L'Autre-Monde
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Épisode 7 - Le Rat et le Corbeau

 

 

            Arzhiel pénétra dans la salle d’eau sans se donner la peine ni de frapper, ni de ralentir.  Brandissant un rat bien gras suspendu par la queue, il se planta sur le seuil en affectant un air grognon digne du lundi matin. Il regretta amèrement son intrusion intempestive lorsqu’il aperçut Elenwë sortant au même instant de son bain. L’Elfe sculpturale aux formes harmonieuses et à la beauté ravageuse d’un orage d’été passa nonchalamment la main dans son opulente chevelure blonde en toisant son époux. Ses traits fins et délicats exhalaient un charme brut, sauvage, magnétisant les plus blasés et les plus endurcis. Il était aisé de se noyer dans l’azur insondable de ses grands yeux félins happant le cœur et l’âme. Sa peau d’albâtre, ses courbes ondulantes, captaient la lumière et baignaient sa silhouette gracieuse d’une aura presque surnaturelle. Ni l’expression froide et hautaine qu’elle arborait, ni son maintien altier et provocant ne suffisaient à la priver d’une part de sa superbe. Son rongeur à la main, Arzhiel ne put s’empêcher de grimacer face à ce physique trop exotique pour un Nain habitué aux toisons débordantes, aux générosités excessives, aux replis replets.

 

- « Vous avez une raison particulière de débarquer ici armé d’un immonde rat, mon tendre, ou vous ne vous souvenez plus de l’effet de mon sort de « Brûle-Fesses » ? »

- « Je peux savoir pourquoi je trouve un rat gros comme mon poing au milieu de mon auge dès le troisième petit déjeuner ? » questionna le seigneur d’un ton impatient.

- « Parce que les Nains mangent n’importe quoi ? » avança l’Elfe d’un ton ironique.

- « Ah, ne vous fichez pas de moi ! Regardez-le ! Ce rat a une barbe ! Y a rien qui vous choque ? »

- « Il vous faudra plus qu’une irruption durant mes ablutions avec de la vermine pour cela, » murmura la sorcière d’un air mutin, « mais ne changez pas de main, mon amour, je sens que ça vient. »

- « Je vous ai répété mille fois de ne pas changer mes soldats en animaux ! C’est déjà assez le foutoir en temps normal pour que vous y ajoutiez une ménagerie. Bon, c’est lequel celui-ci ? »

 

            Le rat parvint à se libérer et remonta fissa le long du bras d’Arzhiel pour aller lui grignoter méchamment l’oreille. Le seigneur de guerre le neutralisa d’une pichenette dans la tête et le fourra sous son aisselle, histoire de calmer ses ardeurs.

 

- « Le petit gros avec une barbe qui sent la bière et le ragoût de champignons », répondit laconiquement Elenwë en s’habillant.

- « Ouais, c’est ça, moquez-vous. Je ne sais pas ce qui me retient de vous coller Svorn aux miches avec un procès pour sorcellerie. Vous savez qu’il n’est pas top jouasse sur le sujet ! Alors, c’est qui ?! »

- « Votre maître d’armes. »

- « Quoi ?! Brandir ?! Mais vous êtes barrée ?! Je fais comment pour défendre le Karak avec mon meilleur guerrier changé en mulot ?! »

- « Le meilleur ? J’imagine le niveau des autres… »

- « Bon, le moins pire. Et il vous a fait quoi pour avoir droit à cette charmante attention ? »

- « Il m’a coupé la parole à table. Deux fois. Et quand je lui ai proposé de me faire le baise-main hier, il a vomi à mes pieds ! »

- « Mais vous aussi ! Vous prenez tout au pied de la lettre. Brandir est un goinfre et la nourriture est sacrée pour lui. Peut-être qu’il vous faisait une offrande avec ce qui lui était le plus précieux. Ah, ah ! Vous n’aviez pas pensé à ça ! »

 

            Elenwë se redressa langoureusement sans un mot, le regard acéré, la magie crépitant entre ses doigts. Machinalement, son époux protégea son arrière-train.

 

- « Oulà, c’est bon ! On peut discuter, non ? Il était sûrement malade ou ivre. Il s’excuse, voilà ! Faîtes pas votre pu…princesse. Rompez le charme, quoi. »

- « J’accepte si vous me donnez une descendance », répondit l’Elfe en faisant une moue coquine.

