans dix jours », renchérit Arzhiel. « Je commence à avoir froid à mon pied. »

- « J'espère que je ne vais pas reperdre mon âme avec ce truc », songea placidement le berserker.

- « Moi aussi. Je vais prier pour que vous mouriez sur le coup si l’expérience tourne au vilain. Ça nous évitera une nouvelle quête chiante. En plus, on arrive sur la saison froide, c’est pénible de faire la route sous la neige. Bref, allez, roulez ! Une double ration si vous vous en sortez sans séquelle. »

- « Sans compter les actuelles ?! »

- « Promis. »

 

            Le guerrier, motivé par la perspective du rab de sauté de cèpes, gagna son poste avec empressement. Et y resta un moment sans que rien ne se passe. Finalement, il revint tout penaud et rendit la pierre.

 

- « Ben, alors, rien. C’est de la camelote votre truc. »

- « C’est bizarre ! » ronchonna Svorn, déçu comme la foule par l’absence de flammes et de mort spectaculaire. « Vous êtes certain d’avoir bien prononcé ? »

- « Ah, mais d'accord ! C’est ça que vous vouliez que je fasse ?! J’avais un doute quand vous avez parlé de lecture, mais là c’est bon, je suis fixé. J’y retourne ? »

- « Dans votre arbre, oui », grommela le haut prêtre. « Un autre sacrifi…volontaire ! Un pas trop débile si possible, quoique le challenge semble de taille. »

 

            Arzhiel désigna l’espion lorsque celui-ci essaya de fuir en embarquant la pierre avec lui dans le fol espoir de la revendre jusqu’à ce qu’un éclair de Svorn ne le fauche en pleine course. Entre deux soubresauts électriques, le sang-mêlé s’exécuta, sans résultat. Les Nains se succédèrent alors dans le rôle du testeur durant plusieurs heures sans parvenir à obtenir le moindre effet. Tout le monde y passa, même les conseillers qui s’évanouirent dans les bras les uns des autres sous l’émotion et Elenwë qui n’accepta de participer qu’à la condition de chanter une ballade elfique au public réuni. Une douzaine de tentative de suicide plus tard, on essaya même avec Ségodin à peine remis de ses dernières blessures pour parvenir à articuler. Au final, Svorn dut se rendre à l’évidence et reconnaitre son échec. Il en fut tellement triste et déçu qu’Arzhiel n’osa même pas le punir pour la perte de temps, ni même le charrier. Enfin, si quand même un peu pour le style, lui conseillant d’utiliser son talent de prophète à un niveau plus modeste, comme celui du marché auprès des petites vieilles ayant perdu leur chat, leur dentier, voire les deux. Ragaillardi par l’expression piteuse de son lieutenant, Arzhiel retourna pourrir Hjotra, histoire de clore correctement sa journée.

 

- « Mais qu’est-ce que c’est que ce foutoir ?! » s’égosilla-t-il en pénétrant dans l’atelier.

- « C’est là où je vis, seigneur », répondit innocemment l’ingénieur. « C’est l’atelier. Vous vous souvenez ? »

- « Non, mais ça, là ! » pesta le seigneur de guerre en montrant un tas gigantesque de poissons empilés entre les décors de la dernière kermesse et les litières des griffons.

- « C’est comme les glands ! » répondit Hjotra en haussant les épaules comme s’il parlait de la météo. « Y a eu une grosse averse de poissons crevés toute l’après-midi, il en pleuvait un régulièrement. Mais là, ça s’est arrêté. Quelle saison, ma bonne dame ! C’est encore la faute des Humains tout ça. Avec leurs villages tout partout qui polluent, ils nous foutent en l’air le climat ! »

 

            Hjotra n’eut pas le temps de se retourner que son chef se précipitait déjà dehors en toute hâte, hilare à l’idée de voir l’expression de Svorn quand il lui annoncerait la nouvelle.