L'Autre-Monde
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Épisode 9 - L’Arme Fatale

 

            Le pas aussi lourd que la paupière, Arzhiel regagna péniblement son lit en baillant, rompu par une interminable journée de labeur seigneurial et son cours hebdomadaire de pilates. Dans la pénombre paisible de la chambrée, il ne put s’empêcher de se ruiner bien comme il faut le doigt de pied contre le coin du lit, avant de glisser piteusement sur le tapis en peau d’ours et de s’étaler sur le matelas en gesticulant.

 

- « Si vous tenez tant que ça à faire des acrobaties, on pourrait en faire à deux… » marmonna Elenwë depuis l’autre bout du lit. « Vous étiez où ? Encore constipé ? Ou menotté à une maîtresse cuitée ? »

- « Ce n’est arrivé que deux fois ! », se défendit le Nain en maudissant le pied du lit sur sept générations. « La première fêtait sa majorité, c’est normal de faire la fête pour les grandes occasions. Mais je reconnais que la seconde était une erreur. »

- « Parce que c’était la femme de votre conseiller principal dont elle était séparée depuis à peine deux heures ? »

- « Non, je voulais dire qu’elle était trop émotive. C’est pas sérieux de se murger le premier jour de sa reconversion professionnelle. Vous savez ce que c’est depuis notre mariage, n’est-ce pas ? »

- « Donc toujours vos soucis de transit ? » marmonna la sorcière d’une voix rendue chevrotante par le souvenir de cette cuvée de liqueur elfique exceptionnelle, et si chère payée.

- « J’étais avec les gardes de la patrouille de nuit. Il m’a fallu une plombe pour convaincre ces lavettes qu’ils n’avaient rien à craindre du fantôme de la bibliothèque. Ces ânes étaient aussi paniqués que s’ils avaient du réussir un test d’alcoolémie. Ils ont monté des catapultes sur deux étages ! »

- « Le fantôme, c’est pas celui du vieux Thoric ? »

- « Ouais, ce boulet-là ! Durant sa jeunesse dans la légion, il a rencontré un farfadet assoiffé dans un désert paumé dans le fin fond du fion du monde. L’autre l’a supplié pour qu’il lui donne de l’eau. Thoric, aussi déconneur que peut l’être un légionnaire égaré sans chèvre, a trouvé irrésistible de se moucher avec le farfadet. Curieusement, la bestiole douchée à la morve n’a pas goûté la blagounette. Elle s’est vengée en lui ôtant son sens de l’humour. »

- « Son sens de l’humour ? Comment est-ce possible ? »

- « Je ne sais pas comment fonctionne exactement la magie des fées, vous savez, la technologie étrangère, moi…Vous, par exemple, vous n’avez aucun goût pour choisir les mâles. Eh bien, Thoric, tout pareil, mais avec l’humour. Bref, notre ami farceur n’a depuis ce jour plus jamais souri ou ricané, encore plus grognon et pénible que Brandir privé de goûter. »

- « Ses petits camarades ont drôlement dû être jaloux de le savoir être le seul à ramener autre chose d’une mission qu’une chaude-pisse ou des tatouages ratés », commenta l’Elfe.

- « Têtu comme la mule avec laquelle il partageait tant de similitudes, Thoric a promis sa solde à celui qui parviendrait à briser la malédiction avec un calembour, une imitation ou même un « mon sieur et sa dame ont un fils… ». Chou blanc durant dix piges. Il est mort en faisant tellement la gueule qu’il nous est revenu en fantôme dans l’attente de son sauveur boute-en-train. Allez faire comprendre ça à ces bourriques de gardes qui croient encore que le Patriarche, c’est le nom du dernier troquet pour garçons coquins de la rue des charcutiers ! »

 

            Arzhiel s’enroula dans ses couvertures en râlant et fit vite semblant de s’endormir avant que son épouse ne lui reparle d’acrobaties. Il y était presque arrivé quand un inconnu vêtu de loques et véhiculant une forte odeur de poulailler fit irruption en claquant la porte.

 

- « Qu’est-ce que c’est ?! Non, mais allez-y, rentrez ! »

- « Vous dormiez, seigneur ? » demanda le Nain couronné de mouches.

- « Non, je tricotais, ahuri ! Il veut quoi le mendiant ? Voler mes fringues ? »

- « Ou votre savon », ajouta Elenwë en se bouchant le nez. « Quel est le nom de votre sujet, mon bon, que je sache comment appeler mon prochain animal de compagnie ? »

- « J’en sais rien, mais à l’odeur et à la tenue, on peut tout de suite éliminer la piste du parfumeur. »

- « Seigneur, faut que vous vous leviez ! J’ai été victime d’un terrible larcin. »

- « Non, mais là, c’est pas vivable, mon brave. C’est une pièce close, ici. L’odeur va tous nous tuer si vous ne reculez pas. Genre de cinq cent pas au moins. On vous a volé quoi ? »

- « Mes cochons ! Cinquante beaux porcs achetés ce matin même ! »

- « Terrible ! Mais, en fait, je m’en secoue. Barrez-vous, j’ai les narines qui commencent à roussir. »

- « Je me disais que ça aurait pu vous intéresser, vu que je les ai payés avec l’or du Karak. Une commande spéciale pour l’amicale des berserkers de la part d’un certain…Brankir ou Branloir, j’arrive pas bien à lire le bon de commande. »

- « Brandir ?! » suffoqua Arzhiel, pour plusieurs raisons distinctes.

