L'Autre-Monde
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Épisode 6 – Expédition Souterraine

 

            Tapis dans l’obscurité opaque d’un tunnel, les membres de la troupe de choc du Karak attendaient en épiant les ténèbres, chacun tenant la barbe de son voisin pour empêcher les plus manches de se perdre dans le noir. Bientôt, un cliquetis se fit entendre au loin, ainsi qu’un souffle rauque et glaviotant. Il y eut un bruit de chute, un juron plutôt imagé, l’acier et le mithril s’entrechoquant et l’écho de pas lourds qui s’approchaient. Un vieux Nain borgne et essoufflé apparut devant ses congénères, massant sa jambe de bois en haletant comme une forge.

 

- « Sa mère… je suis défoncé ! » toussa l’ancêtre, pantelant. « En plus…je crois que…je me suis claqué…une bourse en sprintant… »

- « Non, mais sérieux, ça rime à quoi ?! » pesta Arzhiel en fixant l’éclaireur choir comme une crotte. « Allons-y avec cornes et trompettes, niveau discrétion, ça ne pourra pas être pire ! »

- « C’est notre meilleur pisteur, seigneur », fit remarquer Hjotra d’un ton piteux. « Il a des années d’expérience. »

- « Des siècles plutôt ! Il a vu grandir ma grand-mère ! Regardez l’engin ! Il est à moitié moisi, il est aussi furtif qu’un troupeau de vaches avec clochettes et en plus il pue l’urine à cent lieues ! On a du bol si les Drows ne nous tombent pas dessus dans la minute ! »

- « L’alerte n’a…pas été…donnée, » parvint à articuler l’éclaireur, blanc et nauséeux.

- « Les sentinelles ne vous ont pas entendu avec tout ce bordel ?! »

- « Si, si…Je me suis fait gauler quand…je pissais sur leurs murailles…D’ailleurs, c’est ça l’odeur…J’ai du mal à viser avec un seul œil…Les gardes voulaient me faire la peau dès que j’aurais séché…J’ai profité du délai pour négocier… Je leur ai refilé ma paire de bretelles, la monnaie du pain et le goret de Hjotra…J’ai mis les bouts quand ça parlait barbecue. »

- « Choupy ! » se lamenta Hjotra avec désespoir.

- « Choupy, c’est le goret ? » fit Arzhiel, hébété. « Je peux savoir ce que vous foutez en mission avec un porc et pourquoi l’éclaireur part en reconnaissance avec ?! »

- « Bah, on sait jamais…au cas où on viendrait à manquer de provisions… »

 

            Arzhiel massa vigoureusement ses tempes douloureuses, sentant la migraine enfler. Hjotra pleurnichait à ses côtés et ne daigna s’arrêter qu’au second coup de pied au postérieur. Le seigneur fit signe d’avancer et l’escouade se mit lourdement en marche en braillant, main dans la barbe. Un enfant aurait vu venir l’attaque, mais les sentinelles, surprises en plein taboulé-côtelettes, furent joyeusement piétinées par les Nains. La chanson paillarde entonnée pour donner de l’allant à l’assaut alerta le reste de la garde, déclenchant rapidement une âpre bataille.

 

- « Pour le Patriarche ! » psalmodia Svorn, hystérique. « Sus aux hérétiques qui viennent nous voler le Choupy de la bouche ! »

 

            Les Elfes noirs jaillirent en nombre et manquèrent de submerger les vaillants Nains à plusieurs reprises. Arzhiel dut promettre trois fois une double ration de champignons pour que ses soldats se sortent les doigts du bulbe et charcutent les fans de grillade. Encouragée par cette première victoire et par l’odeur de graillon baignant le souterrain, l’escouade poursuivit son avancée et pénétra au cœur du site où les attendait leur cible, le maître des lieux. Auteur prolifique de sonnets romantiques et mécène du mouvement de peinture florale, Muíredach était avant tout un dangereux alchimiste menaçant la paix du Karak. Même si l’ensemble de ses activités méritait un poutrage fatal aux yeux des montagnards. Ces derniers ayant juré de le détruire pour mettre un terme à sa folie, et accessoirement de piller ses richesses, se jetèrent sur lui.

            Malheureusement, un géant des roches s’immisça dans le débat artistique en appuyant ses arguments à larges coups de massue pour protéger son maître. Arzhiel regarda d’un air désolé ses guerriers voler en tous sens à travers la pièce. Il intercepta Brandir au retour de son cinquième vol plané. Le guerrier, cabossé façon sculpture d’art moderne, fulminait de ne pas encore avoir reçu le coup fatal qui lui apporterait une mort honorable au combat.

