L'Autre-Monde
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Épisode 31 - Le Signe

 

            Avec la patience et la volonté du manchot en plein crise urticante, Arzhiel supporta stoïquement les grimaces gênantes que Hjotra adressait à son reflet à la surface de sa chope de bière. À deux doigts de se faire incruster dans le comptoir, l’ingénieur se décida finalement par miracle à vider son verre d’un geste las et accablé.

 

- « Je ne comprends pas pourquoi elle a mis fin à notre relation géniale de presque six jours », pleurnicha-t-il.

- « C’est la femme d’un aristo haut-placé, mère de six enfants, que vous avez culbuté dans le confessionnal en pleine cérémonie religieuse réunissant tout le Karak. J’ai glissé quelques indices dans cette phrase. Il vous reste combien de maîtresses, sinon ? »

- « Actuellement trois, cinq si le père des jumelles les épargne pour leur grossesse simultanée. Chienne de vie ! Je devrais faire comme vous, seigneur. M’en choisir une moche que personne ne me piquerait ! »

- « Je suis si fier de vous servir d’exemple… » grommela amèrement Arzhiel. « Vous avez parlé de moi à votre frangine alors ? »

- « Oui, mais elle ne voit pas qui vous êtes. Seigneur du Karak, elle a dit que c’était trop vague…C’est ça qui me manque ! Du prestige et de la classe comme vous ! »

- « C’est pas faux », ne put qu’acquiescer l’intéressé. « Au fait, vous avez un demi-bolet coincé dans la moustache depuis ce midi. Mais sinon, vous pensez qu’il y a moyen avec l’amnésique ? »

- « Qui ça ? »

- « Votre sœur ! Ma parole, c’est une tare familiale la perte de mémoire ?! C’est pas parce qu’elle pose pour des statues qu’elle peut me snober, la gravure de mode au cœur de pierre ! Je lui ai offert un bouclier et une botte de carottes pour la séduire, je vous signale ! Jamais je n’avais… »

 

            Le Nain s’interrompit, subjugué à la vue d’une silhouette vaporeuse entièrement nue fendant la foule apathique de la taverne enfumée. Le temps qu’il reprenne ses esprits, l’inconnue avait disparu, aussi fugace et irréelle qu’un rêve éveillé.

 

- « Qu’est-ce que… » balbutia Arzhiel, hébété.

- « Vous en étiez à carottes et navets en parlant de ma sœur », lui rappela Hjotra. « Mais même à deux grammes, je ne vois pas le rapport. »

- « Vous n’avez pas vu une bonne femme cul nu ?! »

- « Pas depuis le bain de mamie ce matin, non. »

 

Le seigneur troublé scruta tour à tour son godet, la salle bruyante et Hjotra noyant sa peine de cœur, une serveuse sur les genoux. Puis il décida qu’il était grand temps de se barrer. Regagnant ses quartiers avec suffisamment de monnaie pour soudoyer les gardes qui, eux non plus, ne le reconnaissaient jamais, il se rendit directement dans sa chambre, pensif. Une migraine lancinante le saisit lorsqu’il plongea dans son lit et les effluves de la crème de nuit aux plantes potagères de sa femme endormie n’en étaient même pas la cause principale. Le sommeil s’avéra réticent et des rêves malsains l’assaillirent, peuplés de Naines gaulées se changeant en pierre dès qu’il les touchait, de buveurs de thé puant le pourchassant et d’une mystérieuse silhouette dévêtue murmurant son nom. Jetant rudement ses couvertures sur sa femme, Arzhiel se redressa dans son lit, prêt à cogner. Le visage verdâtre et boueux d’Elenwë hirsute et mal réveillée le jeta sans douceur sur le dallage dans un vif cri d’effroi.

 

- « Des serpents ! » hurla-t-il en luttant au corps-à-corps avec son tapis en poils de chatons. « Sur votre tête ! Plein de serpents !...Attendez…Ah, non, c’est vos cheveux…Vache, la trouille ! »

- « Vous, vous rentrez encore beurré comme une tartine ! » s’emporta vertement l’Elfe.

