L'Autre-Monde
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Épisode 4 – Frère de l’Ours

 

            La porte de la salle du trône s’ouvrit à la volée, faisant sursauter Arzhiel, absorbé par l’étude d’un tas épais de cartes et de parchemins. Le premier garde en faction poussa un piaillement ni digne, ni viril, proche de celui dû au mauvais retour d’élastique de slip. Le second soldat en potiche, pardon en faction, émit un curieux ricanement lascif dans son sommeil. Le haut prêtre de la cité entra d’un pas emporté, agitant ses robes à la propreté douteuse.

 

- « J’exige…Euh, les dieux exigent un sacrifice ! » s’écria-t-il Svorn d’un ton courroucé.

 

Arzhiel écarta ses lectures éparpillées et soupira longuement.

 

- « Non, je vous en prie, entrez, vous me dérangez pas, je bullais…Qu’est-ce qui vous est arrivé à la figure ? Vous adoptez un style champêtre ou vous avez encore ramené une maladie loufoque de la ville-basse ? »

 

            Svorn passa la main sur les trois misérables touffes de poils roussis et racornis, pitoyables vestiges de son opulente barbe disparue, d’un air peiné assez pathétique.

 

- « Oh, c’est rien », marmonna-t-il, furieux. « Un accident bête. Je gravais une rune explosive et j’ai du riper un peu. Saloperie de cursive aussi ! Mais qu’importe ! L’heure est grave, seigneur ! Un pécore m’a rapporté qu’il avait vu ce matin même une guêpe effectuer trois tours au-dessus d’un poulet puis se poser ensuite sur la croupe d’un mouton et celui-ci…oh, par mes aïeux, il a poussé un long bêlement ! »

 - « Je suis ravi de connaître votre trépidant intérêt pour notre bétail, mais qu’est-ce que vous voulez que ça me foute vos histoires de guêpe ? Y a une chute rigolote au moins, à votre blague ? Parce que là, ça part plutôt vers le chiant. »

- « C’est un présage des dieux, malheureux ! Préparons une épreuve du Frère de l’ours ! Suspendu par les pieds au-dessus d’une cascade furieuse, l’élu devra lutter contre les ours pour pêcher à la main trois saumons. S’il échoue…ou survit, les dieux nous détruiront ! »

 

            Arzhiel soupira de nouveau d’un air las.

 

- « Qui voulez-vous buter …pour les dieux, cette fois ? »

- « Le péril est de taille ! » gronda Svorn en tapant le sol de son bâton. « Il faut un non Nain ! »

- « Aucun problème, depuis le départ des locataires loups, on est juste à trente lieues de la première cahute non Naine. Bon, foutez le camp, je vais voir ce que je peux faire. »

           

            Arzhiel raccompagna son prêtre en fermant derrière lui à double tour au beau milieu de son prêche sur la pêche. Il n’avait pas regagné son trône que la porte explosa bruyamment, défoncée à coups de hache. La première sentinelle s’évanouit en couinant. La seconde ronfla, brièvement dérangée. Brandir enjamba les débris en grognant comme une bête ivre, malade et en rut. Arzhiel ne connaissait que deux expressions au berserker : un ahurissement bêta ou une fureur démentielle. Celle qu’il arborait innovait : c’était un mélange des deux.

 

- « Non, mais vous êtes cintré, ma parole ! »

- « Baston ! » rétorqua le maître d’armes. « J’ai entendu à la taverne que si on peut vaincre le chef du Karak en duel, on devient seigneur à sa place. Je vais vous battre, monseigneur. »

- « Vous faîtes encore la tronche parce que je vous ai confisqué votre double des clés des cuisines, c’est ça ? »

 

            Brandir éluda la question sur le sujet encore sensible, et se mit en position de combat. Arzhiel haussa les épaules et vint se placer face à lui. Brandir jeta son gantelet au sol pour signaler le début du duel. Arzhiel lui ficha un coup de pied dans le tibia et enchaîna avec une pique aux yeux. Il acheva le combat ridicule en giflant Brandir avec son gant abandonné tandis que celui-ci se frictionnait la jambe en piaillant très aigu. Arzhiel éjecta son champion dans le couloir et punaisa une menace de mort sur sa porte reconstruite à l’attention du prochain qui oserait le déranger. Naturellement, et sans surprise, Hjotra, l’ingénieur, rentra dans la salle du trône une minute plus tard.

 

- « Non, mais c’est pas vrai ! » s’exclama Arzhiel en jetant ses plans en l’air. « Vous allez me dire que vous n’avez pas vu l’avertissement à la porte ?! »

- « Ah, si, mais je ne sais pas lire. »

 

            Arzhiel songea un instant à mordre son lieutenant jusqu’au sang, mais préféra inspirer à fond avant la crise cardiaque.

 

- « La patrouille est de retour, seigneur. Ils rapportent qu’un tas de bêtes rôdent à nos frontières. »

- « Des bêtes ? Quelles bêtes ? Les loups ? »

- « Non », répondit Hjotra dans un effort démesuré de réflexion. « C’est plutôt comme des gros chiens dégueus en meute. »

- « Des loups ! »

- « C’est pas des renards… Pas des belettes… Je suis sûr de les avoir déjà vus en plus ! »

- « Des loups !!! »

- « Ouais, c’est ça des loups ! » fit l’ingénieur avec un large sourire.