 

- « Brandir, écoutez-moi ! Mais arrêtez de mordre le manche de votre hache, vous savez combien ça coûte à fabriquer ?! Bon, je ne voulais pas vous le dire, mais…ce géant, c’est lui qui a terminé le dernier tonneau de bière de Perce-Panse. Il tape aussi chaque nuit dans nos réserves de champignons. Et en plus il a dit tout à l’heure que vous aviez une gueule de comptable constipé et mangeur de salades. »

- « Vous pensez vraiment que ça va marcher ? » commenta Hjotra, caché derrière une table renversé. « Brandir en tient une couche, mais… »

 

            Il n’avait pas fini sa phrase que le guerrier, pris d’une furie sanguinaire, venait de décapiter le monstre et s’acharnait à lui faire sauter les orteils un par un. Arzhiel aurait presque été fier de lui s’il ne l’avait pas trouvé aussi affligeant. La chute du géant, et la perte de ses doigts de pieds, provoquèrent la débandade chez l’ennemi qui prit ses jambes à son cou avant de se le faire raccourcir. Muíredach fut bastonné à la petite cuillère selon la loi naine sur l’exercice illégal de l’alchimie et de mièvreries poétiques. Son camp et sa dernière collection « Marguerites et Facéties » furent consciencieusement mis à sac. Les vainqueurs rassemblèrent leurs blessés, chantant de joie à chaque fois que Svorn leur annonçait la mort de l’un d’eux.

 

- « Ah, les veinards », soupira Brandir d’un air déçu devant les corps de ses camarades mutilés.

- « Un peu de patience, votre tour viendra », le rassura chaleureusement Arzhiel.

- « Seigneur ! » l’appela Hjotra. « L’éclaireur est en train de claquer. »

- « Encore une bonne nouvelle ! Enfin…Je veux dire, c’est bien, son âme va gagner un repos mérité auprès des dieux et… »

           

            Le seigneur s’interrompit brusquement, en proie à un doute affreux.

 

- « Attendez ! Le vioque nous a baladé deux jours dans ces fichus tunnels. Quelqu’un d’autre connaît le chemin du retour ? »

 

            Personne ne répondit et tous se regardèrent d’un air stupide. La seconde suivante, une trentaine de braves âmes se ruait sur l’éclaireur moribond, étalé dans ses viscères sur le pavé.  

 

- « Aucune réaction aux gifles ou au tirage de poils de nez ! »

- « Il faut lui enfoncer une baguette creuse dans la gorge pour qu’il respire ! J’ai vu ça dans une pièce sur les histoires amoureuses de guérisseurs ! »

- « Quelqu’un est-il sobre pour lui faire une transfusion ? »

- « Brandir, foutez la paix à ses orteils ! »

- « Passez-moi un bandage au lieu de lui voler son futal ! »

- « Mais comment il s’est demmerdé pour se pisser sur la barbe ?! »

 

            Les Nains s’activèrent fébrilement autour de leur ami mourant, mais ce dernier ressemblait de plus en plus à une chipolata aérée à la fourchette. Arzhiel chercha désespérément l’inspiration autour de lui et, à court d’idée, s’empara d’une dizaine de potions sur une étagère intacte. Persuadé qu’il y avait forcément dans le tas un philtre de guérison ou un élixir de vie, il vida tous les flacons dans la bouche de son éclaireur, ainsi que par la paille plantée dans son cou. La dernière mixture fut la bonne et le vieil éclopé rouvrit lentement les yeux. L’assemblée poussa un soupir de soulagement.

 

- « Gniiii ? » articula la momie ressuscitée d’un ton pâteux. « J’ai rêvé d’un endroit génial où on pouvait fouetter les Elfes et même les piétiner…Qu’est-ce qui s’est passé ? Où est mon pantalon et pourquoi ma barbe est devenue verte ? »

- « Arrêtez de ricaner, bande de boulets ! » gronda Arzhiel. « Le premier qui fait une remarque sur sa paire de cornes ou sa voix de fillette, je l’envoie ouvrir la marche. »

- « On est sauvés ! » s’exclama Brandir en débarquant, accourant avec une potion qu’il venait de trouver. « « Potion d’amnésie », j’ai pas la moindre idée de ce que ça veut dire, mais avec un nom aussi dégueulasse, ça va sûrement le requinquer ! »

 

            Il est dit dans les légendes que le hurlement collectif de la troupe de choc, lorsque le guerrier fit absorber de force le philtre à l’éclaireur, fut tel que son écho résonna une semaine durant à travers les galeries souterraines, vingt lieues à la ronde.