- « Même pas », s’attrista son époux. « C’est les cauchemars. J’en ai pas eu autant depuis l’ouverture de ma boutique de gériatrie « Autour de pépé » ou depuis nos fiançailles. Éteignez la lumière siouplé ! Vous ressemblez à une boulette d’épinards cuits échouée dans une mèche de poils pubiens. »

- « Il me lâche la grappe, l’ivrogne, ou il a besoin d’un sort de flammes pour lui donner de l’élan jusqu’au canapé ?! »

- « Je vous laisse la porte ouverte. Ça empeste le sous-bois dans cette piaule. »

- « Amusant de la part d’un mari en bois qui lâche des caisses, gros cageot ! »

- « Que vos rêves soient doux, ma biscotte sans sel. »

- « Tendres baisers, ma baudruche gonflée. »

           

            Arzhiel alla prendre l’air (un moins chargé) sans pouvoir s’empêcher de repenser à cette ombre hantant son esprit. C’est quand il crut l’apercevoir au détour d’un couloir encombré d’un garde endormi qu’il comprit enfin ce qu’il en était. D’un pas rendu vif par l’agacement et la menace de la nausée, il courut jusqu’à une grotte isolée dont la voûte déchirée laissait filtrer les rayons de lune et le hâle des étoiles de cette nuit encore profonde. Une vieillarde hideuse et décatie l’attendait au milieu de la caverne, appuyée sur un bâton noueux.

 

- « Bourse flasque, vieille peau ! » pesta le Nain furibond en l’approchant. « Vous ne pouvez pas envoyer une missive ou une tablette gravée pour les invitations aux séances spiritisme, non ? Et c’est obligé d’apparaitre les miches à l’air dans mes visions ? Vous m’avez gâché une soirée beuverie, une nuit de sommeil et une engueulade prometteuse avec ma nelfette nympho ! »

- « Enchantée de vous revoir, moi aussi », caqueta la sorcière des marais. « Je ne vous demande pas des nouvelles. Je vois que vous restez égal à vous-même. Sinon, de rien. J’adore courir la lande jusqu’à votre Karak pour transmettre les messages des dieux, gratos et sous la flotte. »

- « Vous demanderez à mon éclaireur de vous faire couler un bain à la tourbe et de vous servir un bol de cafards à l’étouffé à votre retour dans les marécages. Quand vous aurez fini de pervertir son âme et ce qu’il reste de son corps, vous penserez quand même à me le renvoyer, hein ? Il a encore quarante ans à tirer à mon service, je vous signale. J’espère pour vous qu’il va bien et qu’il ne sert pas de boule qui couine à vos goules de compagnie. »

- « Il se porte bien, surtout grâce à sa canne », le renseigna la momie. « C’est toujours un bien piètre amant, mais ses massages font des miracles sur mes verrues et mes rhumatismes. Je le garde donc encore un peu. »

 

            Arzhiel afficha un rictus écœuré, sentant la bière voltiger dans ses boyaux.

 

- « Ouvrez le bal, princesse du bourbier », capitula-t-il. « Quelle est la volonté du Patriarche et de sa joyeuse clique ? Et ne me dites pas qu’ils veulent que je vous claque la bise, même pour déconner. Je suis à deux doigts de vous reteindre les chaussettes au houblon, là. »

- « Une question avant cela », rétorqua la sorcière en s’éloignant d’un pas du Nain nauséeux. « Pourquoi vous être tourné vers le Patriarche après votre bannissement ? »

- « Pour briser les codes et rompre avec la tradition. Les Nains sont culturellement conservateurs. Dans notre panthéon, j’avais le choix entre un culte envers l’Aïeul, le Doyen, L’Ancien, l’Ancêtre ou le Patriarche. Je suis un déglingué, j’ai tapé dans le plus rebelle. »

- « Tous les autres vous ont refusés, c’est ça ? »

- « Ça nous fait un point en commun, les vestes en rafales. Sauf que moi, ce sont les divinités et pas de potentiels petits copains à déguster au petit déj. On peut commencer votre escroquerie maintenant ou je dois encore faire semblant de m’intéresser à votre conversation ? »

 

            La magicienne haussa un sourcil factice et se détourna. Elle déposa une statuette à l’effigie du Patriarche devant Arzhiel, observa l’alignement des étoiles, puis entama une série d’incantations. Elle l’acheva quasiment au même moment où son hôte terminait son apéritif de poche, indispensable pour survivre en cas de capture par l’ennemi ou de promenade avec sa femme.

 

- « Ça donne quoi ? » s’enquit-il en tendant un fond de noix de cajou à la sorcière.

