L'Autre-Monde
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Épisode 8 - Retour de Campagne

 

            Arzhiel était couvert de neige de la tête aux pieds, ses épais sourcils et sa longue barbe scintillants de givre, son haubert cristallisé par le gel, son visage tuméfié et roidi par le froid. Fumant dans la chaleur vivace des braseros de la salle du trône, il s’ébroua comme un animal et se délesta de sa cape et de son armure souillée qu’il abandonna à terre. À son épouse venue l’accueillir dans une luxueuse robe vaporeuse, il n’eut que l’attention de lui fourrer ses bottes crottées et malodorantes entre les mains avant de s’écrouler sur son trône dans un râle d’épuisement.

 

- « Alors, mon cher ? » demanda l’Elfe impassible en étalant un conseiller qui ricanait d’un jet de bottes puantes. « Comment s’est déroulée cette campagne ? »

 

            Arzhiel poussa un grognement caverneux d’ours irrité, puis lui tendit une bourse pansue.

 

- « Votre sottise n’a d’égale que votre naïveté », commenta Dame Elenwë en empochant l’or. « Le pari était gagné d’avance. Vous avez essuyé une défaite, n’est-ce pas ? »

- « J’aurais préféré », soupira lourdement le Nain. « On serait parti à reculons, les yeux bandés, on n’aurait pas mis plus de temps pour le voyage…L’espion nous avait tracé la carte, on a fini trois fois au bord d’un précipice et deux fois au beau milieu d’un campement d’orcs, un jour de marché en plus. L’éclaireur, ce vieux borgne rabougri, que la chiasse des marais l’emporte ! Il a insisté pour nous guider à travers les montagnes de son enfance, d’après lui. Sauf qu’il yoyote sévère de la cafetière et que son enfance date d’avant la montagne. Résultat : un mois de balade dans la nature. Le temps qu’on arrive, la cible avait changé quatre fois d’alliance. On a même dû déjeuner avec elle pour célébrer nos nouveaux accords. Et vous savez ce que mangent les humains ? De la salade ! Des fruits ! Des légumes ! J’en ai encore des frissons. Brandir a fait une dépression quand ils ont servi le céleri rémoulade. Il se prenait pour un lapin et sautait partout en demandant qu’on caresse son poil. Bref, une virée ordinaire…»

- « Et on me critique quand je le change en rat. Vous en avez fait quoi ? Vous l’avez cuit à la broche ? »

- « Pour choper la gale ?! On l’a serré à quinze et on lui a collé une danse pour le calmer. Il n’a mis que deux semaines pour reprendre conscience. Vous savez qu’à force de lapider quelqu’un, au bout d’un moment, il ne crache même plus de sang ? »

- « Finalement, ce n’est pas plus mal », résuma la sorcière en jouant avec sa bourse. « Pas de bataille, pas de perte dans vos rangs. »

- « Pas de perte, faut le dire vite avec le commando « bras-cassés » de mon état-major. Hjotra a réussi à paumer une dizaine de catapultes en chemin. Incapable de se souvenir où il les avait garé. »

- « Lapidé lui aussi ? »

- « Non, traîné à poil à l’arrière d’un chariot sur dix lieues », répondit Arzhiel d’un air désinvolte. « Une lieue par bélier. Ça ne lui a pas fait retrouver la mémoire. Mais ça distrait un voyage monotone. »

- « Et l’autre fanatique ? Le chauve qui poque. Quels furent ses exploits ? »

- « Qui ça ? Svorn ? Ah, merde, Svorn ! On l’a oublié ! Je savais bien qu’il manquait quelque chose…Mais, c’est sa faute aussi. Il tenait tant à brûler ce village de Gobelins que du coup, on l’a laissé là-bas. Il aura eu le temps de mieux faire connaissance avec la population comme ça. »

- « Mon pauvre amour ! » fit Elenwë en grattant le menton de son époux. « Peut-être pourrais-je offrir la chaleur de mes bras et la douceur de mes caresses pour vous remonter le moral ? Hum ? Que puis-je faire pour vous être agréable, mon grand ? »

 

            L’Elfe se pencha d’un air lascif et entendu en laissant fondre son décolleté avantageux.

 

- « Ce que je veux ? » interrogea Arzhiel en déglutissant.