- « Oui, ce nom-là ! Je suis ennuyé, seigneur. Surtout qu’il manque encore deux cents pièces d’or à régler. J’ai justement une reconnaissance de dettes sur moi, si vous voulez. Il vous suffit de graver votre nom en bas et… »

- « Seigneur ! » hurla Svorn en rentrant à son tour dans la chambre, fou furieux.

 

            L’odeur du négociant porcin arracha une grimace de dégoût au haut-prêtre, mais elle ne valut pas celle qu’il eut en voyant Elenwë en nuisette. Ses hurlements de souffrance attirèrent la garde et bientôt une foule de Nains curieux se pressa autour du lit du couple seigneurial. Certains avaient même emmené une part de tourte et de la bière, pensant assister à un divertissement. Lorsque les premières boules de feu chassèrent les visiteurs en masse, Arzhiel se retrouva enfermé dehors avec Svorn et le marchand, dépité.

 

- « Jolie chemise de nuit, seigneur. »

- « Je vous la donne. Vous en aurez peut-être besoin pour vous faire des amis une fois dans les oubliettes… »

- « C’est intolérable ! » vociféra Svorn en postillonnant de la tourte. « On m’a volé mes runes ! »

- « Et donc, ça urgeait à la minute ? Ça ne pouvait pas attendre demain ? »

- « Vous ne comprenez pas. Je mets deux jours complets d’incantations pour enchanter une seule de ces runes explosives. Il y en avait cinquante dans mon coffre ! »

- « Cinquante porcs et cinquante runes explosives ? » réfléchit Arzhiel en enfilant ses pantoufles. « Qui aime les bêtes et la destruction gratuite ? »

- « Le Patriarche, le patron du bordel du Beef Boy Club ? » proposa l’éleveur.

- « Hjotra ! » s’exclama Arzhiel, horrifié, en écrasant la tête du Nain contre le mur. « Où est Hjotra ?! »

 

            Le trio s’engagea à vive allure dans les couloirs, notamment pour éviter que l’odeur de pourceau ne stagne trop longtemps autour d’eux, se hâtant de rallier l’atelier de l’ingénieur. Svorn s’entraînait à donner des coups de bâton dans des entrejambes imaginaires en songeant au châtiment à venir. Le marchand trottinait en se protégeant derrière sa facture sur stèle tandis qu’Arzhiel lui jetait des cailloux pour le faire s’éloigner d’eux.

            L’atelier de Hjotra baignait dans une puanteur aigre, saisissante et animale, proche de la porcherie ou pire, des quartiers privés de Svorn. Les cochons dérobés (et en partie impayés) se promenaient librement au milieu des rouages, des balistes démontées et des béliers de siège en attente de leur contrôle technique. L’ingénieur dut se réfugier au sommet d’un de ses engins pour ne pas être écharpé par ses visiteurs nocturnes.

 

- « Simple curiosité », lui demanda Arzhiel en lui lançant tous les outils qu’il trouvait. « Vous aviez une raison de braquer tout ça ou c’est juste pour nous rendre dingues ? »

- « C’est ma nouvelle invention ! » cria triomphalement Hjotra. « Non, pas le maillet, aie ! C’est une machine de guerre formidable qui va nous assurer la victoire ! »

- « Avec des porcs, donc ? »

- « Oui ! » fit le jeune Nain, surexcité malgré les jets passablement meurtriers de son auditoire et dont il était la cible. « J’ai fait avaler une rune à chaque cochon. J’ai aussi bidouillé une catapulte avec réservoir de cochons intégré pour qu’elle puisse les balancer en automatique, ou semi-automatique si on est joueurs. Comme ça, les porcs se mêlent discrètement aux troupes ennemies, insoupçonnables, et là, boum ! Les runes explosent ! C’est le barbecue de Choupy qui m’a donné l’idée. C’est pas génial ?! »

- « Ce goret a donné mes runes sacrées à bouffer aux cochons ! Je vais me le faire ! »

- « Une catapulte à porcs explosifs… » fit Arzhiel, hébété par tant de « génie ». « Non, c’est n’importe quoi. J’achète pas. »

- « J’ai pourtant un contrat de vente officiel ! » protesta le négociant.

- « Et pourquoi l’ennemi ne se méfierait pas de porcs bombardés ? C’est débile ! »

- « C’est débile ! » répéta Svorn, enragé. « Il faut un mot-clé pour activer la magie des runes, pauvre nullos ! »

- « Ah, bon ? » s’étonna Hjotra en esquivant habilement un tournevis de 75mm. « Lequel ? »

 

            Svorn récita une incantation avec un accent horrible, entre le rot bien rauque et le raclement d’une hache sur la pierre. Puis le haut-prêtre se figea, livide. Arzhiel se tourna vers lui, la lèvre tremblante.

 

- « Dites-moi que ce n’était pas ça, le mot-clé pour activer les explosions. »

- « C’est pas grave ! » répondit nerveusement Svorn. « Ça ne risque rien tant qu’on ne touche pas les porcs. »

 

            Les Nains se retournèrent et regardèrent l’atelier envahi de cochons errants, ainsi que la seule issue, cent mètres derrière eux.

 

- « Alors ! » s’exclama gaiement Hjotra. « C’est pas une invention terrible ? Hé, dites ? Je peux descendre maintenant ? »