- « Pour vous récompenser d’un pari avec les autres dieux à propos de vos chances de survie, et que vous lui avez fait gagner, le Patriarche vous accorde la réponse à une question qui vous tourmente. »

- « Il a parié sur moi ?! Même moi, j’aurais pas osé. Je vous l’avais dit, c’est un foutu rebelle !  Euh, Il m’entend là ou je dois parler en face de la statuette ? Un, deux, un deux, test ! Alors, salutations, patron. J’espère que Vous allez bien, la santé, la famille, tout ça. Quoi ? Oui, poussez pas au cul, je me lance. En fait, la question concerne mes boulets…mon état-major, pardon. Ça commence à faire un bout de temps qu’on occupe la place et puis voilà, la baraque tient encore debout, on a une bonne alliance et les ronds rentrent corrects. Mais c’est des nullards. Y en a pas un pour racheter l’autre, c’est un échantillon privilège de débiles et d’incompétents. Ils ne pigent rien, ils font n’importe quoi, j’ai du baptiser chaque geôle à leur nom et si je ne leur tiens pas la main, ils sont capables de se jeter tout seul d’une falaise ! C’est usant et la tendinite menace à force de distribuer des taquets. Je voudrais connaître le point de vue du Ciel sur le sujet. J’imagine sans mal que je morfle parce que j’ai outragé les dieux en épousant une Elfe, mais même si je voulais m’en débarrasser en la servant en dessert aux chiens, ce qui est fait, est fait. D’où ma question : est-ce une malédiction qui périme un jour ou j’ai pris perpét’ et je peux me pendre tout de suite ? »

- « C’est une question délicate », marmonna la vieillarde, les yeux mi-clos, concentrée ou mourante, on ne saurait dire. « Maître de la montagne, il vous faut attendre le signe du dieu barbu et l’interpréter pour obtenir votre réponse ! »

- « Un signe ? C’est ça la prédiction ? Bon, c’est nul, je vais pioncer, rendez-moi mon flouze. »

- « Vous n’avez rien déboursé…Soyez patient ! Attendez le signe ! Il est imminent. »

- « Mon pied où je pense aussi ! J’aurais du formuler une question fermée… »

- « Y a quelqu’un ? » appela tout à coup une voix depuis un tunnel adjacent. « Je vous préviens, je suis armé d’une rune de colique fulgurante et je suis prêt à m’en servir ! »

 

            Svorn s’approcha en chemise de nuit et regarda Arzhiel et la sorcière d’un œil intrigué.

 

- « Toujours pas convaincu par les pantalons, Svorn ? Qu’est-ce que vous glandez là, à cette heure ? »

- « Seigneur ? Je vous ai pris pour de la racaille. C’est à force de cramer les pieds des mendiants et de couper les doigts des voleurs, on manque de prisonniers « entiers » pour les sacrifices, alors j’écume le Karak la nuit pour choper la vermine en flag’. Il se passe quoi ici ? C’est quoi, ça ? Non, pas le zombie à côté de vous. Vu l’épave, je comprends que vous vous planquiez pour la fréquenter. Je parle de la statuette. Mais ?! C’est une idole du Patriarche ! Qu’est-ce que vous fou…Vous communiquez avec les dieux ?! Alors là, j’y crois pas ! Vous contactez les dieux en cachette ?! C’est dégueulasse ce que vous faites là, seigneur. C’est moi le haut prêtre ! Y a que moi qui suis habilité à m’adresser au Patriarche ! »

- « C’est pas ce que vous croyez ! Posez cette rune et arrêtez de gigoter, ça fait remonter votre nuisette et je ne veux pas savoir si vous portez quelque chose dessous ou pas. C’est un truc perso avec le Patriarche qui doit rester entre Lui et moi. »

- « Non, c’est bon », l’interrompit Svorn, les larmes aux yeux, affreusement vexé. « Je ne veux même pas en parler tellement je suis choqué. Comment, je suis trop énervé là ! Je vais aller fouetter des captifs pour me détendre sinon je ne dormirais jamais ! »

 

            Le haut prêtre s’en alla d’un pas vigoureux entre vagissements et sanglots.