- « Laissez courir, c’est normal, on est toujours en pourparlers avec leurs maîtres », lâcha Arzhiel, les doigts crispés sur ses accoudoirs. « Ou plutôt non, allez les surveiller. Vous pouvez même les caresser. S’ils grognent, aboient, montrent les crocs ou fourragent vos entrailles, c’est bon signe. C’est qu’ils vous aiment et qu’ils veulent jouer. Vous verrez, ils sont très câlins. »

 

            Hjotra se fendit d’un nouveau sourire radieux et commença à expliquer qu’il adorait les bêtes. Arzhiel parvint à le virer tandis qu’il racontait son premier amour pour une vache atteinte du typhus. Il en profita pour déblayer l’entrée des deux gardes, l’un endormi, l’autre dans les vapes. À peine rancunier envers leur manque de professionnalisme, il fit bonne mesure en les exposant à un carrefour fréquenté, dans les bras l’un de l’autre, le froc sur les chevilles. Calmé, il retourna à ses plans.

 

- « Grincheux, Simplet et le reste de la bande sont partis, la voie est libre ? »

           

Arzhiel sursauta en voyant une silhouette s’extirper de derrière les rideaux. C’était un homme trapu au visage blême et au regard perçant emmitouflé dans une cape noire. Arzhiel retint sa hache en reconnaissant son espion officiel.

 

- « Ah, vous revoilà vous ! Deux mois que vous aviez disparu, j’ai failli envoyer votre pomme aux chasseurs de primes et aux impôts pour vous remettre la main dessus, et le poing en suivant. Vous savez qu’on était en plein conflit ? Un espion, même un baltringue, ça aurait pu servir. »

- « Désolé, monseigneur, Le chat de ma grand-mère avait fugué. Il est petit, mais très sauvage ! »

 

            Arzhiel passa du rouge au violet et commença à mâchouiller sa barbe.

 

- « J’espère pour vous que vous avez des renseignements dignes de ce nom ou je vous colle au trou avec un plat d’herbes elfes par jour, fleurs et tiges compris, et pas le moindre assaisonnement ! »

- « Inutile d’arriver à de telles extrémités, seigneur, j’ai du lourd. Écoutez ça : Brandir fait semblant d’être somnambule la nuit pour que les gardes lui ouvrent la porte des cuisines. »

- « M’en fous. »

- « Alors, votre épouse essaie de vous tromper depuis plusieurs semaines, mais comme elle ressemble à rien, elle ne trouve aucun amant, pas même le vieux gâteux qui tient le salon de toilettage pour bouquetins. »

- « Pourquoi vous n’iriez pas dire ça à quelqu’un que ça intéresse ? »

- « Euh…Votre cousin, envoyé en exploration à la recherche de nouvelles ressources, est rentré depuis quinze jours. Mais il campe dans la cave de la taverne à dilapider sa solde avant que vous le foutiez au cachot. Il n’a rien découvert du tout et a perdu son groupe le lendemain du départ. »

- « Apprenez-moi quelque chose que j’ignore », marmonna Arzhiel en perdant patience.

- « Hjotra a été élevé par ses huit sœurs. Il est imbattable en taille de gaines, en maquillage nude-blush et en carré asymétrique. »

- « Même les laquais sont au courant de ça… »

- « Je sais pourquoi le cours de la courge fluctue tant au marché. »

- « … »

- « Hum…Vous saviez que Brandir collectionnait les orteils de ses victimes ? »

 

            L’espion se tut en voyant son seigneur saisir sa hache, salua bien bas pour signifier la fin de son rapport et attendre une nouvelle mission. Arzhiel s’apprêtait à lui rafraichir la nuque à la barbare, style étêtage et décollement de racines par l’acier, lorsqu’il eut soudain une idée.

 

- « Vous êtes bien un sang-mêlé, vous, non ? »

- « Mi-Nain, Mi-Homme », répondit fièrement l’espion. « Mais, sans vouloir me vanter, ce n’est pas la taille qui compte, messire. »

- « Ouais, merci, je suis vaguement au courant. Allez voir Svorn de ma part. »

- « Impossible. Il me jette des cailloux dès que j’approche du temple depuis que j’ai révélé à tout le monde qu’il n’avait plus de sourcils et qu’il se les dessinait au khôl sous les conseils de Hjotra. »

 

            Arzhiel perdit trois secondes de sa vie à se demander pourquoi il ne s’était pas rendu compte plus tôt du subterfuge, avant de ferrer son espion d’une pince solide à la clavicule.

 

- « Dites-lui que c’est moi qui vous envoie », susurra-t-il d’un ton qui n’appelait pas à la discussion. « Il comprendra. »

- « En quoi consiste la mission ? »

- « Il s’agit d’une épreuve pour les grands bonhommes comme vous qui aimez traquer les bêtes sauvages, une quête à la fois très pittoresque et très pieuse », expliqua Arzhiel en le raccompagnant. « Dîtes-moi, vous aimez les ours et la pêche ? »