L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 5 - Le Cadeau d’Anniversaire

 

            Arzhiel s’enfonça en réajustant ses fourrures dans la galerie nimbée de filaments de brume où se lovaient de poisseuses ténèbres glacées. À la lueur blafarde de sa lanterne, il aperçut tout à coup une silhouette sur le côté. Avec surprise, il reconnut Hjotra, assis sur une stalagmite brisée, âme esseulée noyée dans la nuit. D’un air rêveur, l’ingénieur lançait machinalement des petits morceaux de cadavres de rats en direction de chauves-souris endormies plus loin, comme du pain aux oiseaux.

 

- « Qui va là ? » s’alarma-t-il en clignant des yeux face à la soudaine lumière.

- « La reine des trolls », répondit Arzhiel en approchant.

- « Sérieux ? Bah, mince alors, c’est un honneur ! »

- « Mais non, c’est moi, tête de pioche ! » fit le seigneur en se montrant. « Vous avez une raison particulière de traîner au fond des grottes sacrées à cette heure-ci, en robe de chambre et dans le noir ou vous avez finalement viré taré ? »

- « J’arrivais pas à dormir, messire », répondit Hjotra en tripotant son bonnet de nuit à pompons à la mode elfe dont la seule vue aurait pu sans problème déclencher une guerre entre clans nains.

- « Et les gardes vous ont laissé passer ? »

- « Ils roupillaient ivres morts dans un coin quand je suis arrivé. »

- « Je demande, naïvement, moi aussi… »

- « Mais et vous, seigneur ? Vous ne dormez pas ? »

- « Si, mais euh…c’est mon épouse…Elle était d’humeur badine et ne dormait pas, elle. Remarquez, j’aurais dû me douter quand elle a débarqué dans la piaule avec juste deux bouts de tissu sur la croupe, feulant comme un chat émasculé. Au début, j’ai cru qu’elle avait encore mal dosé sa tisane aux dix-sept plantes, je ne suis pas méfié. Heureusement, j’ai réussi à me barrer pendant qu’elle bataillait avec un froufrou récalcitrant de sa nuisette. »

 

            Arzhiel eut un frisson de dégoût qui lui parcourut tout le corps pendant que Hjotra le regardait d’un air compatissant. Le chef de guerre hésita un instant devant l’expression encore plus absente que d’habitude de son lieutenant et alla finalement s’asseoir à contrecœur près de lui. Au pire, si son épouse débarquait, il aurait ainsi sous la main un projectile docile à lui fourrer entre les pattes.

 

- « Je vous écoute. Qu’est-ce qui vous turlupine ? » 

- « C’est à propos de ce qu’a dit Svorn aujourd’hui au conseil de l’état-major. »

- « Quoi ? Que vous étiez plus débile qu’incompétent, mais moins incompétent que couard ? »

- « Non, ça c’est normal. En plus, c’est pas tout à fait faux. »

- « Vous avez au moins la lucidité comme qualité ».

- « Il a dit que je n’étais responsable des armes de siège que par hasard. »

- « Ah, ça c’est faux, par contre ! » s’insurgea vertement Arzhiel. « Je vous ai moi-même choisi et désigné à ce poste. Enfin, bon…la vérité, c’est qu’à l’époque, j’avais absolument besoin d’un mécano et comme j’étais en froid avec la Guilde des ingénieurs après un innocent crochet du droit à la mâchoire de la femme de leur chef sous l’emprise de la boisson, ils n’ont voulu me refiler que vous. C’était de bonne guerre…Vous êtes rassuré ? »

- « Pas vraiment. J’ai parfois l’infime impression de ne pas vous apporter satisfaction en tant que serviteur. Regardez, à la dernière bataille, j’ai chargé, mais j’ai pris le manche de mon marteau dans les noix. Bon, je l’avais mal passé à ma ceinture et avec l’élan…Résultat, j’ai rien vu des combats et je n’ai pu remarcher qu’une heure plus tard. »

- « Et reparler, deux heures après », acquiesça Arzhiel. « Je me souviens. »

- « Et la fois où j’ai confondu nos éclaireurs avec l’ennemi. C’était rageant en plus, c’était la première fois que j’en touchais autant à la catapulte ! »

- « C’est quand Brandir vous a rasé le crâne et vous a fait la tronche un mois durant pour avoir buté ses soldats ? Ah ouais, c’était…pathétique. Bon, vous avez encore un peu de mal avec l’exercice de terrain, mais ça viendra. Vous n’avez même pas cent ans ! »

- « Vous êtes gentil, seigneur. »

- « Ou terriblement sot, question de point de vue. Si vous voulez m’impressionner, il va aussi falloir vaincre votre peur des Gobelins. Je vous ai vu gueuler comme une pucelle quand on a lapidé ces réfugiés peaux-vertes sous la muraille ! »