 

- « C’était ça le signe ?! » s’exclama Arzhiel, interdit. « Un bourricot sadique blessé dans son amour-propre de bourreau ? »

- « Je ne pense pas », avoua la magicienne. « Par contre, je percute mieux l’histoire des boulets. »

- « Ah non, mais lui, c’est rien ! Vous n’avez pas vu le reste de la ménagerie ! Si on est un peu tordu, et je ne dis pas ça pour votre bosse naissante, ça vaut le coup d’œil. Le jour où ils démontreront d’autres talents que celui de rogner sur ma longévité, croyez-moi, il pleuvra de la mer… ! »

 

            Arzhiel n’avait pas fini sa phrase que sa voix fut recouverte par un sinistre crissement précédent l’ouverture soudaine d’une chausse-trappe au plafond. Deux silhouettes en tombèrent lourdement, manquant d’écraser le seigneur stupéfait. Poussant des gémissements plaintifs mêlés de ricanements nerveux, Rugfid et Brandir se relevèrent péniblement.

 

- « Quoi, c’est vous le signe ?! » éructa Arzhiel à ses soldats pantelants.

- « Le cygne ? » demanda Brandir. « Non, j’ai hésité, mais je ne l’ai pas pris. J’ai opté pour la terrine de ragondin plutôt. La chair est moins filandreuse, même si ça reste dans la famille des volailles. »

- « J’en connais deux autres volailles qui vont se prendre une volée ! Vous tombez du nid pour dire coucou, c’est ça ? »

 

            Rugfid poussa un hennissement pour le moins gênant avant de fondre en larmes dans les bras de la sorcière, puis d’entamer une vigoureuse danse du ventre devant elle.

 

- « On vient du garde-manger », expliqua Brandir en inspectant le contenu de son sac de toile débordant de victuailles. « J’ai choisi la nourriture et lui, la boisson. »

- « Svorn a passé deux semaines à graver des runes anti-intrusion nocturne dans tout l’étage des cuisines ! Comment avez-vous pu survivre à ses glyphes de magma et ses sorts de lames de foudre ?! »

- « J’ai engagé votre cousin pour qu’il trouve un passage secret », reconnut le berserker gourmet tandis que Rugfid, prêt à en découdre, boxait dans le vide autour de la sorcière imperturbable. « Il s’est un peu troué sur le chemin du retour, mais c’est quand même un joli score pour un sac à gnôle. »

 - « Hé bien, la partie est terminée, les monte-en-l’air », grogna Arzhiel. « Vous avez paumé, direction les geôles. Svorn doit vous y attendre, il cherchait justement des camarades de jeu.»

 

            Jetant son butin sur son épaule avec résignation, Brandir prit Rugfid par la main et l’emmena vers la sortie de la grotte. L’explorateur torché quitta la caverne en lançant des cris empreints d’émotion à l’attention de la sorcière, lui promettant de rester son ami et l’encourageant à être forte dans la vie. Il vomit ses tripes deux mètres plus loin.

 

- « Le défilé des boulets version taillage de nerfs, ça ne méritait pas tellement un signe », soupira Arzhiel, épuisé. « Si c’est pour me faire comprendre que la troupe de comiques tragiques, j’ai pas fini de me la coltiner, j’aurais mieux fait de rester pioncer entre les bras malingres de mon Elfe à la face d’algue. »

- « L’Elfe ! » s’écria tout à coup la sorcière d’une voix hystérique en se frappant le front du plat de la main. « Le signe ! C’est ça le signe ! La chouquette renversée en alignement avec la constellation du gant de toilette, c’était ça ! Les étoiles sont formelles, Nain ! Il ne doit surtout pas naitre de descendance de ton union avec une Elfe ! Les dieux ne le pardonneront pas ! »

- « Vous avez craqué votre pagne ? Un chiard avec Elenwë ? Déjà qu’elle trouvait trop bruyant et envahissant l’escargot que je lui avais offert à son quatre-vingt dixième anniversaire ! Qu’est-ce que c’est que cet augure daubé, mémé ? Vous cherchez à me gratter la pièce ou quoi ? »

 

            La statuette se mit subitement à trembler au son des larmoiements de la vieille sorcière affolée. Une bile épaisse jaillit de sa bouche de pierre, puis elle se craquela, laissa échapper fumée et flammes avant de s’écrouler en morceaux et d’exploser en de multiples étincelles. Les cendres brûlées dessinèrent les contours d’une tête de mort qu’un éclair surgi de nulle part frappa en plein front, éventrant le sol de la grotte en une large faille insondable s’arrêtant aux pieds d’Arzhiel.

 

- « Super, les effets spéciaux », commenta ce dernier en baillant. « Là, j’ai pas de monnaie, mais je vous engage pour l’animation pendant l’arbre de Noël des gosses, cette année. Sinon, ce foutu signe, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?! »