L'Autre-Monde
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Épisode 30 - Fin

 

- « Cette fois...je crois que c'est la fin ! » gémit Arzhiel étendu sur sa couche, le teint blême et les yeux injectés de sang.

- « Ne dites pas ça," tenta de le rassurer Elenwë, même si elle avait saisi la gravité de la situation quand son mari n'avait pas terminé son troisième demi-poulet au déjeuner.

- " Ça daille de claquer dans son lit, pour un guerrier, c’est indigne et déshonorant ! En plus, mes draps puent les pieds, c’est intenable… »

- «  Le Patriarche est prêt à recueillir vos dernières volontés », psalmodia un prêtre en s’approchant.

 

           Arzhiel accéda sa requête en lui fourrant entre les doigts son mouchoir plein de glaires aux couleurs forestières. Une fois débarrassé de son confesseur luttant contre ses brusques problèmes de foie, il tourna son visage émacié et livide vers Ségodin et Elenwë assis à son chevet.

 

- « Ne tirez pas cette tronche, cette épidémie ne semble affecter que les Nains, vous êtes donc immunisés tous les deux. En plus, c’était mon dernier tire-jus. Quel cauchemar ! La preuve qu'on est dans la mouise : notre sort se trouve entre vos mains. Savez-vous ce qu’il vous reste à faire ? »

- « Oui, monseigneur ! » clama l’Humain avec une ferveur débordante à peine flippante. « Repeupler le Karak avec Dame Elenwë ! Je mettrai toute mon ardeur à cela, vous pouvez périr en paix ! »

- « Ce n’est pas vraiment ce à quoi je pensais », confia Arzhiel, dépité. « Et j'ai déjà bien assez la nausée comme ça pour supporter de vous voir faire des galipettes. »

- «  On peut éteindre la lumière dans ce cas ! » proposa Ségodin, tout frétillant.

- « Ça ne règlera pas le problème des jappements de bête enragée d'Elenwë et de vos hurlements de douleur. »

- « Peut-être mon époux souhaite-il que je l’aide à affronter la mort en mettant un terme à son agonie ? » laissa couler l'Elfe d’un air sombre en jouant avec ses doigts enflammés.

- « Je déconnais, c’est la fièvre, je délire ! » piailla le Nain apeuré et conscient de sa faible marge de manœuvre d'esquive en cas de pluie de feu. « Votre mission, Ségodin, c’est d’aller trouver Mamie Moustache, la sorcière des marais, et de lui demander secours. Sa sagesse et toutes les saloperies qu’elle trafique dans sa cahute devraient lui permettre de créer un antidote. »

- « Dame Elenwë est également une puissante enchanteresse. Ne peut-elle pas vous guérir grâce à l'un de ses philtres ? »

- « Je ne suis pas encore assez désespéré pour boire l'une de ses pisses d'âne à base de plantes et de graines ! Les Nains ont un proverbe : ne mangez pas l'herbe car un jour, c'est elle qui vous mangera. Donc, c'est non pour la tisane qui pue autant que sa crème de jour. Plutôt siroter de l’urine de troll ! »

- « Ce qui pourrait fortement arriver si vous continuez sur ce ton, mon bouchon de cubi », grommela Elenwë, l’œil pétillant de fureur. « Les Elfes aussi ont un proverbe à propos des Nains : l'alcool n'excuse pas tout. Je comprends mieux pourquoi Père, en larmes, me l'a récité dix-sept fois le jour de notre mariage. »

- « Je serai ravi de me remémorer nos précieux souvenirs avec vous, ma biche boiteuse, mais là je ne peux pas, je suis occupé à crever. Ségodin ! Vous vous souvenez des symptômes à décrire à la vieille peau pourrie ? »

- « Perte de la pilosité des cuisses, auriculaires qui enflent, dents qui bleuissent, phobie soudaine des oiseaux… »

 

            Tout le monde se tourna en direction de Hjotra qui passa dans le couloir en se tortillant parfaitement nu par terre, surveillant le plafond d’un air inquiet.