- « Vous êtes parti longtemps… »

- « Je dégage les conseillers et les gardes alors ? »

- « Ils peuvent rester, le public ne me dérange pas. Pour une fois, ils auront enfin un truc potable à raconter à bobonne et aux moutards au moment de la soupe, ce soir. »

- « Vous voulez bien me masser les pieds ? » se lança d’un coup le Nain. « Avec ce crapahut, entre les cors et les oignons, ça me fait un mal de chien ! »

 

            Elenwë se détourna vivement tandis que son époux émoustillé remuait ses orteils crasseux sous son nez. Sa réaction outragée fit rire grassement le conseiller le plus proche. Son rire s’acheva en coassement quand elle le changea en grenouille d’un claquement de doigts. La sorcière vexée quitta la pièce d’un pas emporté.

 

- « A priori, c’est un non négatif ! » en déduisit Arzhiel en remballant ses petons et son petit cœur meurtris. « Quelles nouvelles au Karak ? »

- « On est en plein déficit de nourriture, seigneur », annonça le premier conseiller. « Les cultivateurs de champignons ont entamé une hibernation sans préavis. On n’a plus de chaussures non plus, on les a toutes mangées pour survivre. »

- « Il ne reste plus aucune pompe ?! »

- « À la louche, quelques babouches, à peine. »

- « C’est ennuyeux », grommela le seigneur en se hâtant de récupérer ses bottes. « Il faut régler ce problème au plus vite. »

- « Vous redoutez une révolte à cause de la famine ou une épidémie de rhumes ? »

- « C’est surtout qu’on risque de nous prendre pour des Hobbits si on se trimballe pieds-nus. Je peux être large, mais j’aimerais épargner quand même un peu ma dignité. Quoi d’autre ? »

- « Moghral le terrible, le semeur de veuves, le dépeceur de Nains, le seigneur Orc de guerre, loge au château depuis hier », déclara le second conseiller. « Il désire un duel avec vous. »

- « Cooooaaa ! » fit le troisième conseiller.

- « Quoi ?! » s’exclama Arzhiel.

- « Cooooaaaa ! » répéta le conseiller-grenouille.

 

            Arzhiel le saisit et le jeta violemment contre le mur.

 

- « Moghral ? Le duelliste errant ?! Mais c’est un tueur ! Il va me fumer. »

- « Envoyez Brandir, c’est notre meilleur soldat. »

- « La barbe ! J’ai expédié Jeannot Lapin s’entraîner seul dans les montagnes, tout nu avec son bonnet, histoire de l’endurcir et de nous faire des vacances. »

- « Un suppléant bourrin de sa fine équipe de berserkers déjantés ? » proposa le second ministre.

- « Entre la randonnée pédestre et le régime végétarien des humains, ils ne valent pas tripette, les étripeurs. J’ai personne sous la main, je vais me faire détruire ! Une autre idée ? »

 

            Les conseillers qui se dirigeaient déjà vers la sortie sur la pointe des pieds se retournèrent et sifflotèrent en faisant semblant de réfléchir. Arzhiel pesta, ramassa son armure et s’en alla, déjà prêt à s’offrir une mort honorable face à l’Orc, la grenouille juchée sur la tête. En chemin, il croisa Elenwë qui faisait craquer ses jointures, ses mains encore fumantes de magie.

 

- « Pourquoi vous vous promenez avec une grenouille sur le melon, mon cher ? »

- « Montrez vos mains ! » lui lança Arzhiel en virant l’animal d’une gifle. « Vous, vous avez encore utilisé la magie sur un grouillot ! Vous croyez qu’on trouve les larbins sous les cailloux ?! Vous avez buté qui encore ?! »

- « Sais pas », répondit l’Elfe en boudant. « Je ne le connaissais pas celui-là. Il ne s’est penché que deux fois pour me saluer au lieu de trois, comme l’exige le protocole envers une dame de haute vertu comme moi. Je l’ai cramé. Entre-nous, le petit personnel Nain ne sera jamais à la hauteur, mais ce n’est pas une raison de vous rabaisser à embaucher des Orcs ! Vous trouverez celui-ci au couloir, à droite. C’est le tas de cendres près du buffet. »

- « Home sweet home », soupira Arzhiel de soulagement avant de reprendre sa route, pinçant au passage les fesses de son épouse, une grenouille sur les talons.