- « Hein ?! Quoi, maintenant ? Non, ça va pas être possible, je suis encore sur la digestion. Vous ne voudriez pas qu’un autre Nain gerbe sur vos pieds ? Même pour vous, deux dans la semaine, ce serait un exploit. »

 

            Brandir le rat juché sur son épaule, Arzhiel eut juste le temps de déguerpir en dérapant avant qu’une boule de feu n’explose dans son dos. Il s’éloigna en toute hâte, sans prendre le temps de traduire les jurons en elfique qui le poursuivaient. Une masse sombre qu’il prit d’abord avec horreur pour un sous-vêtement usagé lui tomba direct sur le nez au détour d’un virage. Il se rendit compte qu’il ne s’agissait heureusement que du cadavre gluant d’un corbeau déplumé en le jetant au loin dans un cri strident. Brandir se rua dessus pour s’y faire les dents.

 

- « Mais pourquoi je prends un piaf crevé sur le coin de la pomme alors qu’on vit six cents pieds sous terre !? » rugit Arzhiel, écœuré.

- « Gardez-le, seigneur ! » s’écria Hjotra en passant devant lui en trombe. « Il dira rien si c’est vous ! »

 

            Arzhiel salua cordialement son ingénieur et attendit qu’il lui tourne le dos pour précipiter sa hache sur le fuyard. Par chance pour ce dernier, il ne fut atteint que par la cognée et s’écroula après avoir rebondi contre le mur. Respectueux du travail bien fait, Arzhiel lui sauta au cou pour l’achever en l’étranglant.

 

- « Arrêtez, messire ! » ricana Hjotra, très chatouilleux. « Il va me tuer ! »

- « Impossible. Je vous aurai buté avant. On ne balance pas d’oiseau clamsé sur la truffe de son seigneur !!! »

- « Hérétique ! » hurla Svorn en débarquant à son tour, plus furieux encore qu’Arzhiel.

 

            Aveuglé par la colère, le haut-prêtre lança aussitôt une rune explosive dès qu’il repéra Hjotra au sol. Il était déjà trop tard lorsqu’il s’aperçut de la présence d’un visage familier près de sa cible. Un éclair aveuglant et une sourde déflagration balayèrent le couloir tandis que la magie foudroyait les deux Nains dans une piquante odeur de poils cramés. Une heure et quelques sorts de guérison après, Arzhiel observait ses lieutenants, entre deux soubresauts électriques, l’un au gibet, l’autre au piloris.

 

- « Donnez-moi une raison de ne pas vous jeter aux loups, les petits comiques… »

- « Il a noyé Foudre Divine ! » pesta Svorn en essayant de passer sa jambe au travers des barreaux pour donner des coups de pieds à Hjotra.

- « C’était un pari, c’était pas exprès ! Comment je pouvais savoir que les corbeaux ne nagent pas ?! »

- « Seigneur, libérez-moi deux secondes que je l’étripe ! Foudre Divine était mon familier ! C’était un animal sacré ! Mon outil de travail ! Et ce pignouf est venu saloper mon boulot ! »

- « Par les genoux cagneux du Patriarche ! Vous voulez dire que j’ai bécoté un corbeau noyé, que j’ai morflé une rune d’éclair dans le derche et que j’ai perdu la moitié de mon tapis d’entrejambe à cause d’un pari ?! »

- « Vous ne savez pas où je peux trouver un bouc, seigneur ? » demanda Hjotra. « J’ai perdu, faut que j’honore mon pari… »

- « Il est taré, messire ! » beugla Svorn en voyant Arzhiel redevenir écarlate. « Au bûcher ! Ça fera du bien à tout le monde, ça fera un spectacle pour les gosses, c’est familial, tout le monde le connaît. Et en plus, les dieux feront moins la gueule maintenant que j’ai plus de familier. »

- « Non, pas le feu. Vous avez vu le bonhomme ? Je vous raconte pas l’odeur sur les loques après. Dites…les dieux, ils sont pointilleux sur l’animal ? Parce que s’il vous faut une bestiole, ça tombe bien, j’ai justement un rat en rab qui pionce dans ma poche. »

- « Faites voir ?... Il est laid comme ma sœur….Et en plus, il sent fort le vomi. Avec un morceau pareil, c’est un coup à choper une malédiction. Oh, il a une barbe ! C’est pas banal, ça. »

- « Je peux voir ? » s’exclama Hjotra tout excité. « Je veux voir ! »

- « Bon, vous le gardez ou je vous le sers comme repas du soir ? »

- « Si ça peut vous débarrasser, seigneur. C’est d’accord. Il a un nom ? Foudre Divine 2, ça va le faire très moyennement vu la dégaine du machin. Aie ! En plus, il mord l’abruti ! »

- « Bof. Sais pas…Appelez-le Vomi. »

- « Trop fort ! » s’écria Svorn, conquis, pendant qu’Arzhiel s’éloignait discrètement.

- « Je peux voir ? Dites, dites ? Je peux voir ?! Hé, vous croyez qu’il sait nager ? »