 

- « …magnétisme important du pied gauche, puis étouffement mortel par bâillements irrépressibles. C’est pas commun comme maux. »

- « On voulait rajouter ongle incarné et colique les jours pairs, mais on craignait de passer pour des facétieux. Bon, en selle et cravachez. Et pas ma femme, hein. Je commence à baliser, là. »

- « La maladie ne saurait vous abattre, monseigneur ! Ne cédez pas à la peur ! »

- « Je m’en cogne de la maladie. C’est rester seul dans une chambre avec Elenwë qui me fout la trouille. Ça m’a toujours angoissé d’ailleurs… »

 

            Ségodin quitta le Karak tandis que résonnaient dans son dos les hululements de douleur de son seigneur livré aux attentions chaleureuses, voire brûlantes, de son épouse à peine susceptible. Le chevalier galopa comme s'il avait mangé du cheval pour atteindre les marécages putrides où se terrait la redoutable sorcière. L'opportunité inespérée de ravir Elenwë à son époux affaibli, nourrie des douleurs de son fondement dues à la chevauchée, occultèrent peu à peu sa loyauté et son devoir. Parvenu à destination, le chevalier laissa son entrejambe meurtrie étouffer ses derniers scrupules. Excité comme les puces qui l'accueillirent à l'entrée de la masure délabrée de la vioque, il s’empressa de déranger la magicienne en pleine partie de pouilleux déshabilleur avec son amant captif, l’ancien éclaireur.

 

- « C’est la peste rieuse du diablotin taquin, ton épidémie », le renseigna la sorcière, tout en grattant la bedaine pansue de son amoureux. « Pour le remède, je n’en ai pas pour longtemps, c’est facile avec du fiel de basilic myope et des serres de harpies manucurées. J’en ai au stock. Il lui faudra autre chose à la demoiselle ? »

- « Euh, je suis un damoiseau, ma dame. »

- « Avec une tignasse pareille et sa démarche chaloupée d’aguicheuse ? »

- « C'est à cause de ce maudit canasson et...bref, faites comme avec vos dents, laissez tomber. Dites…à tout hasard…vous sauriez fabriquer un philtre d’amour ? »

- « Pourquoi, elle est amoureuse, la débauchée ? Une fiole à trois doses, c’est quarante pièces d’or. Voilà ma belle. Avec ça, tu vas lever le gueux comme personne, coquine ! »

 

            Ségodin ignora avec dignité la remarque, ainsi que la claque sur les fesses qui suivit, et s’en alla d’un pas vif, tâchant cependant de marcher droit. Il rallia le Karak à toute vitesse, fomentant des plans sournois dans lesquels il se voyait goûter au bonheur dans les bras d’une Elenwë enfin sensible à ses sentiments.

Dans la citadelle dévastée, les Nains agonisaient dans chaque recoin, certains tentant de s’enterrer pour échapper aux oiseaux, d’autres errant en peine en traînant une quantité fabuleuse de ferraille rivée à leur pied. Sans tarder, le chevalier distribua le remède à toute la communauté moribonde.

 

- « Ne vous retournez pas », lui murmura Brandir quand arriva son tour. « Vous êtes suivi par un furet qui vous regarde assez bizarrement. »

- « Cette stupide bestiole ! » pesta amèrement Ségodin. « Elle a profité de mon inattention pour me subtiliser les effets contenus dans ma besace et elle a choisi « l’autre » potion. Quand elle cesse de copuler avec mon mollet, elle passe son temps à sprinter sous mon armure. C'est pratique pour la nettoyer de l'intérieur, remarquez, mais je ne vous raconte pas l'allergie ! »

- « Il s'appelle Trou du Fût, c'est le furet de Hjotra. On l'a dressé à taper dans les sacs des autres à la recherche de bouffe. C’est pratique quand on part en campagne, au cas où on se perdrait, c'est-à-dire à chaque fois. Votre autre potion, c’est celle-ci ? C’est quoi ? Berk, ça a un goût dégueu ! »

- « NON NE BUVEZ PAS ! »