- « Je n’ai pas peur des Gobelins ! » se défendit Hjotra, ses pompons dansant alors qu’il niait farouchement. « C’est juste parce qu’ils ressemblent à des enfants. »

- « Des enfants ?! Les enfants vous collent les miquettes ?! »

- « Maaaaaais ! Ils sont tout petits et bizarres ! Quand ils bougent, on dirait Svorn lorsqu’il joue au ventriloque avec les cadavres des sacrifiés. Ils bavent, ils ont constamment des chandelles de morve et chialent dès qu’on les latte un peu : ça me rappelle trop mon ex. Et quand ils parlent, on comprend rien. »

- « Ça, c’est plutôt un concept qui vous est familier, pourtant. »

- « Qu’est-ce que vous voulez m’exprimer par là, seigneur ? »

- « … Non, rien », soupira Arzhiel. « Bon, vous êtes une bille. Si encore vous étiez le seul ou que j’avais mieux sous la main, je vous bannirai avec confiscation de tous vos biens et mise à prix de votre caboche, et tout serait réglé. Mais j’ai pas le choix et d’ici là, on va devoir se supporter et prendre chacun sur soi. Vous percutez ? »

 

            Hjotra fixait son seigneur d’un air pensif, jusqu’à ce qu’Arzhiel comprenne qu’il était captivé par le balancement d’un pompon sous ses yeux. Ce dernier le lui arracha et, après le lui avoir enfoncé dans sa bouche béate, le pressa de le suivre.

 

- « Vous savez pourquoi ces grottes sont sacrées, pauvre hère ? Parce qu’elles renferment le reliquaire où on conserve nos trésors de guerre. »

- « C’est là que vous alliez, seigneur ? » fit Hjotra, son bonnet gluant à la main.

- « Demain, c’est l’anniversaire de ma femme et il me faut un présent. Je vais lui refourguer une de nos babioles. L’an passé, j’avais oublié. Le matin, je me suis réveillé avec une fournée de serpents et de cafards dans le pieu. Croyez-moi, j’ai eu de meilleurs réveils agonisant dans la boue gelée d’un champ de bataille. »

- « Alors, Dame Elenwë pratique toujours la magie ? »

- « Si ce vieux débris de sage m’avait dit que la récompense de ma quête initiatique serait une sorcière Elfe à épouser, il servirait aujourd’hui encore de cible à vos balistes ! Visez dans quelle bouse je suis maintenant ! Je dois offrir un cadeau à ma femme ! C’est quoi la suite ?! Être obligé de lui adresser la parole ?! »

- « Argh, une Elfe », éructa l’ingénieur avec le même frisson de dégoût que son chef. « Mais pourquoi un présent ? Je croyais que vous ne pouviez pas la blairer ? »

- « Vous êtes lent….Quand elle me fait pousser une queue de porc sur le derche ou qu’elle me colle de la vermine au fond du plumard, je vous assure que la seule chose que j’ai envie de déposer sur ses joues délicates, c’est un bon gros taquet. Mais si on fait fi de la peur tenace, de la révulsion physique et du mépris mutuel, on finit par s’attacher au bout de cinquante ans. Comme une vieille blessure de guerre horrible et handicapante. C’est laid, ça vous pourrit la vie, puis on s’habitue à la voir vous bouffer et on finit par l’exhiber pour déconner devant les copains. »

 

            Arzhiel se retourna une fois arrivé devant une large porte.

 

- « Allez, zou, le génie du génie », fit-il avec un sourire contrit. « Rentrez là-dedans et allez me chercher une broutille, un casque d’ornement, une massue hérissée de pointes, une tête d’orc empaillée, n’importe quoi, on s’en balance, l’autre cruche n’a aucun goût en matière d’art de toute façon. Vous vouliez une mission d’importance pour prouver votre valeur ? Je vous confie celle-ci. »

 

            Hjotra n’eut pas l’air de tout assimiler, l’air niais gravé sur les traits et comme figé sous le coup d’un sortilège paralysant ou d’un calcul mental. Arzhiel dissipa ses doutes en le poussant à l’intérieur du reliquaire d’une bourrade amicale ciblée au foie et aux parties.

 

- « Ah ! Prenez ça », lui dit-il en lui jetant sans douceur au visage sa bourse contenant les morceaux de cadavres de rats. « Ça pourra vous servir. »

- « À quoi, seigneur ? »

- « Un cerbère protège le reliquaire des voleurs. Il est un peu cabot, aussi, ne lui prenez pas la tête, celle de votre choix, et donnez-lui vos saloperies, là, pour faire diversion. Ou comme apéritif si vous traînassez un peu trop… »

- « Apéritif avant quoi ? »

 

            Hjotra fronça les sourcils, mais Arzhiel ferma et verrouilla la lourde porte d’entrée sans lui répondre.

 

- « Et magnez-vous. Je vous préviens que si je me réveille avec le moindre reptile dans la raie, je vous re-catapulte illico à la Guilde ! »