- « Par la jambe de bois de ma maman ! Vous avez conservé là-dedans un souvenir de la dernière fois où vous avez pris votre pied ou quoi ? C’est vraiment crade ! Et…Tiens, j’avais jamais remarqué que vous aviez de si jolis cheveux…Et cette silhouette famélique ! Je suis sûr qu’on doit voir vos côtes saillir, hein ? Hum, c’est sexy. On vous a déjà proposé de poser pour une gravure dans le vestiaire des gladiateurs ? »

- « Brandir, reculez ou je vous promets que je vous attaque avec mon furet ! Gare, il est très possessif ! »

 

            Quelques propositions de rencards au sauna repoussées plus tard, Ségodin arriva finalement à atteindre intact la chambre d’Arzhiel, suivi de près d’un furet repu et de Brandir enchaîné, mais visiblement aux anges.

 

- « Je ne veux rien savoir », commenta Arzhiel en observant l’étrange escorte de son champion. « Passez-moi votre barda, ça urge méchant. J’ai repéré au moins deux rouges-gorges et un roitelet qui me surveillent depuis un moment et mon petit doigt a maintenant la taille de mon…de ma…Enfin, c’est cette fiole-là ? Cul glabre peut-être, mais cul sec ! »

- « OH NON ! PAS VOUS ! » hurla Ségodin en voyant Arzhiel s'envoyer la dernière dose de la potion d’amour.

- « C’est quoi ? » demanda Elenwë, rendue curieuse par l'attroupement. « Je peux en avoir aussi ? Bien sûr, y en a plus pour moi… »

 

            Ruminant son désarroi, Ségodin posa ses fesses mâchées au sol, déglutissant avec peine, son nouveau revers en travers de la gorge.

 

- « Vous avez envie de me caresser la joue avec votre gros petit doigt, c'est ça ? » demanda-t-il en croisant le regard fixe de son seigneur posé sur lui.

- « Si vous êtes fan des taquets, ça peut se négocier. Croyez pas que j'ai pas reconnu le goût. Un philtre d’amour, voyons, Ségodin ! Depuis le temps qu'Elenwë m'en arrose à la moindre occasion, je suis immunisé. Écoutez, j'apprécie que vous nous tiriez ...sauviez de la maladie et je vous aime...je vous apprécie. Mais si j’ai pu vous donner l’impression de vous être éventuellement accessible, je le regrette autant que le jour où j’ai engagé Brandir. Je sais qu'on arrive sur l'été, mais je ne vous pensais pas autant sur les crocs.  C'était quoi le projet ? Vous ne parvenez pas à attraper Elenwë, alors vous vous rabattez sur son époux ?! Ressaisissez-vous, que diable ! Je devrai vous mettre en cabane, mais je me demande maintenant si ça ne vous plairait pas d’être isolé avec d’autres prisonniers… »

- « C’est une regrettable méprise », marmonna le chevalier, écarlate de honte devant l'expression vexée d’Elenwë.

- « Non, c’est bon, on oublie. Après tout, c’est un choix personnel que je respecte et c'est de notoriété publique qu’il est ardu de résister au sex-appeal inné des Nains. Je suis tolérant, ouvert, enfin pas trop hein, votre affection, même mal maîtrisée, n'entravera pas nos rapports professionnels. Je pense que…pourquoi ce furet va se planquer dans votre calbar ? Oh, non, pas les bêtes aussi ! Barrez-vous de ma piaule, gros dégueulasse, fourreur de bêtes, cliqueur de mulot, rongeur de fouine ! »

 

            Chassé à coups de pot de chambre et de linge de lit malodorant, Ségodin déguerpit avec ses deux courtisans prétendant le consoler.

 

- « Je suis outrée ! » protesta Elenwë lorsque le chevalier fut piteusement sorti. « Choquée ! Bouleversée ! C'est quoi ce sourire niais, mon porcelet joufflu ? »

- « Je viens de percuter », répondit Arzhiel, l’air songeur. « J’ai enfin compris pourquoi ce minet amateur de boules de poils avait le béguin pour vous. Je me disais bien que c’était bizarre aussi, mais en fait, ce sont juste ses penchants atypiques…Ah, non ! Arrêtez ! Pas la tête ! Je viens juste de m'en sortir ! Ahhhhh ! »